Qu'est-ce que la poésie ?

Le 3 janvier 2018, le youtubeur Mr Phi postait cette vidéo inspirante : TOUT CE QUI N'EST POINT PROSE, EST VERS. En quelques heures, les internautes ont multiplié les réactions lyriques sous forme de commentaire. Voici la mienne...

"Tout ce qui n'est point prose, est vers" © Mr Phi

 (Texte écrit le 4 janvier 2018)

 

Ah, une fois encor, la question est posée,

De la prose ou des vers, mais vers lesquels s’oser ?

Le débat est profond, comment en faire fi,

Quand il touche à l’essence de la poésie ?

 

La question est d’abord éminemment sociale

Car l’aisance des mots est parfois inégale,

Et quand certains semblent s’amuser des métriques,

D’autres butent dessus, brisant leur rhétorique.

 

Oui les vers, s’ils sont beaux, n’en sont pas moins taquins.

Ils sont figés, réglés, bloquant parfois l’entrain

Par lequel le poète amateur, mais vaillant,

Souhaiterait s’exprimer dans un texte inspirant.

 

Rimes, alexandrins, césures, pieds et strophes,

Sont alors tout autant règles que catastrophes,

Quand d’aventure ils vont, et c’est là l’exercice,

Couper dans leur élan les malheureux novices.

 

« Rime croisée ou plate, ai-je fait le bon choix ? »

Se dira le poète, et cela maintes fois,

Quand sa pensée s’anime en une idée radieuse

Mais qu’écrite elle se trouve disharmonieuse.

 

« Non » lui dira le maître « tu ne dois changer

Les règles sous prétexte qu’elles ne te siéent.

Fais ton choix, tiens-toi y, un peu de discipline !

Après tout, il n’existe rose sans épines ».

 

L’effort est pour l’auteur pénible et difficile,

Car d’un beau vers, parfois, il ne manque qu’un cil,

La souffrance est réelle : oui ce vers, c’est le sien,

Il y a mis son cœur, son âme, son dessein.

 

Mais il faut renoncer, car les vers disgracieux

N’ont pas leur place dans le langage des dieux,

Reprendre et raturer, pour appliquer les lois,

S’émerveiller souvent, désespérer parfois.

 

Cependant, comme à tout, s’installe l’expérience.

Soudain compter les pieds n’est plus une exigence,

Le rythme vient alors comme un air de musique,

Amenant avec lui, rimes, mots et métrique.

 

Alors arrive enfin le moment attendu,

Ou l’écriture vient sans l’angoisse tendue

De la faute, du pied ou du vers malheureux,

Qui fermait la pensée et la porte des cieux.

 

« Ah quelle liberté ! Et quel bonheur enfin,

De pouvoir m’exprimer tout en alexandrin,

Plus rien n’est un obstacle, et les mots sont des jeux,

Avec lesquels je peux m’amuser si je veux !

 

Déclamer mon amour m’est enfin accessible,

Décrire un paysage de rêve est possible,

Ecrire une pièce ou monter un opéra,

Devenir un poète à succès, pourquoi pas ?

 

Je manie les mots et les rimes, quelle ivresse !

Je me surprends moi-même devant tant d’adresse !

Je parle avec les dieux, en suis-je un ? Ou un roi ?

Je peux enfin parler de tout ! Oui ! … Mais de quoi ? »

 

En effet, la question fatidique apparait,

Peut-on parler très beau pour décrire du laid ?

Peut-on avec lyrisme, emphase, poésie,

Dire n’importe quoi, et à n’importe qui ?

 

Et l’usage des vers, aussi plaisant qu’il soit,

Exclue-t-il par défaut les bas sujets du roi ?

Le poète rimeur n’est-il pas condamné

A ne parler qu’à ceux qui savent l’écouter ?

 

Les vers bien cadencés, bien réglés, bien marqués,

Sont-ils donc les barreaux d’une prison dorée ?

Et le poète qui ne déroge à la loi,

N’est-il pas limité à aduler le roi ?

 

N’est-il pas, malgré lui, l’élitiste complice

Qui sépare les fleurs des champs des fleurs de lys ?

Osera-t-il un jour, d’un moment versatile

Défendre le vulgaire, et surtout, le peut-il ?

 

« Le langage existe pour décrire les choses !

S’il ne peut être en vers, il doit donc être en prose !

Amis, rejetons ces codes, ce sont les leurs,

Ceux des puissants, des dieux, des rois, des empereurs.

 

Que vaut l’alexandrin, lorsque nos frères souffrent ?

Peut-il décrire notre désespoir, les gouffres

Que sont nos vies, hors de l’Olympe et des palais ?

Non ! Bien qu’il parle beau, il ne peut parler vrai. »

 

L’argument est de poids, difficile à contrer.

Raconter la misère est curieux en sonnet.

Si l’homme veut parler à la nation entière,

Peut-il vraiment le faire en s’exprimant en vers ?

 

Le trouble est perceptible, et c’est bien naturel.

Doit-on donc renoncer aux canons rituels ?

Et après tant d’effort, de beauté, et de grâce

Doit-on donc s’avilir, ou bien céder sa place ?

 

Le débat reste ouvert, et le sera longtemps.

Mon regret personnel, c’est, du moins pour l’instant,

Que peu voient que le plus délicieux des outrages,

C’est d’insulter un dieu dans son propre langage.

 

Car l’art du poète, d’oxymore en litote,

Est de charmer de douces mélodies sans notes

L’oreille des puissants, sans qu’aucun ne le vît,

Pour mieux les injurier sans y laisser la vie.

 

Qu’est donc la poésie ? Un art ? Un instrument ?

Un langage, une arme ou l’expression d’un moment ?

Un genre littéraire réglé, bien normé ?

Est-ce la forme écrite d’un rêve éveillé ?

 

Si j’osais répondre ce serait, bien malin,

Par une autre question, qui servirait de fin,

Je dirais simplement : « n’est-ce pas, en substance,

L’art de philosopher, mais avec élégance ? »

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