L'homme est là

Une histoire d'un déni

Evolution - stencil graffiti on Vali-ye-Asr Avenue in central Tehran © Paul Keller Evolution - stencil graffiti on Vali-ye-Asr Avenue in central Tehran © Paul Keller

 

 

L’homme est là, semble-t-il. Il aborde le monde,

Intrépide et curieux de ce dont il abonde,

Il arpente la terre, il s’aventure en mer,

Il prévoit à l’été ses rations pour l’hiver.

De ses pairs, silencieux, nulle voix ne dénote,

A l’exception, parfois, d’un ancien qui radote.

L’homme explore, animé de courage et d’audace :

« Étendons-nous, croissons, des sables à la glace ! »

 

L’homme est là, éveillé. Soulignant sa présence,

Des autres animaux, marque sa différence.

« Tous ces êtres vivants sont privés de raison,

Comme ils n’ont point d’esprit, ressources ils seront ».

De ses pairs, en murmure, une ou deux voix s’étonnent ;

Car eux entendent bien tous les cris qui résonnent,

Point d’esprit, mais douleur, le confort a un coût.

« Nous le paierons ! » dit l’homme, « oui, le monde est à nous ! »

 

L’homme est là, bâtisseur. Il construit, entreprend.

Il pave les chemins, change bois en ciment.

Il élève cités, ponts, châteaux, cathédrales,

De l’exploit mécanique aux œuvres magistrales.

De ses pairs, quelques voix soulignent à voix basse

Que si l’orgueil de l’homme est moteur de la masse,

Des murs sont élevés dans le sang et la sueur.

« Tout a un prix », dit l’homme, « et tout a sa valeur ».

 

L’homme est là, combatif. Il est ferme et vaillant,

Il affronte parfois son frère différent,

L’enchaînant à sa peau, l’enfermant dans son corps,

Tentant de contrôler la naissance et la mort.

De ses pairs, quelques fois, une voix, là, s’élève,

Questionnant le ballet entre l’ordre et le glaive,

Et le fouet qui s’abat sur le plus démuni,

Mais l’homme de trancher : « Qui travaille est nourri. »

 

L’homme est là, libre et fort. Producteur de richesse,

Partageant, échangeant, dans la joie et la liesse,

Puisant dans la forêt et la mer sa ressource

Remplissant à la fois, et son ventre et sa bourse.

De ses pairs, bien souvent, deux ou trois voix s’insurgent,

De la mort du sol dont les machines expurgent,

Le nectar des moteurs, des cités, des nations

Et que l’homme, assuré, ignore : « Poursuivons ! »

 

L’homme est là, éternel. Gorgé de connaissance,

C’est le phare éclairant la nuit de l’ignorance,

Destiné à ouvrir la marche du progrès,

Gardien de l’avenir, créateur de l’après.

De ses pairs, fréquemment, une clameur alerte,

De cet aveuglement conduisant à leur perte

« A marcher en cadence, on oublie le passé. »

« Seul l’avenir importe », et l’homme d’avancer.

 

L’homme est là. C’est ainsi. Dans ses vastes cités,

Il affronte parfois certaine adversité.

Tentant de croître encore au-delà des limites

Il ne tient plus qu’à l’autorité qu’il imite.

De ses pairs, révoltés, s’élève l’objection :

« L’avenir n’est certain qu’à d’autres conditions,

Il existe un futur entre l’ombre et la guerre. »

« Non ! Il n’y aura pas de retour en arrière !»

 

L’homme est là, oppressant. Le monde entier frémit.

L’équilibre entre lui et le reste est détruit.

Tout n’existe plus que sous l’ombre qu’il projette.

Tout est offre, demande, ou profit, perte, dette.

De ses pairs, constamment, fusent les cris d’alarme

« Au climat déréglé répond le bruit des armes,

Stoppons cette folie, nous n’avons qu’une Terre ! »

« Impossible ! » dit l’homme « et qu’on les fasse taire ! »

 

L’homme est là, chancelant. L’humanité s’effrite.

L’air et l’eau sont drainés, et la vie se délite.

Chacun vit pour soi-même, appliquant pêle-mêle

Les volontés que l’homme a crues universelles

De ses pairs, abattus, il reste l’amertume

D’avoir prédit la vague, et d’en goûter l’écume.

Las, à sobriété, l’homme est « consommation »,

A solidarité, l’homme est « compétition ».

 

L’homme est là, impuissant. L’humanité s’effondre.

Il contemple, interdit, les derniers glaciers fondre.

Il croit encore, inquiet, au génie mécanique,

Que le salut viendra d’un bond technologique.

De ses pairs, silencieux, car la guerre est perdue,

Ne s’élève plus rien, qu’un sanglot retenu.

De leur échec il n’y aura pas de victoire.

« Continuons ! » dit l’homme, « et nous ferons l’Histoire ».

 

L’homme est là, le dernier. L’humanité s’éteint.

Il ne voit toujours pas, il ne comprend pas bien.

Il n’y avait pourtant pas d’autre solution,

Que les points de croissance et la surproduction.

De ses pairs, disparus, se pouvait-il, alors,

Qu’une voie existât pour éviter ce sort ?

« Non ! » crache-t-il enfin, seul, cachant son effroi.

« Nous devions continuer, nous n’avions pas le choix… »

 

 

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