Violence : Interlude

Rien ne peut justifier, disent-ils, la violence...

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Violence...

 

Ah ! Voilà qu’ils sont beaux, les puissants, les premiers,

Ah ! Ce qu’ils parlent bien, ces soldats de papier,

Bien coiffés, bien drapés, ceints de leur suffisance

A clamer que rien ne justifie la violence.

 

Ah ! Qu’ils sont réfléchis, mesurés, satisfaits,

Bien meilleurs, tout au moins, que les autres français,

Ils sont vifs, ils sont grands, ils rayonnent d’audace,

Ils sont la vérité, quoi qu’ils disent, qu’ils fassent.

 

Ah ! Qu’ils sont courageux, ces poudrés, ces parleurs,

S’indignant, condamnant, devant spots et prompteurs.

Ils répètent en cœur, sûrs de leur clairvoyance,

Que rien, jamais rien ne justifie la violence.

 

Nul besoin d'avancer quelconque argumentaire,

Pour les hommes d’élite il y a tant à faire,

Et de leur intellect en tout point supérieur

Il ne pourrait bien sûr en sortir une erreur.

Que le vil malandrin n’essaie donc de parler,

Il le ferait fort mal, n’étant point éduqué,

Ecoutez les sachants, eux ont l’infuse science :

Absolument rien ne justifie la violence.

 

Car ils ont bien appris, tous ces gens fort instruits,

Que la violence était signe de veulerie,

Le recours de celui qui ne sait s’exprimer

Autrement qu’à travers sa bestialité.

Le violent déconstruit quand le sage entreprend

Le barbare détruit, quand l’éduqué comprend

Deux mondes séparés par la simple ignorance :

Seuls les idiots, c’est sûr, justifient la violence.

 

Quelle vision du monde idéale et commode,

Taper sur l’ignorant, c’est toujours à la mode.

Il serait bien trop long, et bien trop dangereux,

De trouver des raisons aux mouvements factieux.

Pensez-vous, on pourrait risquer de découvrir

Que ce qui rend violent, c’est le fait de souffrir.

Ce serait contrariant : en effet, la souffrance,

A de nombreux égards, justifie la violence.

 

Car il souffre, cet homme arpentant le trottoir,

Arborant son gilet du matin jusqu’au soir,

Affrontant la rigueur du pouvoir et du froid

Et tentant simplement de défendre ses droits.

Elle aussi souffre autant, cette jeune infirmière

Qui s’acharne à aider, pour un sou de misère

L’infirme, le blessé, le mourant, le réduit,

Soulageant la douleur, tant de jour que de nuit.

Il ne souffre pas moins, ce jeune fatigué

Qui s’acharne, le cœur chaque fois plus serré,

A passer, formations, entretiens, rendez-vous

Pour se voir rejeté, constamment, coup sur coup.

Souffre aussi cette mère, et souvent en silence

Quand pour ses trois enfants, malgré sa réticence

Elle en vient à quérir une aide alimentaire,

Affrontant les regards que l’on porte au précaire.

 

Alors quand ces souffrants, ces oubliés, ces « riens »

Voient les leurs insultés par tous ces gens de bien

Qui, niant le fondé de la lutte des classes,

Jugent de tout en haut tous les gueux dans la nasse.

Quand ils voient leurs enfants, abattus, humiliés,

Traités de fainéants, nonchalants, désœuvrés

Ressentant, dans leurs yeux, dans leur chair, leur détresse

Que les bien-nés balaient, invoquant la paresse.

Quand ils voient leurs parents, leurs frères, leurs amis

Associés aux horreurs, au pire, à l’infamie,

Salis par les mots vils, mutilés par les balles,

Usés d’avoir vidé leurs glandes lacrymales.

Quand ils voient le pouvoir, frapper, frapper encore

Sourd à leur sentiment, frappant toujours plus fort,

Par le fer ou la loi, et sûr de sa maîtrise,

Inconscient du départ de flamme qu’il attise.

 

Alors le feu couvant devient l’ardent brasier,

Qui anime les corps, trop longtemps méprisés.

La colère jaillit, la nuée se répand

Submergeant les esprits par son flot bouillonnant.

Le cri d’égalité refait soudain surface

Soutenu par son poids, entraîné par la masse.

Pour le cœur embrasé, le mal vaut bien le vice :

La violence devient l’arme de la justice.

 

Et soudain, le souffrant frappe l’ordre en retour.

Le pion sort de sa case et s’attaque à la tour,

Il agresse le fou, le cavalier, le roi,

Il ne joue plus le jeu, non, il défend son droit.

Armé du plus grand nombre et de la rage au ventre

Il saisit un pavé, et devient l’épicentre

D’un tremblement social dont l’onde se propage

Dans le cœur du plus doux, de l’opprimé, du sage,

Du pacifiste qui réalise à regret

Qu’il faut rendre les coups pour se faire écouter,

De proche en proche alors, la violence s’emballe,

S’amplifiant, de verbale, à physique, à létale.

 

Plus l’ordre frappe fort, plus l’onde s’amplifie.

Le pion ne défend plus son seul droit, mais sa vie.

Il ne retournera plus à sa condition

Il ne retournera plus à sa soumission.

On pourra lui ravir son pied, son œil, sa main

Cela ne fera que renforcer son dessein,

Le pouvoir est allé bien trop loin dans son tort

Il doit le renverser : « la victoire ou la mort ».

 

Et c’est là qu’apparaît, bien loin des cris d’orfraies

La crainte des puissants dont ils sont les relais,

Les poudrés, les instruits, les experts, les élites

Qu’on croyait mal pensants, sont en fait hypocrites :

Ils savent bien, d’en haut, que l’arme nécessaire

Pour lutter contre l’acte révolutionnaire

C’est d’user de violence insidieuse en constance

Pour mater celle de ceux qui font résistance,

Celle d’une révolte qui les pétrifie,

Menaçant de trancher la main qui les nourrit.

 

A bâtir son confort sur le labeur de l’autre

On oublie que les biens dans lesquels on se vautre

Sont les fruits d’un système injuste et infernal

Duquel l’autre, le « rien », survit tant bien que mal,

Mais qu’un rien, plus un autre, et un autre encore un,

Forment un tout plus fort que tous ces gens de biens,

Et ils savent, au fond, ces vassaux des puissants,

Qu’ils sont peu protégés, dessous leurs faux-semblants.

Et que rien, ni la loi, ni l’argent, ni la classe

Ne protège de l’ire de la populace,

Quand celle-ci, armée par son nombre et son cœur,

Fait ployer le pouvoir, rappelant sa valeur,

Et exige le prix de sa contribution :

La justice et la fin de la domination.

La voici, la raison qui les pousse à nier

Que la violence a bien ses raisons d’exister :

En renversant la table installée des puissants

Elle rend le pouvoir à ceux qui l’ont vraiment.

 

C’est ainsi que vassaux, méritants et serviles,

Toujours récompensés de se montrer dociles,

Défendent le secret qu’ils craignent que l’on perce :

« Violence est justifiée par celui qui l’exerce ».

 

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