Oxymore(s)

Lorsqu’on lui demande de décrire sa musique, ses chansons, d’expliquer ses arrangements, le plus bruxellois, le plus ubuesque, mais aussi le plus libre des chanteurs francophones répondait par cet oxymore de belle facture : « le minimum complet ». Il est possible d’attribuer ce trait verbal au caractère d’étrange étranger de ce chanteur né à La Haye. On connaît en effet la faible maîtrise de la langue de ces artistes allogènes qui se piquent d’écrire en français, d’Eugène Ionesco à Andreï Makine, en passant par Elsa Triolet ou Atiq Rahimi… Mais ce serait mal connaître Benedictus Albertus Annegarn, dit Dick, qui manie le verbe avec dextérité et nous offre, sous couvert de banalités, des monuments de réflexion. Et ce minimum complet n’échappe pas à cette règle.

 Il est vrai que, de manière courante, nous voyons derrière le minimum un plancher, un niveau au dessous duquel il est impossible de descendre et qui, au contraire, doit servir de support à des acquisitions à venir, à un développement ultérieur. Le plancher ne prend sens qu’au regard du plafond, nous désignant un espace où nous mouvoir, un cadre en dehors duquel la vie semble impossible ou extravagante. Comment pourrait-il, dès lors, être complet ? Il ne peut l’être que si nous nous rappelons que le minimum, c’est au contraire ce qui est nécessaire ET suffisant. Ce n’est alors pas un niveau mais un seuil, au-delà duquel tout se transforme : prenez de l’eau, exercice difficile, j’en conviens, car bien que disponible sous trois états, cet élément est difficile à contenir plus de quelques instants. Prenez donc une molécule d’eau. La vie de cette petite molécule est intrinsèquement liée à ce seuil. En deçà de celui-ci, elle désaltère, assainie la peau, permet la cuisson des aliments. Au-delà de ce seuil, elle remplit les piscines, les jacuzzis et nettoie les pare-chocs des 4x4 urbains et rutilants que d’irresponsables cyclistes ont maculé de leur semelle alors que l’aimable véhicule stationnait paisiblement, n’empiétant que d’un mètre ou deux sur la piste dédiée aux deux-roues. Pour ce complexe assemblage d’oxygène et d’hydrogène, l’effet de seuil est radical, transformant le vital en agrément. Et le pauvre électron qui s’agite en tout sens dans nos câbles, cherchant à jaillir hors de nos prises, connaît le même sort. Il est lumière et chauffage en amont de ce seuil, et se transforme en une extravagante roue de la fortune télévisuelle en aval. Et pourtant, H2O et e- sont fournis au même prix de part et d’autre de ce minimum. Pire même, leur acquisition étant soumis à abonnement, les premiers litres d’H2O, ceux qui correspondent aux besoins vitaux, sont plus chers que ceux qui arrosent les pelouses de nos golfs sous le chaud soleil provençal.

 Il ne serait peut-être pas inutile de quitter le plancher pour rejoindre le seuil, et traduire ce changement dans notre quotidien, en rendant accessible gratuitement les molécules qui nous sont vitales tout en faisant payer au prix fort celles qui s’avèrent, du point de vue humain, superfétatoire.

Plus qu’un simple objectif musical, le minimum complet deviendrait alors un enjeu de société, un objectif partagé pour pouvoir être accessible à tous. Ce serait une véritable transformation, qui nous permettrait de quitter cet autre oxymore, qui semble inscrit au frontispice de notre société, générant frustration et recherche avide de possessions nouvelles, d’avoirs à renouveler sans cesse : l’exhaustivité relative !

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