Bob le bricoleur

L’épreuve du photomaton est une souffrance, et je ne parle pas ici de l’installation improbable sur un tabouret instable, ni du sourire niais qui se reflète quand nous avons l’heur de nous redresser suffisamment vite après avoir glissé une pièce dans la fente prévue à cet effet. Je ne parle pas non plus de l’attente, publique, du temps de latence qui précède la sortie du document quadrifide que l’on tente de subtiliser rapidement à la machine avant d’y jeter un œil furtif, à l’insu des autres prétendants à la torture photomatique. Ni même de la déception qui ne manque jamais de nous gagner à l’issue de ce coup d’œil rapide, à la découverte de l’imprimé anthropomorphe.

 Non, si je parle de douleur, de peine, c’est celle de se voir réduit à deux dimensions, de voir notre identité se limiter à quelques centimètres-carré en couleur, associés parfois à un patronyme et un lieu de naissance à la surface d’une carte que l’on dit d’identité. Certes, ces photos reflètent bien une identité, puisqu’elles sont similaires à l’image que donnerait notre visage dans une glace. Mais, à la réflexion, qui peut assimiler ce sentiment diffus à un signe ou une icône ?

 « L’identité est un bricolage » nous disait Claude Levy-Strauss, après avoir mis à jour les fondements, les structures élémentaires des sociétés humaines. Nous bricolons donc, assemblant ça et là des morceaux épars d’hérédité et de classes sociales, de contraintes environnementales et d’acquisitions individuelles. Nous bricolons, en nous reconnaissant dans d’autres bricoleurs géniaux, enfant de l’Afrique et de l’Amérique, élevé en Asie et porté aux nues par la magie du verbe, par la force des mots et de l’engagement.

Nous bricolons, donc, à l’image de ce héros de dessin animé qui, depuis 10 ans, éveille nos enfants à l’art de construire ensemble, qui une maison, qui une ferme, qui un parc d’attraction, confiant dans la débrouillardise et les possibilités infinies de l’humaine intelligence. A chaque instant, il lance à ses amis, étonnantes machines répondant aux doux noms de Coccigrue ou Tourneboule, sa question, comme un leitmotiv : « Peut-on le faire ? », « Can we fix it ? » dans la langue natale de Bob le bricoleur. La réponse est invariable, pleine d’assurance et d’entrain : « Yes, we can ! ».

Comme quoi, pour se construire une identité politique, même les plus brillants bricolent…

 

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.