Club sandwich

La SNCF, à qui il revient toujours de nous faire préférer le train, entreprise malaisée tant le voyageur est prompt à préférer les embouteillages  automobiles à la régularité ferroviaire tant qu'un décalage subsiste ponctuellement dans l'heure d'arrivée annoncée, a longtemps été associée à une spécialité gastronomique décriée : le sandwich.

La SNCF, à qui il revient toujours de nous faire préférer le train, entreprise malaisée tant le voyageur est prompt à préférer les embouteillages  automobiles à la régularité ferroviaire tant qu'un décalage subsiste ponctuellement dans l'heure d'arrivée annoncée, a longtemps été associée à une spécialité gastronomique décriée : le sandwich. Certes, celui de la SNCF se bornait parfois à une maigre tranche d'épaule accompagnée d'une tranche de fromage à pâte cuite qui se prétendait abusivement d'emmenthal sans avoir sans doute jamais vu la Suisse, entre deux tranches d'une baguette anorexique ou étouffe-chrétien selon votre gare de départ. Sa version club, usant d’un anglicisme tant pour rappeler ses origines que pour séduire les aristocrates soucieux de leur bridge que la qualité de la croûte dudit sandwich mettait en péril, reprenait les mêmes ingrédients en les plaçant entre deux tranches triangulaires d'un pain dit "de mie", bien qu'il soit à plus des trois quarts fait d'une matière spongieuse aux vertus absorbantes reconnues.

 Cette association sémantique et commerciale a joué un rôle néfaste pour cette spécialité culinaire européenne, manière de street food qu'on encense quand elle est asiatique ou sud-américaine. Or, contrairement à celles-ci, le sandwich a connu une déclinaison humaine, ce qui lui donne une supériorité non négligeable tant il est vrai qu'on ne connaît pas d'homme-nem ou tortilla. Ne vous méprenez-pas, cette variante du sandwich n’est pas liée aux îles du même nom, car même si la légende veut qu’on y trouvât des cannibales et que James Cook y pérît, leurs latitudes ne permettaient pas qu’on y fabriquât le pain sans lequel le sandwich perdait sa raison d’être ! Non, celui-là était anthropomorphe, et dès le XIXème siècle, il se trouva des êtres humains pour se transformer en jambon et se glisser entre deux panneaux de bois léger vantant les mérites qui d'un produit pharmaceutique novateur, qui d'une lessive révolutionnaire. Ces hommes-là avaient au moins l'excuse que leur métamorphose leur servait à se payer ledit sandwich, seule spécialité gastronomique à portée de leur bourse... Il faut dire qu'à l'époque, l'invention si ingénieuse que John Montagu, 4ème Comte de Sandwich, fourrait dès 1762 de rosbeef froid légèrement rosé accompagné de rondelles de concombre voire d’un beurre demi-sel, avait perdu son caractère aristocratique pour devenir, avec la sardine et l'omelette, un met populaire et accessible à tous. Il n'avait pas l'aspect guindé qu'on lui connaît aujourd'hui où, à la faveur de quelques cuisiniers en manque inspiration, il est devenu met de luxe dans des restaurants ou des clubs où il est de bon ton de se montrer. Là encore, comme pour son homologue humain, le sandwich permet de se faire voir. Mais, contrairement à ceux qui avaient l'excuse d'être impécunieux pour se transformer en affiche mouvante, ceux-là deviennent homme-sandwich en arborant fièrement sur leur vêtement logos et publicités pour des marques parisiennes, milanaises ou londoniennes, parfois même new-yorkaises, qu'ils achètent au prix fort, inversant la logique même de leurs prédécesseurs puisqu'ils payent le droit de revêtir leur réclames !

 L'homme-sandwich n'est plus le pis-aller du nécessiteux sans-emploi, mais l'idéal bourgeois contemporain que tentent de devenir des représentants de bien des couches sociales, des plus aisées aux plus modestes. Et tant pis si ces derniers doivent, pour assouvir cette soif de se retrouver comté ou salami, y consacrer des moyens tels qu'il ne leur reste, pour combler leurs besoins alimentaires, que juste assez pour se payer, de temps à autre, une maigre tranche de rosette associée à un beurre industriel ou, si l'envie d'exotisme est trop forte, d'aller eux aussi se faire voir, mais chez les Grecs cette fois, acception il est vrai aujourd'hui étendue à l'ensemble d'une culture bizanto-ottomane, pour répondre enfin à la question rituelle : quelle sauce avec votre kebab ?

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