papier carbone

 Aujourd'hui, nous fêtons les 225 ans de l'assignat. Drôle d’idée que de fêter l’anniversaire d’un outil financier qui n’a duré que 7 années. Certes, mais l'assignat mérite cet honneur, car c’était tout de même un système assez malin. Songez plutôt : en 1789, les caisses de l'Etat sont vides et il semble délicat de prélever de nouveaux impôts dans la période. Le vieil impôt sur le sel, la gabelle, a fait son temps et sera supprimé huit mois plus tard, le 1er décembre 1790 ! Foin de gabelle donc pour renflouer l'Etat. Un député propose alors de confisquer les biens du clergé pour renflouer les caisses de l'Etat. L'idée est simple, elle est donc adoptée. Oui, mais ! Les biens du clergé, ça ne rapporte pas de liquidité, en tout cas pas tout de suite. C'est alors que surgit l'idée de l'assignat : on va émettre une monnaie en papier, gagée sur les biens du clergé, et quand on vendra les biens du clergé, hop, on remboursera les assignats !

 Sans le savoir, en inventant l’assignat, nos révolutionnaires pétris de culture gréco-latine s’inspirent alors plus des pratiques Kubilaï Khan, fondateur de la dynastie des Yüan, que de celles d’Alexandre ou de César. Petit-fils de Gengis Khan, cet empereur chinois du XIIIème siècle avait donné cours légal à un papier-monnaie dans tout l'empire, remplaçant ainsi avantageusement les pièces métalliques. Le système fut d'autant mieux accepté que le refus de ce papier-monnaie comme moyen de paiement était puni... de mort, tout simplement. Un moyen efficace d'assurer la confiance en ce nouvel outil monétaire. Actons quand même qu’outre la répression, les chinois avaient aussi une autre raison d'utiliser sans crainte le papier-monnaie, c’est que si les assignats étaient gagés sur les biens du clergé, le papier-monnaie chinois était gagé sur... les réserves de sel du royaume !

 Un papier monnaie gagé sur des réserves naturelles ! Et si l'idée était bonne ? Certes, aujourd'hui, la vie dans la société contemporaine ne manque pas de sel, les nutritionnistes et les médecins affirment même qu'on en ingurgite trop. Mais ce n’est rien à côté des ressources naturelles, et notamment énergétiques, que l’on consomme aujourd’hui. Ce n’est rien à côté du carbone que l’on brûle –dans tous les sens du terme- dans l’atmosphère et qui contribue à détruire les conditions de vie de l’humanité. Mais quel rapport avec les assignats, me direz-vous ? Simplement qu’une monnaie doit être gagée sur ce que la société considère comme une source de richesse : l’or, l’argent, les coquillages, les biens du clergé ou le sel, selon les périodes et les civilisations. Quelle plus grande richesse que le carbone, à la fois source de vie et d’énergie et vecteur de disparition s’il était abusivement détruit ? Qui nous empêche de gager une monnaie sur cette richesse-là ?

 Une telle monnaie nous permettrait de sortir du dilemme de Yasuni : soit un des pays les plus pauvres d’Amérique du Sud, couvert d’une forêt équatoriale constituant l’un des poumons de la planète et dont le sous-sol renferme une réserve de pétrole équivalente à 850 millions de baril de brut. Que faites-vous ?

1) J’exploite le pétrole, j'enrichis ma population mais je détruis la planète par la disparition d’un puits de carbone tout en développant l’émission de gaz à effet de serre

2) Je n'exploite pas le pétrole, je préserve ma planète mais je laisse aussi ma population dans la pauvreté.

R. Correa a bien tenté d’en sortir en proposant un financement international pour ne pas exploiter ces ressources, mais il a échoué. Avec une monnaie-carbone, l'équation serait la suivante : mon stock de pétrole se transforme en monnaie qui peut me permettre d'acquérir des biens et services pour me développer et enrichir ma population, et ce sans détruire la planète!

 Utopique me direz-vous ? Pas tellement. C'est déjà le principe du marché du carbone et des échanges de droit à émission : des organismes économes en énergie vendent à de gros consommateurs les droits lié aux gaz à effet de serre qu'ils n'émettent pas ! Etendons le principe aux échanges internationaux, avec des droits-carbone (droit d’émission et de conservation) qui pourraient s’échanger et se financer. Ce serait une base intéressante à une future monnaie-carbone

 Ce système a des limites. Il ne remplacerait sans doute pas la monnaie que nous utilisons dans nos échanges courants. Pas moyen d’utiliser la monnaie-carbone pour s’acheter un chinois, par exemple -non pas un homme mais une viennoiserie, si tant est qu'une viennoiserie puisse être chinoise, ce qui nécessiterait de revoir en profondeur nos conceptions géographique !- mais elle serait complémentaire et permettrait à coup sûr, outre la protection de la planète, de fonder nos échanges sur une autre échelle de valeur, et de promouvoir une diversité des monnaies comme ont pu le faire les Système d’Echanges Locaux depuis une vingtaine d’année en France. Des SEL qui ont « enrichit » bien des individus et des territoires.

 Fêter les 225 ans des assignats en remplaçant les biens du clergé par le carbone... voilà qui ne manquerait pas… de sel !

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