La barbe !

A poil, tout le monde à poil ! En lançant ce mot d’ordre en 1974, Pierre Perret ne se doutait pas à quel point il serait encore d’actualité 40 ans plus tard. Pourtant, il s’inscrivait dans une époque particulière qui voyait Carlos enjoindre chacun à être « tout nu et tout bronzé » alors que Rika Zaraï proposait de venir « sans chemise et sans pantalon » ! Mais en pointant spécifiquement le poil, Pierre Perret ajoutait une dimension particulièrement heuristique à sa chanson, nous permettant de nous interroger à la fois sur le rapport entre nature et culture et sur la place du système pileux dans les rapports au pouvoir. Je ne parle pas ici des promotions pour le moins déplacées sur les épilateurs à l’approche de la fête des mères ou sur les rasoirs lors de la fête des pères, non. Mais le poil, dans sa composante faciale notamment, est au cœur de jeux de pouvoir. Sans tirer l’analyse par les cheveux, on peut dire que si la barbe est à la mode aujourd’hui, renvoyant le « Malheur aux barbus » de Pierre Dac et Francis Blanche dans les tréfonds de l’obsolescence, elle s’avère toutefois particulièrement ambivalente : d’un côté le terme « barbu » est devenu le synonyme d’islamiste, voire de terroriste, au regard de la barbe que nombre d’entre-eux arborent. D’un autre côté, et on l’a encore vu ce week-end à Lyon avec le festival des Nuits Sonores, la barbe est l’attribut du hipster, ce jeune urbain branché aux références culturelles spécifiques marquées par une forme de marginalité vintage et émergente à la fois : on est là aux antipodes du barbu salafiste traditionnaliste. Prenant la majorité de leur concitoyen à rebrousse-poil, ils ne se rejoignent que dans une forme de « contestation »–sur des fondements diamétralement opposés- d’une société à laquelle ils participent toutefois et qu’ils contribuent même à forger en étant, chacun dans leur domaine, des leaders d’opinion et des promoteurs de tendance !

Mais ne coupons pas les cheveux en quatre : s’ils s’appuient sur leurs attributs pileux, c’est aussi parce que ce sont… des hommes ! C’est le second point commun, la part prépondérante de la masculinité et ce qu’elle dit de notre société quand ce sont les barbus qui donnent la tendance ! Ce qui prouve le combat qui reste à mener pour des féministes comme le collectif « la barbe », poil à gratter du machisme bon teint et du phallocrate qui feint de s’ignorer.

Le poil et la barbe constitue donc une frontière qui, en tant que telle, unie et divise à la fois ceux qui en portent et ceux qui n’en portent pas, et plus encore, ceux qui peuvent –ou pourraient- la porter et ceux qui ne le peuvent pas ! En ce sens, le poil ramène l’être humain à sa naturalité : il est d’ailleurs notable que le Jésus des débuts du christianisme ai pu paraitre tantôt imberbe (dans la tradition héllenistique et latine, et ce jusqu’au V / VIème siècle), tantôt barbu (dans la tradition orientale) avant que celle-ci ne s’impose partout. Dans sa version imberbe, le Christ reprenait les images divines traditionnelles de l’Occident, les représentations liées à l’immortalité assimilée à l’éternelle jeunesse. A l’inverse, en Orient, on mettait l’accent sur l’aspect réaliste, corporel du Dieu fait homme et portant toutes les caractéristiques « naturelles » des hommes, et donc la barbe. L’imposition iconique du Christ barbu traduit donc la prééminence de l’incarnation divine, du dieu faisant sienne la nature humaine.

 La gestion du système pileux est donc une interface infime entre les deux volets de notre humanité : nature et culture. La gestion du poil (retrait, effacement sur certaines zones du corps, mise en avant sur d’autres…) est l’un des traits d’un processus de civilisation, tentant d’arracher l’être humain à sa dépendance à la nature en en maîtrisant les traits saillant, en les circonvenant à un espace ou à une forme limitée. En ce sens, le retour en grâce de la barbe -ou plus récemment encore de la moustache- dans une approche très « codifiée », nous donne à penser sur le rapport à la nature qui est le notre : une forme de remise en avant partielle et contrôlée, circonscrite et travaillée, une naturalité cultivée en quelque sorte. Rien à voir donc avec la joyeuse époque de Carlos et Rika Zaraï qui chantaient avec entrain le naturisme dans toute ses dimensions et envoyaient aux règles de bienséance et aux pratiques majoritaires un « la barbe ! » tonitruant…

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.