Bibliothèque rose

L'espèce humaine est étonnante, où les géniteurs soucieux de vêtir ou d'éduquer leur enfant se voient plonger dans des âfres que les Ginks de la même espèce ne peuvent imaginer. Qui connaît, en effet, la détresse du procréateur devant aller acquérir pour sa progéniture femelle une paire de chausson en taille 30, et que celle-ci, sans doute mal-élevée par ce paternel irresponsable et déplorable éducateur, en voudrait des bleus ? A moins de connaître un producteur local en Charente, il se retrouve, dans quelque magasin que ce soit, devant d'un côté un mur de chaussons roses, fuchsia, magenta, saumon, pêche, bisque, dragée, parme ou héliotrope, flanqués d’effigies de princesses ou de chevaux, et, de l'autre, une vaste étendue verticale de pantoufles bleues ou rouges, voire bleu et rouge, aux couleurs de quelques super-héros ou de voitures de courses. Malheur à lui donc si sa fille aime le bleu et les chevaux, ou son fils le rose et les voitures de courses. Pire encore s'ils préfèrent le vert, le jaune, le noir ou souhaiteraient des chaussons simples, sans dessin ni publicité  !

Ce même géniteur, dont la fille, faute de mieux, est maintenant dotée d'une paire de rythmique blanche, risque de se retrouver ensuite, s'il lui prend l'envie improbable de vouloir acheter un livre à cette même progéniture bipède, également pourvue d'une vue binoculaire, de se retrouver face à un rayonnage comportant d'un côté, un rayon rose, et de l'autre, un rayon vert. Se fiant à ses souvenirs, il présume que la couleur est fonction de l'âge du lecteur -en gros, moins de 10ans : rose, plus de 10 ans : vert-. Et c'est là qu'il se trompe lourdement. Désormais, du moins depuis 2011, les bibliothèques roses ou vertes ont modifié leur fonctionnement : c'est la thématique qui aujourd'hui les distinguent, et seuls quelques mauvais esprits pourraient voir là une séparation implicite des sexes : la rose, c'est l'humour et l'émotion, la verte, l'action et l'aventure. Et c'est ainsi qu'on a vu Alice (une jeune femme détective) ou l'étalon noir (qui, comme son nom l'indique, est un cheval) passer en 2011 de la bibliothèque verte à la bibliothèque rose. Sans doute ne vivaient-ils pas assez d'aventures pour rester dans la verte, quand Foot 2 rue ou Astérix  ne sont sans doute pas assez drôles pour figurer dans la rose...

L'être humain est un animal étonnant, qui n'est jamais si revendicatif que quand ses exigences, ses revendications, voire ses quérulences connaissent déjà une issue positive. Ainsi en est-il des thuriféraires de la Manif pour Tous, pourfendeurs d'une théorie du genre portée par quelques groupements peu catholiques qui tendraient à mettre à mal les valeurs familiales et la différenciation naturelle entre petite fille et petit garçon. Ils s'agitent, protestent, tempêtent quand, bien aidé en cela par les professionnels du marketing et de la communication dont, hasard ou non, sont issus leurs porte-paroles successifs, la séparation mâle et femelle ne cesse de se renforcer. C'est à peine s'il reste, dans les rayons de la bibliothèque rose, quelques exemplaires d'une série au succès jadis planétaire, où une jeune fille prénommée Claudine prétendait se faire appeler Claude et se comporter comme un garçon, accompagnée d'un chien qui comptait autant qu'un être humain dans le « club des cinq » qu'elle formait avec ses trois cousins François, Mick et Annie. Mais il faut bien admettre que cette littérature subversive, sans nulle doute marquée avant l'heure par une théorie du genre qui n'existait pas, était le fruit d'une anglaise, Enid Blyton, représentante éminente de la perfide Albion dont on connaît, depuis qu'une premier ministre française l'avait finement et élégamment déclaré, le penchant pour l'inversion de ses ressortissants.

 Oui, décidément, le genre humain est bien étonnant, où les progressistes, animés par des valeurs d'égalité, de rationalité et d'émancipation individuelle, sont contraints de conclure dans un soupir, comme les pires conservateurs aigris : c'était mieux avant...

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