Achab vs Bartleby

Avec Moby Dick, l’écrivain le plus marin de la littérature américaine nous offrait une œuvre emblématique de la folie destructrice qui peut s’emparer des êtres vivants, celle du capitaine Achab valant bien celle du grand cachalot blanc à la mâchoire de travers. Mais pour réaliser sa fable maritime et hauturière sur le bien et le mal, et la frontière ténue qui les sépare, Herman Melville a du transformer un animal paisible en une bête féroce et agressive, transformation dont, avouons-le, l’homme est coutumier pour mieux se justifier de sa propre acrimonie. Et comme le capitaine Achab, nous sommes prêt à tout sacrifier, nous compris, pour assouvir ce besoin de domination, et d’autant plus quand s’y ajoute la perspective d’une rentabilité financière…

La mer en est malheureusement le symbole, et la surexploitation des ressources halieutiques l’exemple le plus abouti. Après avoir décimé les espèces de surface –le lieu, le cabillaud, le merlu, le flétan…-, l’homme s’attaque aux eaux profondes à l’aide de chaluts, bien plus efficaces que les harpons du Péquod, détruisant tout sur leur passage, pour nous proposer des poissons dont nous nous passions bien jusque là, comme le Hoki –non, ce n’est pas une marque d’imprimante- ou la lingue bleue. Ne soyons pas sectaire, on peut imaginer consommer d’autres poissons, même si la brandade sera moins gouteuse sans morue, mais les cyprindés des hauts-fonds posent un problème particulier : si le maquereau se reproduit à 3 ans ou le merlan à 2, assurant un renouvellement rapide des stocks, le grenadier ou la sébaste n’atteignent leur maturité qu’à 10 ans, et présentent donc un taux de régénération beaucoup plus lent. Du coup, chaque passage de chalut entraine dans un premier temps une pêche miraculeuse, mais, peu après, les stocks sont vides et dans l’incapacité de se reproduire. Un peu comme si, pour consommer des œufs, vous détruisiez en plus les poules et le poulailler !

Pire encore, en raclant les hauts fonds, ces chaluts détruisent un écosystème où les carcasses de baleines, qu’elles soient blanches ou bleues, fournissent des réserves de nourriture à la faune endémique des hauts-fonds pour 100 ans ! Or, la chasse à la baleine ayant déjà réduit le nombre de représentant de ces espèces, et donc les possibilités de carcasse, la destruction de celles-ci par le passage des chaluts équivaut à la destruction d’un socle sur lequel repose l’équilibre du système marin : outre la faune profonde qui s’y développe, ces espaces sont aussi des réserves de nourriture pour des espaces plus proches de nous, par le processus de migration verticale nocturne qui voit certaines espèces remonter durant la nuit, devenant ainsi des proies pour les animaux qui vivent dans les eaux de surface…

On détruit donc les poissons, leur nourriture et leur habitat, tout en prétendant nourrir les hommes ! Comme le capitaine Achab, on sacrifie tout à la quête de l’immédiat. Mais qu’y pouvons-nous ? Est-ce nous qui dirigeons les armadas de baleiniers ou les bateaux-usines qui sillonnent les mers ? Mais oui ! Indirectement, nous les missionnons tant que nous achetons et consommons le produit de leur pêche. Pour lutter contre le capitaine Achab qui sommeille en chacun d’entre-nous, Melville nous propose un antidote : Bartleby. L’image même de la résistance douce, qui affirme son refus d’un « I would prefer not to », délicat mais implacable, lorsque son patron lui demande de réaliser tel ou tel travail. Face au hoki et au grenadier, utilisons la maxime du scribe Bartleby et affirmons que nous préférerions ne pas. Faire d’un scribe l’outil de la lutte contre tous les Achab de la terre nous permettra au-moins de les entendre s’exclamer : Maudit Bic !

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