Les années Tapie à l’OM: «révélations» et contre-vérités

Marc Fratani règle ses comptes à coups de faux scoops. Bernard Tapie dément et refait l’histoire. Heureusement, l’histoire de l’OM des années Tapie ne se réduit pas aux « révélations » de l’un et aux contre-vérités de l’autre.

Dans le vestiaire de l'OM. Les années Tapie (Hugo Sport, 18 avril 2019) © Alexandre Fievée Dans le vestiaire de l'OM. Les années Tapie (Hugo Sport, 18 avril 2019) © Alexandre Fievée
La sortie médiatique début mars de Marc Fratani, ex-attaché parlementaire de Bernard Tapie, a fait l’effet d’une bombe. Probablement parce qu’elle est l’œuvre de l’un des plus fidèles lieutenants de l’ancien président de l’OM et qu’elle laisse entrevoir un règlement de comptes entre les deux hommes. Bernard Tapie, à peine surpris de ce volte-face, a déclaré y voir une volonté de la part de son ancien collaborateur de convaincre les juges de sa malhonnêteté, alors que s’ouvrait son procès dans l’affaire de l’arbitrage d'Adidas. Si les déclarations de Marc Fratani ont été largement relayées par les médias, c’est aussi parce qu’elles s’apparentaient à des « révélations ». Pourtant, il n’en est rien. Quand il déclare au Monde : « On comprend bien qu’à partir de la saison 1988/1989, [Jean-Pierre Bernès] se lance avec Tapie dans une entreprise de corruption qui va durer quatre saisons »[1], où est le scoop ? Quand il explique que « 5 à 6 millions de francs [étaient] sortis chaque saison pour acheter les matchs »[2], il enfonce une porte ouverte.

Car toutes ces histoires ont déjà été racontées par les protagonistes eux-mêmes devant les tribunaux. N’oublions pas d’ailleurs que Bernard Tapie et Jean-Pierre Bernès ont été condamnés pour corruption active dans l’affaire VA-OM, mais également pour faux et usage de faux, complicité d’abus de confiance et d’abus de biens sociaux, dans l’affaire des comptes de l’OM, laquelle a mis en exergue les pratiques peu orthodoxes auxquelles les deux dirigeants se livraient dans leur quête du graal. Ce sont en effet ces procédures, et surtout la seconde, qui ont mis au grand jour l’existence à l’OM d’un « processus concerté et frauduleux destiné à soustraire des finances du club des sommes considérables », destiné en partie « à financer des opérations occultes et inavouables, au profit d’intermédiaires officieux et douteux ». D’ailleurs, devant la Cour d’appel d’Aix-en-Provence, Bernard Tapie et Jean-Pierre Bernès ont admis « leur participation active à l’élaboration de ce circuit financier frauduleux ». Ils expliquaient l’avoir mis en place « dans les intérêts de l’OM », afin de mettre toutes les chances de leurs côtés, et ce « indépendamment des moyens employés ». Jean-Pierre Bernès, particulièrement coopératif, affirmait, à cet égard, que de l’argent sortait régulièrement des caisses à destination des joueurs et dirigeants adverses. Il donnait notamment l’exemple des nombreux versements faits à des intermédiaires chargés d’acheter des matchs de Coupe d’Europe, comme AEK Athènes/OM et CSKA Sofia/OM en 1990, mais aussi Spartak Moscou/OM en 1991. Et ce n’est pas tout. Des sommes étaient également versées à des intermédiaires afin que ces derniers rendent « le séjour des arbitres à Marseille fort agréable à tous égards ». « Il [Ljubomir Barin, intermédiaire belge et croate] les “soignait” par des cadeaux, d’excellents repas et la mise à leur disposition d’“hôtesses accueillantes” et les mettait ainsi en “condition” pour qu’ils ne soient pas défavorables à Marseille », peut-on lire dans l’arrêt de la Cour d’appel. L’intermédiaire en question, soutenu en cela par Jean-Pierre Bernès, reconnaissait avoir « aidé financièrement l’arbitre autrichien Kohl, décédé depuis, désigné pour le match Athènes-Marseille ».

Profitant d’une certaine forme d’amnésie générale, Bernard Tapie a récemment refait le match. Dans une lettre adressée au Monde, l’homme d’affaires parle de « ragots » et de « faux scoops » en évoquant les propos tenus par Marc Fratani. « Quand on sait le rôle essentiel qu’a joué [Jean-Pierre Bernès] en dénonçant à sa façon l’affaire OM-VA, on ne l’imagine pas marcher dans une telle combine », précisait-t-il en réponse à son détracteur. « Il faut bien mal connaître le monde du football pour croire qu’une telle manœuvre fût possible dans un club comme l’OM qui était continuellement contrôlé par la justice, le fisc, les autorités du football […], ajoutait-t-il. Dans un club de ce niveau, il est à peu près impossible de sortir la moindre somme d’argent sans justificatif. »[3]

Bref, si on s’en tient à la « vérité » des tribunaux, Marc Fratani, qui n’affirme rien de plus qu’on ne savait déjà, s’inscrit dans cette logique de vérité. Bernard Tapie s’inscrirait, lui, plus dans une logique révisionniste. Pour s’en convaincre (ne l’est-on pas déjà ?), il suffit de lire les dernières déclarations en date de plusieurs joueurs de l’OM, lesquelles figurent dans le livre Dans le vestiaire de l’OM. Les années Tapie, qui sortira le 18 avril prochain aux éditions Hugo Sport. Même si des anciens joueurs de Marseille, qui ont participé à cet ouvrage, avaient bien d’autres anecdotes à raconter sur les années Tapie que celles concernant les « affaires », certains d’entre eux ont levé le secret du vestiaire. C’est le cas de Joseph-Antoine Bell, ancien gardien de but de Marseille et de Bordeaux, qui est revenu sur l’une des « pratiques » litigieuses les plus courantes de l’époque, qui consistait à appeler, avant un match, un joueur de l’équipe adverse pour lui demander de lever le pied. « On savait que des choses de ce genre se passaient, confesse-t-il. Ce qui nous surprenait le plus, c’est la manière de faire. Aucune précaution n’était prise. Les dirigeants de l’OM faisaient ça à visage découvert. Ils devaient se sentir protégés ou penser que les autres étaient extrêmement naïfs. Ils ont peut-être donné un ordre à Vercruysse [joueur de Marseille]. Ils savaient que le joueur obéirait. Mais comment pouvaient-ils être certains que l’autre en face accepterait ? Je crois qu’ils n’ont pas mesuré la surprise de Sénac [joueur de Bordeaux] lorsqu’il a reçu ce coup de fil de son ancien partenaire de Lens. Surprise qui l’a amené à en parler à un ou deux autres joueurs. Si bien que tout le monde a ensuite été au courant à Bordeaux. » Il ajoute : « Bernard Tapie voulait avoir une prise sur les choses et leur déroulement. Il voulait aussi être partie prenante du résultat. Le simple fait d’être président ne lui suffisait pas. Il fallait qu’il agisse. La veille d’un match contre Bordeaux, il nous avait dit que Tigana et Battiston ne joueraient pas. Pourquoi ? Parce qu’il les avait probablement appelés pour les convaincre de ne pas jouer. Mais comme ce n’était pas du tout l’esprit de l’époque, ils ont dû en rigoler en se disant : “Ce type est fou !” Le lendemain, en face, il y avait bien Tigana et Battiston sur le terrain. Le problème de Tapie, c’était qu’il voulait apparaître comme celui qui donnait la victoire à son équipe. Et il voulait le faire savoir. Par exemple, si un joueur obtenait un penalty, il aurait été capable de dire que ce n’était pas parce qu’on avait fait une faute sur lui, mais parce qu’il avait influencé l’arbitre. Il usait aussi de cette pratique, connue et utilisée au niveau international, qui consiste à dire avant un match à un joueur de l’autre équipe que le club s’intéresse à lui. Au pire, ça le déstabilisait un peu. Au mieux, il faisait un mauvais match ou ne jouait pas du tout ! »

Jean-Jacques Eydelie, qui a été approché de manière similaire alors qu’il jouait à Nantes, témoigne : « Les premiers contacts avaient été initiés par un joueur majeur […] Il m’avait indiqué que Marseille était intéressé. Je trouvais la démarche – qu’il m’appelle pour me dire ça – assez surprenante. Sur le moment, j’étais content. C’était plutôt une bonne nouvelle. Puis, lors d’un second appel de sa part, j’ai compris. C’était la veille du match Nantes-Marseille [7 mars 1992]. Il m’a confirmé que l’Olympique de Marseille était toujours intéressé. Mais, surtout, il me demandait de leur donner un coup de main pour qu’ils gagnent le match. Il a ajouté qu’il allait appeler Marcel Desailly pour lui demander la même chose. Je lui ai dit qu’il était hors de question qu’il y ait un arrangement et que j’allais jouer le match normalement ! Le lendemain, j’en ai parlé à Marcel, qui m’a confirmé qu’on l’avait bien appelé. Il m’a dit avoir refusé l’arrangement. J’ai joué le match normalement. Une chose est certaine : le FC Nantes a perdu [1-0]. »

Comme le dit Jean-Jacques Eydelie, si tous les joueurs de l’OM connaissaient l’existence de ce type de pratiques, il ne s’agissait bien souvent que de rumeurs : « On avait eu aussi écho, durant la saison, d’irrégularités. Plusieurs fois, on s’était demandé si on avait gagné grâce à nos qualités ou parce que des joueurs en face avaient été achetés. Par exemple, contre Monaco, au Vélodrome, on nous avait expliqué que les joueurs adverses, avec les chaussettes baissées, étaient ceux qui étaient corrompus. Je ne sais pas si c’était une boutade ou la réalité, mais c’est quelque chose dont on avait entendu parler. Sur d’autres matchs, même sans avoir ce niveau d’information, il nous arrivait d’avoir des doutes. Entre joueurs, on s’en plaignait. C’était à la fois très agaçant et très vexant pour les footballeurs que nous étions de savoir que des choses comme celles-là pouvaient être faites. On se sentait assez forts pour assurer le résultat sans qu’il y ait un arrangement. »

Car, il faut l’écrire, cette équipe était très forte. Peut-être plus forte et plus belle que n’importe quelle autre équipe française de foot. Elle a fait rêver toute une génération. Parce que c’est l’OM, parce son public est unique, parce cette équipe était unique. Composée principalement d’internationaux, elle avait le caractère et l’intelligence pour relever tous les défis que lui fixait son président, un homme d’affaires doté d’un charisme fou et capable de transcender tous ceux qui croisaient sa route… C’était ça, l’OM des années Tapie. Une équipe hors norme dirigée par un marchand de rêves aux ambitions sportives sans limite et aux méthodes parfois discutables... C’était la force de l’OM. C’est également ce qui a entraîné sa chute. L’OM, on l’aime pour tout ce que ça représente… Grandeur et décadence.

Cette équipe méritait bien un livre qui raconte son histoire, ses (quelques) défaites, ses (nombreuses) victoires et surtout ses exploits. À jamais les premiers.

 

Alexandre FIEVEE

Dans le vestiaire de l’OM. Les années Tapie, Hugo Sport, 18 avril 2019.

 

[1] Le Monde, 3 et 4 mars 2019, Ariane Chemin et Laurent Telo.

[2] Le Monde, 3 et 4 mars 2019, Ariane Chemin et Laurent Telo.

[3] Le Monde, 6 mars 2019.

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.