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Billet de blog 25 mars 2018

Laurent de Sutter : "L'échec de J.J.Abrams est total"

En 2016, Laurent de Sutter, philosophe belge répondait à mes questions lors de la publication du Livre des trahisons, aux Presses Universitaires Françaises. Il a publié depuis, en 2017, L'âge de l'anesthésie : La mise sous contrôle des affects, aux Éditions Les Liens qui Libèrent et Après la loi, en 2018, aux PUF.

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Dans une interview au journal Marianne, vous avez évoqué "un sentiment douloureux de saturation" ? Pouvez-vous nous décrire ce moment plus en détail ?

Nous vivons un moment politique très singulier, où l’événement politique se présente désormais sous la forme d’une tentative toujours plus éphémère de capter une attention toujours plus évanescente.


La concurrence à l’attention est devenue la condition de l’événement – une sorte de libre marché de ce qui vient, dont seul le plus puissant sera à même de faire oublier les autres pour un moment.


Or ce moment étant de plus en plus bref, la vie politique est forcée de se transformer en une course quotidienne à l’idée qui pourra constituer l’événement du jour – sachant très bien que le triomphe de celui-ci entraînera aussitôt l’oubli du précédent. Ce processus dans lequel nous nous trouvons pris, alternant excitation et amnésie d’une manière de plus en plus effrénée, est en effet quelque chose dont l’expérience finit par relever de la désorientation générale, accompagnée d’un sentiment croissant de dépression, voire de prostration. Je crains que ça ne puisse plus durer, à peine de voir les cerveaux commencer à exploser.

Dans la Théorie du kamikaze, vous qualifiez les blockbusters, et Star Wars en particulier, de "triomphe d'une explosion de lumière sur la structure de notre monde matérialiste, polymorphe et monstrueux" ayant pour fonction de "saturer de lumière une plaque sensible afin d'y produire une certaine excitation." Qu'avez-vous pensé de Star Wars VII, le réveil de la force ?


Je pense qu’une grande partie de son succès repose sur la possibilité de s’extraire du régime d’attention dont je parlais il y a un instant, au profit d’un autre, qu’ont connu les spectateurs de l’époque, et qui relevait davantage de l’immersion longue.


Si « Star Wars » a fait événement en 1977, c’était parce qu’il proposait un monde dans lequel évoluer – et, succès commercial aidant, grandir.


La promesse que J.J. Abrams a fait miroiter à ceux qui avaient vécu cette expérience était qu’ils pourraient la vivre une nouvelle fois, et s’inscrire à nouveau, le temps d’un film, à l’intérieur du régime d’attention ancien. Malgré que la préparation ait été minutieuse, l’échec, me semble-t-il, a été total, là où, au contraire, les films de la saga « Star Trek » tendent à maintenir intact ce qui a toujours fait leur singularité – à savoir un mélange de niaiserie et d’ennui, devenus, avec le temps, un délice. La raison en est peut-être que nous avons changé, et qu’il ne nous reste plus, de l’époque où nous avons découvert « Star Wars », que la nostalgie de cette découverte.

Dans Métaphysique de la putain vous invoquez le concept de passe chez Lacan. Considérez-vous la trahison comme le versant politique de la passe ?


Il faut s’entendre sur le mot de « trahison », qui est un mot dont je me sers de façon ironique, dès lors qu’il ne saurait être question, en politique, de fidélité à quoi que ce soit. La fidélité est un concept éthique, et non pas un concept politique – ce que tout lecteur, même superficiel, de Machiavel sait.
Parler de la « trahison » de M. Hollande et de ceux qui l’entourent, c’est, à mes yeux, souligner un climat affectif dans lequel ce mot peut-être entendu comme une source de scandale, compris comme un nouveau moment d’excitation. Ce dont nous avons besoin, à mes yeux, est tout autre : nous avons besoin d’en finir avec l’excitation, et son pendant presqu’immédiat, la dépression, si nous voulons nous extraire du régime d’attention propre à la politique contemporaine. Je crois que nous scandaliser face à ce que nous percevons comme étant l’incurie ou l’obscénité de ceux qui jouent le rôle de « chefs » en social-démocratie est la meilleure manière de se soumettre au jeu dont nous prétendons pourtant nous extraire.

Dans son dernier livre, Arendt et Heidegger, Emmanuel Faye évoque le concept d'auto-extermination du peuple juif et d'ensorcellement pour justifier son passé nazi. Pensez-vous en parlant d'autodestruction et de processus déceptif, de François Hollande qu'il était ensorcelé ?


Je n’ai pas lu le livre d’Emmanuel Faye, et donc je serais bien en peine de le commenter. En revanche, il est certain que quelque chose comme une autodestruction des démocraties libérales a été enclenchée, laquelle s’est trouvée précipitée par les événements terroristes de l’année 2015. Cette autodestruction se caractérise par l’organisation délibérée de la négation de tout ce dont les dites démocraties libérales se prétendent être les défenderesses, à commencer par les principes cardinaux d’égalité et de liberté. Il est évident à tout deux qui ne sont pas complètement myopes que nous vivons désormais dans des sociétés à la fois inégalitaires et policières, un peu sur le modèle cauchemardesque de ce que décrivaient les écrivains cyberpunk au début des années 1980. Même si une telle autodestruction ressemble à une absurdité, livrant les sociétés en question à ceux-là même dont elles tentent de ce prémunir, je ne parlerais pourtant pas d’ensorcellement. Je crains que le programme ne soit bien plus volontaire et conscient que ça.

Pensez-vous donc que le mal est toujours radical, avec Kant, contre le concept de banalisation de Hannah Arendt ?


Ce que le spectacle contemporain de la politique permet de comprendre, me semble-t-il, est précisément que le mal n’existe pas. C’est un concept qui relève de ce que Gilles Deleuze avait appelé de « concepts gros comme des dents creuses », c’est-à-dire des concepts qui n’expliquent rien, mais mériteraient d’être eux-mêmes expliqués.


Depuis que Nietzsche nous a enseigné que Dieu était mort (ce qui ne signifie pas qu’il n’est pas présent, car les morts ont parfois des pouvoirs bien plus terrifiants que les vivants) nous savons qu’il n’y a de pensée digne de ce nom que relevant du domaine extra-moral, ou par-delà le bien et le mal. De ce point de vue, l’idée de « banalité du mal » émise par Arendt paraît aussi dépourvue de sens que celle de « mal radical » que l’on trouve chez Kant. En tout cas, il n’est rien qui ne rende plus impossible la compréhension de situation du monde présent que des catégories comme celles-là, et le cortège de lamentations qui les accompagnent de manière inévitable.

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