Conseil Municipal de Brest : des clowns contre le mépris.

Jeudi dernier, des demandeurs d'asile Kosovars et Albanais, soutenus par plusieurs collectifs d'aide aux réfugiés, ont occupé le Conseil Municipal de Brest, et empêché sa tenue jusqu'à obtention d'un déblocage de la situation. Ils n'ont obtenu pour seule réponse qu'un incroyable silence de l'assemblée, quatre heures durant, avant que la séance ne soit ajournée.

“C’est une illusion de croire que dans ce monde du XXème siècle, la violence, l’injustice et la misère peuvent être contenues par des frontières. On ne vainc pas la violence en tournant la tête et en dressant des murs. Tôt ou tard, ils finissent par tomber et laisser place au chaos. On combat la violence et l’injustice en travaillant sur plus de justice, de bienveillance et sur les équilibres politiques qui mènent à l’apaisement et la pacification.” (Thierry Fayret, adjoint au maire PS de Brest, 6 septembre 2015).

Des murs dressés, des têtes tournées, c’est pourtant ce à quoi ont été confrontés les réfugiés, de la part d’une cinquantaine d’élus brestois (dont Thierry Fayret), jeudi dernier, pendant un incroyable face à face de plus quatre heures.

Jeudi 9 mars, 16h, Conseil Municipal de Brest.

Une cinquantaine de délibérations à l'ordre du jour, dont le vote du budget.

Ce dernier est débattu, dans l'ensemble, sans grande vigueur, les différentes composantes de la majorité plurielle se bornant, à peu de choses près, à féliciter les services pour leur travail.

Seule l'opposition, de gauche et de droite, soulève quelques interrogations, notamment sur le coût réel pour la collectivité des fêtes maritimes et sur leur gouvernance. En effet, deux jours plus tôt, François Arbellot, directeur de Brest 2016, apprenait par voie de presse son renvoi et son remplacement par Marc Mathieu, directeur de cabinet du maire (lui-même président de l'association). Annonce d'autant plus surprenante que c'est la troisième fois consécutive que le directeur est remplacé par un proche de François Cuillandre à quelques mois de cet évènement qui se tient tous les quatre ans. Réponse cinglante du maire : "L'essentiel, c'est que la fête soit réussie, le reste n'est qu'anecdote"... Fin du débat.

Le conseil s'arrêtera là.

Une quarantaine de militants, membres d’associations et de collectifs de soutien aux demandeurs d'asile, entre dans la salle et interrompt le Conseil.

Ils réclament une solution d'hébergement pour une vingtaine de réfugiés albanais et kosovars, dont six enfants, qui dorment depuis neuf mois dans des couloirs de deux résidences sociales. “On vous renvoie à l’article 511-2 du code de l’action sociale et des familles, stipulant que toute personne dénuée de ressources, et âgée de plus de seize ans doit recevoir de la commune dans laquelle elle se trouve un abri (...) Il est aberrant qu’actuellement ce soit l’Université de Bretagne Occidentale qui nous offre un soutien public et un lieu d’accueil alors que telle n’est pas sa mission”.  Ils souhaitent également qu'après des entretiens infructueux avec divers interlocuteurs de la Ville, François Cuillandre prenne en en charge personnellement le dossier. “Nous exigeons que vous sortiez de votre mutisme, que vous assumiez vos devoirs de maire et apportiez une solution immédiate à cette situation.”

Après un court témoignage, en anglais, d’une demandeuse d’asile kosovare ("We are not jerk, we are not animals, we are not crazy people. We are just here to know our rights"), François Cuillandre “comprend les difficultés, voire les drames”, renvoie une nouvelle fois les manifestants vers les représentants de l'Etat et laisse à Bernadette Abiven, sa première adjointe, le soin de conclure. Mais les associations de soutien aux demandeurs d'asile n'en démordent pas : le Conseil ne se tiendra pas tant que le maire n'accèdera pas à leurs demandes. “Sans vouloir manquer de respect aux personnes qui prennent la parole en attendant, c’est à vous qu’on a demandé de prendre position, c’est vous le maire de cette ville, vous avez des responsabilités, il faut les assumer. On vous a demandé de trouver des solutions immédiatement, dites-nous ce que vous avez à dire, au lieu de vous cacher derrière vos élus. Pas de solution, pas de séance !”. Le ton est rugueux, les termes parfois fleuris (“Quand on rentre chez soi le soir et qu’on a le confort, on peut se permettre d’être poli !”) et la volonté sans faille de repartir du Conseil avec des engagements fermes de la part du maire. Il n'en sera rien.

Après avoir essayé, sous les huées, de faire voter le budget, François Cuillandre s'interrompt. Et attend. L'attente durera quatre heures.

Quatre heures surréalistes, pendant lesquelles une cinquantaine de conseillers municipaux de la majorité (PS, EELV, PC, UDB, Brest Nouvelle Citoyenneté) et d'opposition (Rassemblement pour Brest, apparenté Les Républicains, et Brest Alternative, centristes et divers droite) resteront murés dans leur silence, évitant soigneusement de poser les yeux sur le public. Marif Loussouarn, élue EELV, s'agace et demande la reprise de la séance. Le PC est interpellé (“Il y a des élus communistes dans cette assemblée, ce serait bien qu’ils parlent, quand même !”).  

La seule élue d'opposition de gauche, auteur de plusieurs textes sur le sujet lus en conseil municipal et publiés dans le mensuel de la ville, engage la conversation avec les manifestants, et, dans une ambiance surchauffée (une attachée d’élus, victime d’un malaise, sera prise en charge par les pompiers), leur offre de l'eau. Délit de solidarité, pour la presse et le PS : ces échanges et marques de soutien lui seront reprochés par les journalistes, par des adjoints au Maire (Marie Gueye, par ailleurs conseillère départementale, et Jean Claude Lardic, adjoint à la jeunesse, l'accuseront même d'avoir orchestré l'opération) et par le maire, qui ira jusqu'à demander sa démission.

Quatre heures pendant lesquelles les manifestants chantent (“François Cuillandre, le changement, c’est maintenant !”), rient, font des ordres du jour des avions en papier, jouent aux cartes, regardent deux clowns activistes titiller régulièrement le maire (le "pire" de la soirée, selon ce dernier), apprennent même à analyser le budget de la Ville, interpellent plus ou moins vertement les élus (“Effectivement, la politesse, des fois, elle est oubliée quand on est énervé, mais il y a des raisons d’être énervé !”), incitent les membres du conseil à s’exprimer (“Que vous ne vouliez pas vous adresser au peuple, mesdames et messieurs les élus, je veux bien entendre, mais que vous n’ayez même pas un mot à dire à monsieur le maire, on dirait que c’est une monarchie, et que c’est une cour qu’il y a ici”) et surtout attendent.

Attendre quoi ? La question revient souvent. L'épuisement des militants, rompus, pour beaucoup, à l'exercice d'occupation de locaux ? Une solution proposée par François Cuillandre, régulièrement affairé sur sa tablette et son smartphone ? L'arrivée des forces de l'ordre, une fois le public habituel et les deux journalistes partis ? Les manifestants penchent pour cette dernière solution. “J’ai l’impression que la seule chose qu’on attend, c’est la police… on vient vous exposer les faits, on vient vous dire que des gens étaient à la rue, y’a rien qui se dit, ça reste dans le silence, et puis on attend. On attend quoi, que les vengeurs nous dégagent, et que vous puissiez recommencer votre petite histoire, tranquille ?”

Vers 19h30, se présentant de la préfecture, une dame assure le public qu'une solution est en passe d'être trouvée.

Il n'en sera rien. Les seules tractations engagées par le maire visaient uniquement à s'assurer de la validité juridique d'une reprise de séance et d’un vote du budget avant un ajournement de séance...

21h30 : François Cuillandre reprend la parole et le cours de l'ordre du jour, comme s'il ne s'était rien passé.

Sous les cris du public et les appels d'élus PS à la démission de Julie Le Goïc, coupable de ne pas prendre part aux délibérations tant que le maire n’aura pas proposé de sortie de crise décente, il parvient, en quatrième vitesse et sans qu'aucun élu ne soit en mesure d'entendre les délibérations, à en faire voter une demie douzaine, avant de mettre un terme à la séance.

Les conseillers se dirigent vers la porte qui leur est réservée. De peur d'être cueillis par les forces de l'ordre à celle qui leur est attribuée, le public, dans lequel il ne reste quasiment plus que des manifestants, prend le même chemin.

Panique ou volonté d'allumer la mèche : quelques élus bousculent les militants. Un directeur général de service retire ses lunettes et interpelle l'un d'entre eux pour en découdre. Une brève mais intense échauffourée, pendant laquelle, heureusement, aucun coup ne sera porté. Seuls trois micros feront les frais d'une foule sidérée d'avoir été ainsi méprisée et menée en bateau.

Inquiets de voir leur action incomprise, mal interprétée, présentée de façon biaisée ou orientée dans les quotidiens du lendemain, un militant tente immédiatement de contacter Sarah Morio, rédactrice en chef du Télégramme présente au conseil, afin d’expliquer calmement la démarche et apporter le point de vue des collectifs. Refus catégorique de la journaliste : “J’ai tout vu, à vous d’assumer”. Seule la version des élus sera entendue, retranscrite et commentée.

Dans les minutes et les heures qui suivent, les réseaux sociaux se mettent en branle : Marc Coatanéa, candidat déjà déclaré pour les municipales de 2020, réclame publiquement la démission de Julie Le Goic. Frédérique Bonnard Le Floch tance les "casseurs" (et joint un cliché d’une salle jonchée d’avions de papier...), Isabelle Montanari déplore le manque d'échange. Elle pouvait pourtant mettre à profit ces quatre heures en compagnie des manifestants pour en rencontrer, au calme, au moins un représentant, afin d’engager une réflexion poussée sur le sujet.

S'en suivra surtout, le surlendemain, une interview de François Cuillandre dénonçant le soutien affiché de Julie Le Goîc en faveur des réfugiés, stigmatisant les collectifs et associations ("La seule cause qu'ils veulent défendre, c'est la leur") et les demandeurs d'asile "manipulés", assurant qu'il n'a "jamais refusé de discuter avec quelqu'un" (bien que les collectifs incriminés n'aient toujours été reçus que par ses adjoints et des membres de son cabinet). Il accuse les militants de "faire monter le Front National" mais conclut en confiant sa peur d'un éventuel "appel d'air" que provoquerait une aide aux demandeurs d’asile actuellement en difficulté à Brest. Un discours de pompier pyromane relayé et salué par la "fachosphère" nationale.

Dernier coup de grâce porté aux valeurs humanistes censées être portées par le PS brestois : face au mépris affiché, Laurent Guillevin, délégué de circonscription des Républicains, “regrette que François Cuillandre n’ait pas suspendu la séance et proposé de rencontrer une délégation. Cela aurait été de nature à désamorcer les tensions”...

“On combat la violence et l’injustice en travaillant sur plus de justice, de bienveillance et sur les équilibres politiques qui mènent à l’apaisement et la pacification.” (Thierry Fayret, 6 septembre 2015). Entre les paroles et les actes,  le gouffre semble se creuser à vitesse grand V. 

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