Brest - Démission de Julie Le Goic : les raisons de la colère

Dérives droitières, communication rompue avec les partenaires, et ras-le-bol de certains adjoints : un an seulement après les dernières élections, le troisième mandat de François Cuillandre à la tête de la municipalité brestoise a déjà des relents de fin de règne.

 

Mars 2014 : François Cuillandre, à la tête d'une majorité plurielle (EELV, PC, BNC, PRG, UDB), est réélu avec 52.71 % des voix, bien loin des 60.68 % du scrutin précédent. Talonné par Bernadette Malgorn, ex préfète de Région, l'union de la gauche brestoise n'a pas cédé aux sirènes d'un populisme bon marché, et a pris le parti, lors de sa campagne, de se démarquer clairement du discours ultra-sécuritaire de la candidate UMP.

Juin 2015 : Mesures démagogiques, mépris des électeurs et des partenaires de la majorité, luttes de succession : Les « Forces de gauche, de progrès et d'écologie » semblent totalement à bout de souffle.

 

Cette impression, palpable dès le début de ce mandat, s'est accentuée et vérifiée ces dernières semaines.

Le déclencheur ? Une dizaine d'annonces, lundi 15 juin, lors des Assises du Commerce. Les promesses phares : une série de mesures en faveur de la voiture en centre ville, dont le stationnement gratuit le samedi, et un arrêté d'interdiction de consommer de l'alcool sur la voie publique entre 10h et 20h.

Chaleureusement applaudies par les participants des Assises et approuvées par l'opposition municipale, ces mesures, en contradiction totale avec les discours tenus par la majorité, ont de quoi surprendre.

Quid du « Encourager les changements d'habitudes » et « Penser les déplacements au-delà du tout-voiture » réclamés par les élu-e-s PS de BMO ? Quid du programme qui promettait « limitation de l'impact environnemental des véhicules traditionnels » et voulait faire de « La lutte contre les addictions un enjeu majeur », avec « prévention et sensibilisation » ?

Sacrifiés, semble-t'il, sur l'autel d'une politique qui a cédé à la facilité.

 

Plus inquiétant encore : ces mesures, sorties du chapeau de Jean-Luc Polard (Chargé des services à la population, du commerce et de l'artisanat), ont été prises sans aucune concertation au sein de l'équipe municipale ; nombre de ses membres ont eu la désagréable surprise de les découvrir dans la presse. Motif invoqué par M. Polard : la crainte de fuites sur les réseaux sociaux, qui auraient tué l'effet de surprise aux Assises du Commerce… Eviter tout débat pour préserver les effets d'annonce, curieux fonctionnement de l'exécutif d'une ville de 140.000 habitants. Comment M. Polard, également en charge de la participation des habitants, pourra-t'il expliquer aux Conseils de Quartier, autrement que par un bon mot dont il a le secret, qu'ils sont dotés d'un pouvoir consultatif dont ses propres collègues élu-e-s sont privés ? Mystère.

Car c'est tout un travail bien entamé qui se retrouve ainsi bafoué. Plan piéton, plan cycliste, évènements, travaux et réflexions en vue de la Conférence sur le Climat, sont autant de chantiers, impliquant acteurs locaux, associations et citoyens, qui se retrouvent totalement décrédibilisés, pour « offrir une place raisonnable à la voiture », promesse 2014 de… Bernadette Malgorn.

Et ce, à peine trois ans après que, grâce au tramway, le centre-ville eût été rendu aux piétons...

 

Autre point de discorde : l'arrêté anti-consommation d'alcool en centre-ville, entre 10h et 20h. Mesure bien loin des actions de prévention et de sensibilisation menées jusqu'ici, et d'autant plus surprenante que le programme 2014 de l'équipe Cuillandre entendait « Prendre en compte la dimension majoritairement nocturne de la délinquance ».

Interrogé cette semaine sur Tébéo, François Cuillandre prenait exemple sur les arrêtés du jeudi soir, saluant leur efficacité, tout en reconnaissant que le problème s'était sans doute déplacé ailleurs.

On comprend alors que le seul public visé est constitué de SDF et de « punks à chiens », qu'il s'agit d'éloigner des pas-de-porte du Triangle d'Or. Car, comme l'annonçait une récente campagne de publicité « Brest Life », Brest n'est plus une ville, mais « Le plus grand centre commercial à ciel ouvert de l'ouest ». Ce n'est plus un lieu de vie, mais une vitrine qu'il convient de nettoyer, grâce à cet arrêté anti-mendicité qui n'ose pas dire son nom.

Que les noctambules soient rassurés, ils n'ont pas été oubliés dans la distribution de décisions visant à mettre la ville sous verre. Adieu le bouillonnement de la vie nocturne brestoise, la fête de la musique s'arrête à 20h et les buvettes des Jeudis du Port voient leurs horaires raccourcis. « Dès que les festivités dépassent 22h, ça dégénère », s'agaçait récemment un élu PS. Les visiteurs de Brest 2016 auront-ils aussi droit à ce traitement de « faveur », ou est-il réservé aux habitants de la ville, le reste de l'année ?

 

Depuis ces Assises du Commerce, élus, associations et citoyens se sont élevés contre ces mesures, par le biais de communiqués et d'interpellations sur Internet.

Mais s'il sait flairer l'aubaine du numérique lorsqu'il est créateur d'emploi, François Cuillandre brille par sa méconnaissance, son mépris et sa peur de ces nouveaux outils en tant qu'outils de débat et d'expression citoyenne.

En témoigne sa diatribe, sur Tébéo, contre « Les réseaux que vous appelez sociaux » : « On me fait remonter quelques tweets, je trouve ça souvent ridicule », « Quand des citoyens interviennent sous forme de pseudos, ce n'est pas ma conception de la démocratie ».

En témoigne également sa réaction colérique lorsqu'une élue a osé émettre sur Twitter des réserves sur les dernières annonces municipales, et relayer celles d'autres citoyens…

« Qu'il y ait des critiques, c'est normal dans une démocratie » (François Cuillandre, Tébéo). Qu'un maire n'y réponde que par colère, mépris des citoyens et tentative de censure de ses adjoints l'est déjà nettement moins.

 

Qu'en pensent les partenaires de la majorité ?

Ces dernières semaines, seul EELV a osé réagir. Ceux qui aiment à rappeler, au fil des élections, leur position de « deuxième force de la gauche brestoise », se sont heurtés à un mur dressé par leurs « partenaires » PS. Armés de quelques propositions, ils se sont vus notifier un refus total de toute négociation, et un mépris total de leurs interrogations sur la forme et sur le fond, balayées d'un revers de main et qualifiées de « surréactions ».

Inquiets de mesures en totale contradiction avec le fondement de leur engagement politique, surpris par l'absence de concertation, mis en cause dans leurs délégations, interpelés par leurs militants sur l'intérêt de rester dans la majorité dans ces conditions : on pouvait s'attendre à un départ groupé des élus écologistes.

Ouest France, sous la plume d'Olivier Pauly, s'interrogeait pourtant : « Dans le combat politique, les postes permettent de faire appliquer les idées. De porter des initiatives qui y correspondent. (…) Tous les élus Verts sont-ils par ailleurs d'accord pour quitter le gouvernement municipal ? Rien n'est moins sûr. Question de génération, sans doute ». Questions de valeurs et d'intégrité, aussi, peut-être : bien que s'étant vu confirmer qu'ils ne possédaient aucun poids sur des dossiers-clés, quatre d'entre eux ont décidé… de rester. Pour mieux peser, bien entendu. Cruelle défaite pour l'écologie politique, qu'ils devront désormais assumer, à moins que la base militante ne vote leur départ.

Seule Julie Le Goic, élue EELV à la santé, a pris acte de l'impossibilité d'une collaboration saine entre son parti et le PS, et, constatant, depuis quelques mois, d'inquiétantes dérives droitières dans les discours et les actes de la majorité municipale, a choisi de mettre fin à ses fonctions d'adjointe au maire. Le PS brestois et ses partenaires devront donc, fait rarissime, répondre de leur politique auprès d'une opposition de gauche.

 

D'autres voix discordantes, voire d'autres départs, émailleront-ils la suite de ce mandat ?

Dans un PS local peuplé de défenseurs de la ligne droitière chère à Manuel Valls, et mené par un Hollandiste convaincu, peu de chances de voir beaucoup de « frondeurs » sortir du lot. D'autant plus que, sauf surprise, il s'agit du dernier tour de piste de François Cuillandre, et qu'on s'active déjà en coulisses en vue de 2020. Hors de question, donc, de prendre le risque de fâcher le patron, qui entend achever son mandat sans contestation.

Ils seront donc peu nombreux à s'élever contre un PS qui détricote à vitesse grand V son programme et ses engagements, qui, malgré une indignation de façade, n'exclut pas totalement une police municipale, et qui n'est « pas farouchement opposé à la vidéosurveillance, mais à sa banalisation » (François Cuillandre, Tébéo). Julie Le Goic, pourtant, serait « surprise de finir le mandat toute seule » au sein de l'opposition de gauche.

Mauvais calcul d'un maire bien conscient, pourtant, que « les gens préfèrent toujours l'original à la copie ».

« Après moi, le déluge, tant qu'il ne pleut pas sur Molène ? »

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