Crise institutionnelle en Macédoine : un pays au bord de la guerre civile ?

Une nouvelle crise ébranle la Macédoine : une détérioration de la situation fait craindre une propagation aux pays voisins. République la plus pauvre au sein de l'ancienne fédération yougoslave, elle préoccupe aujourd'hui au plus haut point l'Union Européenne qui réagit timidement.

La situation est non seulement tendue entre Macédoniens et Albanais mais également entre les Macédoniens eux-mêmes, déchirés entre centre-gauche et droite nationaliste. Ces derniers jours, le président Djordje Ivanov a refusé de donner mandat à Zoran Zaev (du parti socio-démocrate SDSM) de former un gouvernement. Pourtant, ce dernier a reçu la majorité des signatures (67 députés sur 120 du Sobranje) nécessaires à la constitution d'un gouvernement. Le SDSM était arrivé deuxième derrière le VMRO-DPMNE (parti du premier ministre sortant Gruevski) lors des élections du 11 novembre 2016 mais il a réussi à constituer une majorité en s'alliant avec trois partis albanais : le DUI d'Ali Ahmeti (dix députés), le mouvement "Besa" de Bilal Kasami (cinq députés) et l'Alliance Albanaise de Ziadin Selen, qui donnent à Zaev un petit apport certes, mais fondamental.

Motivant son refus, Ivanov a indiqué que Zaev "menaçait la stabilité de la nation macédonienne", l'accusant de servir les intérêts d'un Etat étranger (l'Albanie). Zaev a immédiatement répliqué en l'accusant à son tour de fomenter un "coup d'Etat". Ivanov cristallise à lui seul les tensions opérant dans le pays : approuvé par la droite et par une large partie des macédoniens ethniques; il est fortement critiqué par le SDSM, les Albanais de Macédoine, soutenus de manière publique par Tirana et Pristina.

Sursaut patriotique sur fond de lutte pour le pouvoir et "plateforme de Tirana"

Accusé de corruption par le SDSM, chahuté par les manifestations populaires de l'an dernier, Gruevski peut néanmoins compter sur un soutien certain d'une large partie de la population slave en Macédoine, qui redoute une partition du pays et l'avènement d'une "grande Albanie" regroupant l'Albanie actuelle mais aussi le Kosovo (non reconnu par la Serbie), l'ouest de la Macédoine, la frange orientale du Monténégro, l'Epire (Grèce). En outre, les partisans du VMRO-DPMNE accusent Zaev de "trahison" pour avoir accédé aux demandes des trois partis de coalition albanais, dont les doléances sont regroupées au sein de la "plateforme de Tirana". Cette plateforme discutée par les représentants politiques albanais de Macédoine avec Edi Rama (le premier ministre de l'Albanie) le 26 décembre dernier à Tirana, constitue une monnaie d'échange : la majorité de Zaev tient à l'acceptation de cette plateforme.

La plateforme incriminée par une grande partie de l'opinion macédonienne contiendrait les formulations suivantes : la fédéralisation du pays selon une répartition ethnique, l'officialisation de la langue albanaise sur tout le territoire national (et non seulement dans les municipalités majoritairement albanaises), le changement du nom de l'Etat et de ses symboles. Les pressions occidentales ainsi que les déclarations récentes d'Edi Rama et Hashim Thaçi appelant les Albanais de Macédoine "à prendre leur destinée en mains" rendent la situation bouillante alors même que la pays ne s'est jamais véritablement remis de la guerre civile de 2001.

Un test pour l'Union Européenne

Le politologue Petar Popovic considère que dans des sociétés comme la société macédonienne, "la question de la légitimité démocratique est difficile à résoudre". "A l'instar de la Bosnie-Herzégovine de Dayton 1995, la Macédoine est régie par un accord international, celui d'Ohrid 2001. La question principale est de savoir quelles sont les concessions faites par Zaev. S'il a accédé aux doléances annoncées par les représentants albanais, il s'agirait de concessions qui ne sont pas dans le cadre de l'accord d'Ohrid, ce qui expliquerait pourquoi Ivanov a refusé de donner mandat".

Federica Mogherini dans le cadre de sa tournée régionale a rencontré Ivanov ces derniers jours afin de lui réaffirmer l'importance de la formation rapide d'un gouvernement de coalition. La porte-parole de la Commission Européenne, Maja Kocijancic, a suivi dans le même ton, annonçant que le consensus était nécessaire pour les "réformes à venir". Des initiatives individuelles, comme celle de Dan Rohrabacher (congressman républicain) affirment qu'il serait mieux de fragmenter le pays, en le partageant entre "Kosovo, Bulgarie, et autres s'ils le souhaitent". L'ambassade américaine à Skopje a répondu que les "Etats-Unis demeuraient attachés à la souveraineté et intégrité territoriale de la Macédoine". Serguei Lavrov a pour sa part formellement démenti les écritures de Deutsche Welle affirmant comme quoi la Russie ne serait pas opposé à une division du pays.

La peur d'un embrasement régional

Nikola Gruevski s'est entretenu jeudi avec les ambassadeurs allemand et russe en Macédoine et leur a fait part de sa promptitude à participer à de nouvelles élections. Ciblé par le SDSM qui promet de le traduire en justice, de nouvelles sorties aux urnes permettraient pour le premier ministre sortant d'échapper à un procès; politique pour les uns, justifié pour les autres.

Selon Aleksandar Krzalovski du CMCI (Centre Macédonien pour la Coopération Internationale), "il est certain que la plupart des doléances albanaises n'ont pas leur place dans la plateforme qu'ils ont composée. Il est important également de signaler que les changements qu'ils souhaitent nécessiteraient une majorité aux deux tiers, possible qu'avec l'approbation d'un grand parti ethniquement macédonien". Pour le politologue croate Vedran Obucina, le plus grand danger est celui d'une fédéralisation. "Cette plateforme albanaise est très surprenante car elle a été réalisée à Tirana par des partis albanais de Macédoine, ce qui est très dangereux et constitue une ingérence directe d'un autre Etat dans les affaires macédoniennes. Si jamais le pays venait à se fédéraliser, l'étape suivante serait celle de la sécession. Une sécession qui précéderait indubitablement une refonte des frontières dans les Balkans".

Pour Krzalovski, une pareille situation est peu probable. "Le pays n'a pas été territorialement divisé en 2001, je ne crois pas à un tel scénario aujourd'hui. Il y a de pires cas en Europe, je pense que personne ne souhaite parmi les officiels une division du pays". Vedran Obucina conclut : "La question macédonienne ne peut être placée de manière séparée du contexte bosnien et monténégrin. Mogherini a justement effectué son déplacement en fonction de ce contexte. Si l'on en vient à une guerre civile, les conservatismes vont se voir renforcés dans la région. Leurs partis peuvent à tout moment créer des conflits, où qu'ils soient. Le cas macédonien sera l'occasion de voir si l'Union Européenne est capable de résoudre des conflits politiques sur son propre continent".

 

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