« Le Corps des mines et l’Inspection des finances, ces castes éligibles à la direction des grands groupes français », disait le ministre de l’Économie Emmanuel Macron en décembre 2015 dans la conclusion officielle qu’il faisait de l’Assemblée générale annuelle de l’Association du Corps des mines. La sentence, venant d’un inspecteur des Finances s’exprimant ès-qualités comme ministre de tutelle de ce corps de fonctionnaires, visait à lui rallier son auditoire : mais hors son caractère démagogique, le propos peut être analysé, de manière quasi-archétypique, comme révélateur de fortes structures mentales, au niveau individuel et collectif, et révélateur de la place qu’occupent toujours ces structures institutionnelles dans la France d’aujourd’hui.

Notre objet d’analyse est ici une partie de la haute fonction publique d’État[1], à savoir les « grands Corps », dont le recrutement est principalement assuré à la sortie de l’ENA (Inspection des Finances, Conseil d’État, Cour des Comptes) et de l’École polytechnique (Corps des mines, Corps des ponts)[2] ; et même, à l’intérieur de cette « très haute fonction publique », elle porte principalement sur les deux Corps cités en introduction, l’Inspection des finances (ENA) et le Corps des mines (Polytechnique) – ce qu’on pourrait appeler par inflation terminologique une « ultra-haute fonction publique », en fait un microcosme, qualifié non sans raison de « caste ». Ces deux Corps, malgré leurs rivalités, ont partie liée dans la perpétuation d’une technostructure à la française, aussi bien dans le monde administrativo-politique que dans le monde des entreprises – même si ces deux mondes ont beaucoup changé depuis une vingtaine d’années (et parce qu’ils ont beaucoup changé).

C’est en effet une particularité française qu’une partie importante des dirigeants de grandes entreprises soient issus de la haute fonction publique, dans laquelle ils ont commencé leur carrière, à la sortie de l’ENA pour les inspecteurs des Finances ou de l’X pour les ingénieurs des Mines ; à titre d’exemple, les plus grandes banques françaises restent « tenues » par l’inspection des Finances (cf. annexe)[3]. Ce n’est toutefois pas recenser les postes occupés que nous voulons faire ici[4], mais montrer la spécificité de ces deux Corps (IF et Mines) en termes de stratégie, et d’influence sur la technostructure du pays. Remarquons d’abord la spécificité de l’Inspection par rapport aux autres « grands Corps » issus de l’ENA : le Conseil d’État et la Cour des Comptes ont des missions juridiques spécifiques (qui existent dans la plupart des pays, parfois confondues en une unique instance) ; la mission originelle de l’Inspection – le contrôle des trésoreries publiques – est devenue ténue avec le temps (notamment depuis l’utilisation de l’informatiques dans les tenues de comptes), et l’a forcée à se développer ailleurs. C’est encore plus patent pour les Mines, dont le (sou)terrain d’action initial s’est fortement réduit. Ces deux Corps (IF et Mines) ont, bien plus que les autres, une stratégie orientée vers le « pantouflage » en entreprise de leurs membres[5]. Cette stratégie commune (et parfois rivale) est lourde de conséquences sur le pays, et parfois lourde d’échecs et de nuisances : c’est la mise à plat critique – peu effectuée jusqu’à présent – de ce milieu intriqué entre la haute fonction publique et certaines grandes entreprises que nous voulons faire ici, avec son pouvoir important (démesuré ?) sur la politique française, via les cabinets ministériels ou les « conseillers du prince[6] ».

(lire épisode 2, "Le domaine d'action : du cabinet ministériel à l'entreprise")


[1] On peut même s’interroger au passage sur la notion de « haut fonctionnaire » : à cet effet, il est intéressant de constater que la page Wikipedia correspondante n’a aucun équivalent dans les autres langues. Elle rappelle aussi que « cette expression n’a aucune existence juridique » : malgré cela, sa fréquence d’utilisation en France (et quasi uniquement en France) montre son importance dans les faits.

[2] Certains utilisent l’expression « grands Corps » pour ceux issus de l’ENA, et « Corps techniques (de l’État) » pour ceux issus de l’X – cette appellation est récusée par ces derniers ; nous garderons l’appellation « grands Corps » dans notre propos qui portera principalement sur l’Inspection des finances et le Corps des mines (abrégés en IF et Mines par la suite).

[3] Sauf au Crédit Lyonnais, où ce qu’on peut appeler « la catastrophe du Crédit Lyonnais » (notamment imputable aux inspecteurs des Finances Lévêque et Haberer) a fait perdre ce bastion au Corps.

[4] Les tableaux joints servent simplement d’illustration et d’étai à nos propos.

[5] On peut donc dresser le tableau sommaire suivant : la Cour des Comptes et le Conseil d’État (issus de l’ENA) ont encore des fonctions juridiques « régaliennes » significatives. Les Mines et l’Inspection des Finances non, et leur fonction administrative d’origine s’est réduite comme peau de chagrin, d’où leur développement effréné vers l’entreprise. Le cas du Corps des Ponts, qui fut très prestigieux est particulier – nous l’évoquerons peu : il a lui aussi perdu sa base administrative (routes, chemins de fer,…) – notamment avec les lois successives de décentralisation depuis 1982 – mais à l’inverse des Mines, il n’a pas su ou pu développer une stratégie de conquête externe vers l’entreprise.

[6] Tous les « conseillers du Prince », chefs d’entreprise « visiteurs du soir à l’Élysée, ne sont pas issus des Mines ou de l’IF ; mais on peut néanmoins citer les « visiteurs » suivants : Beffa (CM, avec Chirac ou Hollande) ; Minc (IF, avec Sarkozy) ; Pierre Pringuet (CM, avec Hollande).

 

Annexe 1 – Tableau indicatif (entreprises)

tableau-1

 

 Annexe 2 - Bibliographie

Une bibliographie complète avec divers articles et ouvrages publiés sur le sujet se trouvera ici en fin de "feuilleton".

  • Jean-François Kesler, Les Hauts Fonctionnaires, la politique et l'argent, Albin Michel, 2006.
  • Luc Rouban, « L’inspection générale des Finances, 1958-2008 : pantouflage et renouveau des stratégies élitaires », Sociologies pratiques, 2010/2 (n°21), en ligne cairn.

 Annexe 3 - Divers
Je [Alexandre Moatti] suis ingénieur en chef des Mines (donc membre du corps des Mines, depuis 1983), et par ailleurs chercheur associé à l'université Paris-Diderot. Je m'exprime ici à titre personnel (mais ce type de distinguo a-t-il vraiment un sens ?), sur la base de mes observations et analyses depuis un certain nombre d'années. Si je sors de mes domaines de compétences universitaires (liés à l'histoire des sciences et au numérique), c'est parce que je le juge nécessaire, et l'ayant trop lontemps différé. J'ai cependant déjà écrit en 2015 une contribution et en 2016 un article liés à ce sujet de la formation des élites (ici, en bas).

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L'auteur remercie Groupe JPVernant et Gaïa Lassaube pour divers commentaires sur une première version de l'ensemble de ce texte.

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Tous les commentaires

Ces grands corps à la tête de l'état ne sont-ils pas cette caste que l'on peut qualifier " les nouvelles noblesses "qui se placent au dessus de la "Démocratie"?

 

Sans doute que c'est grâce à leurs soins que la France est peuplée par deux grands groupes d'habitants: eux et nous les gens d'en bas, les sans dents, le prolétariat, les travailleurs, les petites mains qui produisent, eux qui pompent tout pour leur luxe, le gaspillage, l'inutile, leur égo, leurs milliards,etc...