(suite de l'épisode 1)

Un domaine d’action, pour tous les fonctionnaires issus de ces grands Corps, est le cabinet ministériel. Personne ne semble trouver à redire que tous les ministres de la République – de gauche ou de droite – soient entourés de jeunes hauts fonctionnaires ayant entre 25 et 32 ans, sans expérience (autre qu’un premier poste de 3 ans en province dans leur administration d’origine), et disposant d’un pouvoir d’influence et de décision très important relativement à leur expérience ; les directeurs de cabinet, issus des mêmes Corps, sont à peine plus âgés – en général entre 30 et 40 ans[1]. On peut se demander si ce n’est pas une des causes (parmi de nombreuses autres) de l’inefficacité des politiques d’État dans de nombreux domaines en France depuis 30 ans.

Mais cette situation, déjà assez déplorable, est à examiner sous un autre angle, celui du changement radical qui s’est produit dans les grandes entreprises depuis vingt ans – date approximative de l’accélération de la mondialisation. Les pantouflages à haut niveau sont à présent impossibles en entreprise ; le jeune haut fonctionnaire doit quitter l’Administration plus tôt (après le cabinet ministériel), pour faire ses preuves dans l’entreprise qu’il choisit. Du côté de l’État, deux évolutions vont dans le même sens : la réduction très importante du nombre d’entreprises publiques depuis 30 ans, ainsi que les lois successives d’encadrement du pantouflage. Une de leurs conséquences est le départ de plus en plus précoce de ces « hauts fonctionnaires »[2] : car plus longtemps il reste dans l’Administration, plus il aura eu à connaître d’entreprises « sous sa tutelle », où donc il ne pourra pantoufler.

On peut clairement se demander dans ce contexte quelles sont aussi bien la motivation que l’efficacité d’un jeune haut fonctionnaire qui passe une partie de son mandat de conseiller ministériel à se demander dans quel secteur et dans quelle entreprise il va partir, voire à orienter ses contacts en fonction de cela ; et se demander quelle est la compatibilité de cette stratégie avec « l’intérêt général ». Donc, à la question de l’âge et de l’inexpérience des conseillers ministériels, qui peut être mise en relation avec l’inefficacité des politiques publiques dans de nombreux domaines depuis 30 ans – cette faillite n’est-elle pas en partie imputable à ce système ? –, vient s’ajouter celle des départs précoces, et de leurs implications relatives au caractère effectif de la mission d’intérêt général. Les grands Corps (IF, Mines), dont la stratégie est tournée vers l’entreprise, sont ainsi pris dans une tenaille auto-contradictoire : se présenter comme un corps de hauts fonctionnaires défendant l’intérêt général, et vouloir orienter leurs membres au plus tôt vers l’entreprise.

Nous touchons là une autre notion stratégique très fragile, celle de l’intérêt général[3]. Ainsi tel dirigeant à la tête d’une grande banque privée française considérera qu’il « y défend l’intérêt général[4] », comme s’il était à la tête d’une direction d’administration ou d’un ministère. Comme tout observateur un tant soit peu externe peut raisonnablement se demander ce que représente la notion d’intérêt général à la tête d’une banque privée, il faut pour la comprendre[5] la transposer à la période où les entreprises publiques étaient bien plus nombreuses. L’évolution décrite depuis vingt ans atteste ainsi de l’inanité des stratégies de continuité État-entreprises des Corps : comment peut-on parler d’intérêt général à la tête d’une grande banque privée ? et par boucle de rétroaction, la notion d’intérêt général a-t-elle encore une signification pour ces hauts fonctionnaires en début de carrière ?

(lire l'épisode 3 : L'extension du domaine d'action de ces Corps)

 


[1] On peut donner, parmi d’autres, un exemple particulièrement frappant : en 1995-1997, le directeur de cabinet de F. Fillon, alors ministre en charge de l’important dossier de la privatisation de France-Télécom, est un jeune X-Mines de 32 ans en 1995, P. Pouyanné. Il fera par la suite sa carrière chez Total, dont il devient président en 2015. En 1986, le directeur de cabinet du ministre délégué chargé de la Privatisation – en charge de l’important dossier des privatisations sous ce gouvernement Chirac – est l’X-inspecteur des Finances Jean-Marie Messier, alors âgé de 30 ans.

[2] Kesler [2006] : « 50% des inspecteurs des Finances qui passent aujourd’hui dans le secteur privé ont moins de 36 ans contre 15% seulement au début de la Ve République . ».

[3] Ainsi une des quatre valeurs cardinales de l’Amicale du corps des Mines (telles qu’exposées en Assemblée générale du 14 décembre 2016) est-elle « l’attachement à la France ».

[4] Intervention du directeur général de la BNP dans un « after-work » de l’Association amicale des ingénieurs des Mines (AAIM), 17 mars 2015.

[5] Une piste historique intéressante est donnée par Kesler [2006], p. 277 : « Beaucoup de hauts fonctionnaires pensent spontanément, dans la tradition orléaniste et selon le modèle américain, que tout ce qui est bon pour les entrepreneurs l’est pour le pays. ».

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Tous les commentaires

Merci de nous donner un tableau concret de ce milieu commun à l'État, aux partis "de gouvernement ," ax entreprises et aux banques.

Vous donnez un tableau national. Alors , questions :

Quelles conceptions de " l'intérêt général" ? Quelle compatibilité avec l'absorption-destruction de nombreuses de nos grandes entreprises par "l'étranger" dont la sidérurgie...

Comment ce "milieu" s'est-il comporté dans la tourmente des subprimes. Je me souviens d'économistes de premier plan effondrés : T out ce qu'on a enseigné, c'était des c...ies, que raconterons-nous aux étudiants à la rentrée prochaine ?   Et, depuis, quelsrétablissements ont-ils été opérés ?

Quelles initiatives de ces grandes écoles, lors de la montée néolibérale et face à l'influence de l'école de Chicago ?

L' économie financiarisee s'est libérée du cadre des États, rejette les contraintes de nations. Dans ces conditions, le terme "intérêt général" peut-il avoir un contenu autre que l'intérêt de telle ou telle grande multinationale qui domine des pans de marchés. C'est d'ailleurs la raison de fond de la dislocation des partis politiques du 20 siècle., de l'ineptie des discours électoraux des candidats adoubés.