(suite de l'épisode 2)

Mais il est une autre évolution, rarement décrite, depuis environ une quinzaine d’années, liée aux mêmes causes : un certain nombre de ces « ultra-hauts » fonctionnaires, passés en entreprise, subissent le sort que connaissent nombre de cadres d’entreprises, à savoir être licenciés après la cinquantaine. De la même manière qu’existent des ingénieurs qui deviennent professeurs de mathématiques en lycée ou collège à cet âge, des membres de Corps vont retourner dans l’orbite de la fonction publique – non pas dans la fonction publique même (car bien souvent, à cet âge, leurs dix ans de mise en disponibilité sont échus), mais dans son orbite[1], c’est-à-dire dans toute une série d’organismes parapublics dont le nombre et le domaine d’action n’ont cessé de s’étendre ces dernières années.

Nous recensons au moins trois de ces entités parapubliques qui ont considérablement étendu leur domaine d’action : la vénérable Caisse des dépôts et consignations (CDC) – certes bicentenaire mais dont l’action a profondément évolué ces dernières années[2] –, la Banque publique d’investissements (BPI), nouvel organisme ayant par ailleurs agrégé d’autres entités parapubliques, et le Commissariat général à l’investissement (CGI), nouvelle entité créée ex-nihilo (consacrée à la gestion du « Grand Emprunt »).

La BPI – ou Banque publique d’investissement – regroupe (à présent sous une « marque » unique bpifrance) les strates successives de soutien de l’État aux entreprises : OSEO (elle-même ex-Anvar et ex-Crédit National), CDC Entreprises, et FSI Fonds stratégique d’investissements (le fameux « Fonds souverain » créé fin 2008 par N. Sarkozy). Ce dernier, voué au « sauvetage d'entreprises stratégiques en termes d'emploi ou d'industrie pour le pays[3] » (Air France, Chantiers de l’Atlantique, …), a été dirigé par un membre du Corps des mines venant de l’industrie, de sa création en 2008 à 2015 – ce fonds est maintenant totalement intégré dans la BPI (dirigée par un inspecteur des Finances). Celle-ci a d’ailleurs fait l’objet à l’automne 2012 d’une bataille homérique entre les deux Corps étudiés, pour la nomination de son premier directeur : d’un côté, l’ingénieure des Mines Anne Lauvergeon, fraichement débarquée d’Areva ; de l’autre, l’inspecteur des Finances Nicolas Dufourcq – c’est finalement ce dernier, qui avait passé dix ans chez France-Télécom puis chez Capgemini, qui est choisi par F. Hollande[4].

L’objectif pour ces Corps – et notamment l’Inspection – est de maintenir leur emprise sur ces instruments financiers de l’État, qui mettent en jeu des sommes publiques énormes : comme dans d’autres domaines, un patron d’organisme public ou parapublic a souvent plus de pouvoir que son ministre de tutelle. Les marges de manœuvre financières sur l’argent public étant déjà très limitées (gagées que sont les dépenses sur des programmes et un fonctionnement existants), l’enjeu sur « l’argent public libre » est très important, disputé entre ministres et présidents d’organismes publics, entre hauts fonctionnaires des ministères et fonctionnaires d’agences publiques.  

Rien de vraiment neuf là, mais depuis une quinzaine d’années ces entités financières (BPI, CDC, CGI) ont à la fois étendu et infléchi leurs modalités d’action, soumises à des pressions politiques de plus en plus fortes, elles-mêmes liées au délabrement progressif d’une partie du tissu des entreprises françaises et à la crise financière de 2008. Nous ne nous posons pas ici en libéral déplorant l’intervention trop massive de l’État dans le secteur privé[5], mais soulignons la profonde mutation de ces outils financiers depuis quinze ans (et plus particulièrement depuis 2008), et le pouvoir renouvelé qu’y exercent ces Corps.

Le Grand Emprunt, créé en 2010 à la suite de la crise de 2008, devenu Commissariat général à l’Investissement (CGI) et gérant 47 milliards d’€, est lui-même complètement tenu par l’Inspection des finances. À la demande de N. Sarkozy, il a été porté sur les fonts baptismaux par deux inspecteurs des Finances, Alain Juppé et Michel Rocard, qui en ont coprésidé le conseil de surveillance de 2010 à 2016. Après une première période, il est dirigé depuis 2014 par un inspecteur des Finances nommé à 72 ans, Louis Schweitzer. C’est un outil foncièrement nouveau, puisqu’il a la particularité de permettre d’exclure des critères de convergence de Maastricht les sommes engagées : il induit des partenariats privé-public d’effet tout à fait néfaste dans certains domaines, par exemple celui de l’enseignement supérieur (avec une mise en compétition permanente des structures, et une complexification extrême du paysage des acteurs) ou celui de la culture[6].

Ce que nous appellerons une « zone grise », parce qu’elle est moins visible que l’action publique stricto sensu, et pourtant plus importante en termes de moyens et d’impact financiers des politiques publiques, se voit ainsi investi par des membres des Corps venant du privé, soit qu’ils prennent la tête de ces institutions, soit que, plus modestement, perdant leur poste en entreprise à la cinquantaine, ils intègrent les équipes de ces institutions. Mais un autre type de « retour du privé » est à signaler – à haut niveau – celui de patrons reprenant du service dans la fonction publique elle-même, à un niveau politique, comme par exemple Stéphane Richard, inspecteur des Finances, qui fait fortune dans l’immobilier de la Générale des Eaux (Nexity) et est nommé directeur de cabinet au ministère de l’Économie et des Finances (Mme Lagarde) entre 2007 et 2010. Un autre exemple de « rétro-pantouflage[7] » est l’inspecteur des Finances François Pérol, directeur adjoint de cabinet aux Finances de 2002 à 2004, associé-gérant chez Rothschild de 2005 à 2007, puis appelé comme Secrétaire général adjoint à l’Élysée en 2007. Le parallèle est frappant, dans l’autre camp politique, cinq ans plus tard, avec Emmanuel Macron, inspecteur des finances, associé-gérant chez Rothschild de 2008 à 2012, lui aussi appelé Secrétaire général adjoint à l’Élysée en 2012.

Un autre secteur marque l’extension du domaine de la haute fonction publique en général : c’est celui des grosses SSII, rebaptisées depuis 2013 « entreprises de services du numérique » (ESN). Elles ont accru leur importance dans le domaine privé (nombre d’entreprises leur sous-traitant de plus en plus de tâches), mais aussi – et c’est ce qui nous intéresse ici – vis-à-vis de l’Administration : celle-ci fait de plus en plus appel à ces ESN, pour la « digitalisation » de l’administration, comme pour la mise en place et le suivi de procédures de gestion nouvelle, telle la RGPP (Révision générale des politiques publiques). Capgemini en est un exemple marquant (on a vu que N. Dufourcq en venait avant de prendre la tête de la BPI) mais pas l’unique[8] : c’est à nouveau toute une « zone grise », où pantouflent les hauts fonctionnaires, devenue de forte influence sur les politiques publiques et indice de cette intrication entre haute fonction publique et secteur privé.

Enfin, une autre forme de zone grise marquant l’extension du domaine d’intervention des Corps est la présidence des très grandes entreprises restées publiques ou très longtemps publiques. J’entends par là le fait que France-Télécom ou EDF continuent à jouer un rôle dans la pseudo-« politique industrielle » de l’État – toujours indice de cette intrication entre les membres des Corps restés dans le public et ceux qui sont à la tête de ces entreprises[9]. Cette politique industrielle peut se faire de manière assez décalée par rapport à l’intérêt de l’entreprise, et conduire à des investissements hasardeux et/ou de graves échecs industriels. La poursuite des investissements d’EDF pour des réacteurs nucléaires à Hinkley Point (Royaume-Uni)[10], visant à consolider la filière EPR d’Areva, très fragile, et le reclassement chez EDF de certains actifs d’Areva, visant à camoufler quelque peu le désastre, sont à analyser sous l’angle d’une politique industrielle d’État menée par cette entreprise et sous l’angle d’une solidarité interne au Corps des mines (« laver le linge sale en famille »). Quant à Orange, on peut considérer, à un moindre niveau financier, que certains de ses investissements dans le cinéma (ex. Orange Studio, créé début 2015) ne sont que le prolongement d’une action culturelle de l’État en soutien à une filière ; et qu’Orange Santé (Orange Healthcare), visant à fédérer une offre numérique dans le domaine de la santé, relève aussi d’un prolongement d’une politique industrielle d’État (le fameux DMP, Dossier médical personnel, toujours invoqué, jamais réalisé).

C’est ainsi que se dessine une extension du domaine d’action de ces Corps, dans des structures nouvelles ou renouvelées (BPI, CDC, CGI), dans des SSII bénéficiant toujours plus de marchés publics (comme Capgemini), dans des entreprises de droit privé (EDF, Orange) mais toujours prêtes à « rendre service à l’État ». L’ensemble de cette extension du domaine d’action se traduit par un renforcement de l’intrication entre État et certaines entreprises, par un obscurcissement de la notion d’intérêt général, par la promotion et la mise en œuvre à grande échelle et dans des domaines toujours plus divers de partenariats privés-publics à l’efficacité douteuse.

 (à suivre épisode 4 : Les Bérézinas industrielles et financières)

 


[1] Un cadre d’entreprise « lambda » licencié à la cinquantaine aura beaucoup de difficultés à retrouver un emploi dans une entreprise privée ; un cadre issu d’un Corps, licencié à 50 ans, et qui juridiquement n’a plus aucun lien avec l’Administration, retrouvera plus aisément un poste dans ce domaine parapublic – à la fois par le réseau d’amitiés qui le lie à ses camarades décideurs restés dans l’Administration, et accessoirement parce qu’il est supposé mieux connaître, de par ses premiers postes, le fonctionnement de l’Administration et du parapublic, ainsi que le fonctionnement de l’entreprise.

[2] Face à la mondialisation et à la concentration croissantes depuis quinze ans, la CDC a pris position dans certains domaines « nationalisés » de fait, comme par exemple celui des infrastructures de stations alpines, en rachetant avec sa filiale la Compagnie des Alpes une partie importante des remontées mécaniques auparavant en régie familiale ou municipale.

[3] Les Échos, 14 avril 2015. Le FSI a bénéficié en 2011 d’une dotation de 20 milliards d’€ par l’État.

[4] Jean-Pierre Jouyet, inspecteur des Finances et à l’époque président de la CDC, a œuvré à la fois pour cette nomination et « par un lobbying intense » pour une présence importante de la CDC au capital de la BPI à sa création (source Le Point, « Pourquoi Anne Lauvergeon ne dirigera pas la BPI ? », 17 octobre 2012).

[5] En matière de capital-investissement, certaines voix s’élèvent régulièrement pour déplorer une « concurrence » du privé par l’État, empâchant le développement du secteur (par exemple, en 2011, « une PME sur deux financées en fonds propres par le capital-investissement l'a été par CDC Entreprises », pour 1,26 milliard d’€, lien).

[6] Sur les dommages du PPP culturel, par exemple dans le domaine de la numérisation du patrimoine, voir mon ouvrage Au Pays de Numérix, PUF, 2015.

[7] Cette jolie expression figure dans L. Rouban [2010], revue Sociologies pratiques (bibliographie). On notera, dans un autre domaine que nous n’étudions pas ici, celui de la communication, une autre expression donnée par un « communicant » lui-même (S. Fouks), celle de « portes battantes » pour illustrer les allers-retours entre les grandes agences de communication et les sphères du pouvoir (cf. Télérama, 10 octobre 2016, en ligne).

[8] Le patron de CapGemini, Paul Hermelin, polytechnicien et énarque, est réputé proche du gouvernement socialiste (il a été directeur de cabinet du ministre de la recherche H. Curien, 1988-1991, et du ministre de l’Économie et des Finances D. Strauss-Kahn, 1991-1994).

[9] p.ex. S. Richard à la tête de France-Télécom, ou J.B. Lévy, ingénieur des Mines, à la tête d’EDF. On peut sans doute reprocher de nombreuses choses à N. Sarkozy, mais il en est une à noter à son actif : il se méfiait de la puissance des Grands Corps. C’est ainsi qu’il a nommé à EDF en 2009 Henri Proglio (HEC), en guerre ouverte contre les Corps. Mais c’est une autre histoire, celle d’un autre réseau (écoles de commerce, SciencesPo, non membres de Corps) prenant un fort essor dans le monde de l’entreprise. Il a aussi nommé comme premier président du PIA (Grand Emprunt) René Ricol, qui n’était pas issu du « sérail ».

[10] Ce qui a provoqué la démission du directeur financier d’EDF, Thomas Piquemal, en désaccord avec son président J.-B. Lévy.

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