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Billet de blog 1 mars 2015

Le renouveau de l'islam dans les quartiers populaires

Chercheur affilié à l’Institut des sciences sociales des religions contemporaines (ISSRC) de l’université de Lausanne et post-doctorant du Groupe sociétés religions laïcités (GSRL) de l’École pratique 
des hautes études (EPHE-CNRS), Alexandre Piettre mène depuis quinze ans un travail de terrain sur 
le renouveau islamique dans les quartiers populaires de plusieurs villes et mosquées d’Île-de-France.

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Chercheur affilié à l’Institut des sciences sociales des religions contemporaines (ISSRC) de l’université de Lausanne et post-doctorant du Groupe sociétés religions laïcités (GSRL) de l’École pratique 
des hautes études (EPHE-CNRS), Alexandre Piettre mène depuis quinze ans un travail de terrain sur 
le renouveau islamique dans les quartiers populaires de plusieurs villes et mosquées d’Île-de-France. Il publie, au printemps 2015, sa thèse intitulée L’islam (im)politique en ville. Renouveau islamique et quartiers impopulaires, dans la collection « La philosophie en commun » chez L’Harmattan. Récemment, il a notamment publié 
« Islam (im)politique et quartiers (im)populaires. Retour critique sur les émeutes de novembre 2005 », dans L’Homme et la Société nº 187-188/1, 2013, et « Le renouveau islamique dans l’expérience politique du Kollectif de Bondy (2000-2001) », Revue européenne 
des migrations internationales, 29/4, 2013.

Entretien réalisé par Ixchel Delaporte, et paru dans L'Humanité du 27-28 février et 1er mars 2015.

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Depuis les attentats, on parle de la radicalisation de certains jeunes. Qu’en est-il des musulmans en France ?

Alexandre Piettre. Les dynamiques de réislamisation auxquelles on assiste ne vont pas dans le sens d’une radicalisation des musulmans de France. On peut parler à leur propos de renouveau islamique. Ce sont les acteurs de ce renouveau qui s’opposent à la domination de l’islam de France par les Etats étrangers et qui s’écartent de l’islam traditionnel promu par exemple à la Grande Mosquée de Paris. Les imams traditionnels ne parlent le plus souvent qu’arabe et ne se réfèrent qu’à une seule école jurisprudentielle, en général l’école malékite. Mais les acteurs du renouveau islamique élaborent leur piété à partir de l’ensemble des écoles jurisprudentielles. Ils réinventent leur religiosité dans un contexte nouveau. Cela implique de se transformer soi-même, d’où des cours donnés aux adultes, pratiques et théoriques, pour devenir musulmans.

Vous parlez de « devenir musulman ». De quoi s’agit-il ?

Alexandre Piettre. Beaucoup de jeunes nés ici, en France, n’ont reçu des rudiments de religiosité que par leur famille, mais il y a une rupture dans la transmission en termes de socialisation religieuse. Il s’agit donc pour eux de redevenir musulman, de se former comme sujet pieux. Cela passe par l’adoption de modes de présentation de soi en public, de façons de se vêtir, de se saluer, etc., solidaires de la spiritualité musulmane. Cependant, dans ce mouvement de retour ou de conversion à l’islam, la « technologie de soi » peut facilement l’emporter sur la dimension spirituelle. A cet égard, les salafis ont un coup d’avance parce qu’ils délivrent un prêt à consommer qui se présente comme l’imitation exacte du mode de vie des compagnons du Prophète.

Pourtant, la plupart de ceux qui adoptent ce mieux-disant pour  (re)devenir musulmans n’absorbent pas pour autant son idéologie politique qui implique de refuser de s’inscrire dans la cité en dehors d’une société musulmane. Ainsi, certains se disent salafis du point de vue de l’orthopraxie islamique tout en s’engageant dans l’espace public en tant que citoyens. Au lieu de se replier, ils portent une parole publique, prônant notamment la lutte contre l’islamophobie au nom de l’égalité, mais pas seulement. Lors des « manifs pour tous », certains se sont rapprochés de Civitas par exemple. Cela n’avait pas eu beaucoup d’impact, car les musulmans ne se sentaient pas directement menacés par l’ouverture du droit au mariage aux personnes de même sexe. Il en a été toutefois autrement à propos de l’introduction supposée de la « théorie du genre » à l’école primaire, qui a suscité un rejet très significatif des familles musulmanes.

Vous dites que les salafis ont un coup d’avance. C’est-à-dire ?

Alexandre Piettre. Il y a encore des groupes sectaires en très grande majorité quiétistes, qui font communauté autour du refus de la société environnante. Mais on assiste à un processus de sortie de secte qui est une rançon du succès des formes rigoristes de religiosité diffusées depuis les pays du Golfe. Ce processus n’est pas propre à l’Occident. Plutôt qu’à une expansion du salafisme, on assiste à sa dilution dans un réformisme générique qui se manifeste par une orthopraxie beaucoup plus que par une orthodoxie, impliquant par exemple que l’on oscille entre lecture littéraliste et circonstancielle du Coran et des Hadiths, précisément en fonction des circonstances…

A travers cette orthopraxie, l’enjeu est avant tout de se rendre visible dans l’espace public, parfois sur un mode « islamo-racaille » comme le dit le rappeur Médine, et la quête de la respectabilité sociale n’est alors pas le sujet. Mais cette visibilité s’inscrit aussi dans l’horizon d’une lutte pour la reconnaissance contestant les présupposés qui distinguent le « bon » islam (invisible) du « mauvais », et qui ne prend pas les atours d’un discours religieux.

Y a-t-il d’autres mouvements religieux de ce genre ? 

Alexandre Piettre. Les tablighi, adeptes d’un mouvement missionnaire prônant un islam littéraliste, ont joué un rôle important dans la réislamisation des jeunes des cités à partir des années 1980, en se portant à leur rencontre à la manière des Témoins de Jéhovah. Mais les dynamiques actuelles reposent sur un mouvement d’ouverture de mosquées par des collectifs de fidèles, des associations cultuelles et culturelles locales, qui se créent à l’écart de toute affiliation à des organisations faîtières comme le Tabligh.

Pourquoi la théorie du complot et l’antisémitisme se répandent si bien, en particulier dans les quartiers populaires ?

Alexandre Piettre. Ce qui mobilise les musulmans, c’est d’abord la lutte contre l’islamophobie et la cause palestinienne. Si on regarde les choses objectivement, les manifestations au moment de la seconde intifada agrégeaient des acteurs qui assimilaient volontiers judaïsme et sionisme, l’étoile de David et la croix gammée. Dans les manifestations de cet été pour la Palestine, ce n’est pas du tout ce qui dominait, la maturité politique des manifestants dont beaucoup se mobilisaient à partir de leur mosquée était beaucoup plus grande. On y a vu certes des professions de foi portées en étendard, mais les quenelles ont été très marginales. Cependant, il ne s’agit là que d’une minorité active qui s’est mobilisée.

L’antisémitisme et les théories du complot prospèrent en fournissant une explication toute faite aux convulsions du monde. On est dans ce qu’Albert Memmi appelle « le racisme édenté » des dominés, un racisme de réaction qui se manifeste principalement lors de moments de crise liés au conflit en Palestine. Il ne s’agit pas d’un racisme structurel, sinon on l’aurait vu s’exprimer dans d’autres situations de crise, notamment lors des émeutes de 2005, et avec beaucoup plus de force dans les manifestations de cet été. Il n’a rien de musulman, au contraire il recycle tous les poncifs antisémites européens.

Et c’est précisément cela qui est inquiétant, comme on le voit avec la popularité de Dieudonné : une cristallisation peut s’opérer avec l’antisémitisme d’extrême-droite comme lors de la manifestation « Jour de colère » le 26 janvier 2014. Ce « racisme édenté » est l’engrais de toutes les formes de déviances, terrorisme compris, qui prospèrent sur fond de précarité sociale, de manque de socialisation religieuse et de vide politique.

Peut-on dire que les instances officielles musulmanes représentent l’ensemble des musulmans ?

Alexandre Piettre. Le Conseil français du culte musulman (CFCM) a été mis en place par l’Etat en traitant avec de grandes fédérations musulmanes, dont la plupart sont directement liées à un Etat étranger. Mais les dynamiques observées à la base se déploient à l’écart de l’organisation de « l’islam de France ». Le CFCM n’a quasiment aucun impact sur celle-ci, c’est un échec total au regard de tout ce pourquoi il a été mis en place (certification halal, formation des imams…). Les fidèles des mosquées comme la masse des musulmans « hors-mosquée » contestent fortement sa représentativité.

Existe-t-il alors une organisation plus locale que nationale ?

Alexandre Piettre. En effet, les mosquées se créent aujourd’hui autour d’associations musulmanes cultuelles et culturelles locales. Elles se distinguent des premières mosquées construites en France à partir des années 1980 par des personnalités pionnières et grâce à des fonds étrangers. On assiste en ce moment à des processus de fédéralisation des associations musulmanes locales, souvent impulsées par les municipalités, lorsqu’il s’agit d’édifier une grande mosquée sur la ville.

A l’encontre du durcissement de la norme de laïcité qu’on observe au niveau national, c’est donc une pratique souple de la laïcité qui prévaut au niveau local. Il existe certes une tentation chez certains élus de gérer de façon coloniale le fait islamique, de choisir les « bons » musulmans à qui confier les clés de la mosquée. Mais avec la multiplication des salles de prières de proximité autour de collectifs de fidèles, ceux-ci doivent s’entendre pour pouvoir négocier ensemble avec la municipalité la construction d’une vraie mosquée. L’intervention des municipalités répond alors à des questions pratiques à résoudre. Ces processus fédératifs se prolongent parfois avec des associations inter-locales, comme on peut l’observer avec l’Union des Associations Musulmanes du 93, mais toujours à l’écart des grandes fédérations nationales.

Vous expliquez que les fédérations sont affiliées à des pays étrangers. De quels pays s’agit-il ?

Alexandre Piettre. Parmi les fédérations, celle de la Grande Mosquée de Paris est liée à l’Algérie. Ses mosquées reçoivent de l’Etat algérien des financements, des imams, des enseignants, etc. D’autres sont liées de la même façon à la Turquie ou au Maroc. S’agissant de l’UOIF (Union des Organisations Islamiques de France), elle a des liens plus lâches avec le Qatar et la diaspora des frères musulmans, mais les institutions qu’elle contrôle peuvent bénéficier de leur mécénat. Quant à l’Arabie saoudite, son mécénat passe traditionnellement par la Ligue islamique mondiale, sans que celle-ci parvienne toujours à imposer le salafisme dans les moquées dont elle est propriétaire. Mais localement, les musulmans tiennent majoritairement à leur indépendance et autofinancent la construction de leurs mosquées.

Localement, avez-vous observé des convergences entre des acteurs de la mosquée et le champ politique local ? 

Alexandre Piettre. Oui, l’exemple de Villeneuve-Saint-Georges, dans le Val-de-Marne, est très parlant. Les cadres de la mosquée sont investis dans le champ politique local depuis 2001, ont contribué à la victoire du PCF en 2008 dans une ville perdue en 1983, et certains aujourd’hui sont élus au conseil municipal et militants d’Ensemble au Front de Gauche. Les musulmans ont aussi contribué au sursaut de participation qui a évité à la ville de tomber dans les mains d’une liste d’alliance divers-droite FN en 2014.

Mais en termes de politisation, le religieux est ambivalent, tandis que la gestion locale de l’islam n’est pas toujours heureuse. Dans d’autres communes de l’ex-banlieue rouge, les acteurs des mosquées ont au contraire favorisé l’arrivée au pouvoir de majorités de droite. En tout état de cause, il n’y a pas de « communauté musulmane » unifiée en termes de comportement politique, et les positionnements politiques des acteurs islamiques obéissent plus à des raisons pragmatiques qu’idéologiques.

Pour trouver une réelle reconnaissance, au-delà des institutions existantes, que faudrait-il ?

Alexandre Piettre. Une réelle reconnaissance passe d’abord par celle de l’islamophobie, comparable à l’antisémitisme quand elle amène à voir en chaque musulman réel ou supposé un égorgeur potentiel. Elle implique aussi la réorganisation de l’islam français à partir des associations musulmanes locales. Mais des formes de légitimation institutionnelle, il en existe déjà au niveau local comme à Créteil. Une grande mosquée y a été construite en 2008, suite à une concertation organisée par le maire entre les associations musulmanes et les habitants. Le centre culturel attenant a bénéficié d’une subvention d’un million d’euros de la municipalité.

Tous les projets comportent un tel centre culturel qui se veut « ouvert sur la cité ». C’est ainsi que les musulmans deviennent des acteurs sociaux légitimes. Parfois, la mosquée peut même être à l’origine d’une multitude d’associations d’action sociale, éducative, culturelle et civique sans raison sociale islamique et destinées à tous les habitants.

http://www.humanite.fr/alexandre-piettre-localement-la-majorite-des-musulmans-tient-preserver-son-independance-566848

http://www.cotequartiers.fr/916/

https://unil.academia.edu/AlexandrePiettre/Newspaper-Articles

http://www.lescahiersdelislam.fr/Blogs-Mediapart-Alexandre-Piettre-sur-le-renouveau-de-l-islam-dans-les-quartiers-populaires_a978.html

http://www.islamlaicite.org/alexandre-piettre-localement-la-majorite-des-musulmans-tient-a-preserver-son-independance/

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