Construire une force alternative d'un nouveau genre ?

 

 

Qui peut s'y opposer, ne pas comprendre les enjeux ? Si ce n'est une tripotée de sectaires endoctrinés et ravis dans leur autosuffisance, tout le monde comprend bien que nous sommes à la fin d'une époque (voir le texte de François Sabado). La fin des formes traditionnelles d'organisations politiques.

D'ores et déjà, pouvons-nous, avec culot, annoncer ou souhaiter la mort des partis ?

Cela est relativement compliqué puisque, notamment en France, les partis gardent un poids important dans l'action politique. Bien que marginaux à en voir le nombre d'adhérents et, en poussant le bouchon jusqu'au bout, les voix obtenues aux élections en parallèle des énormes taux d'abstention, les partis politiques persistent, faute de mieux dans certains cas et parce que leur survie est l'unique but de leur existence pour d'autres.

 

Quel bilan pour quelles réponses ?

 

Les dernières élections départementales montrent immanquablement une aggravation de la crise politique. La première chose, fait non-nouveau, c'est que les classes populaires boudent les élections. Près de 50 % d'abstention.

À ce niveau-là, il devient compliqué de faire semblant. On peut toujours se féliciter de faire 10 % sur 50 % de votant et sans le suffrage universel total (non-droit de vote des étrangers). Il n'en reste pas moins qu'une crise de représentativité profonde empêche quiconque d'être légitime.

L'autre fait marquant c'est l'implantation massive du FN. Là encore, il est très inquiétant de voir les commentateurs de tout bords expliquer que le FN recule… Le FN ne recule pas, il progresse dangereusement organisationnellement et idéologiquement (cf. politique d'immigration du gouvernement et rapports FN-UMP) ! Comparons ce qui est comparable, c'est-à-dire, par exemple, les cantonales de 2011 avec les départementales de 2015. Elections locales, où les votes se font plus sur un visage que sur un programme, elles sont des élections complexes pour l'extrême-droite. Or, le FN est parvenu à présenter des candidats presque partout. Plus que le PS ! Et les résultats sont clairement en hausse, de près de 10 points (un échantillon des 50 meilleures progressions du FN entre 2011 et 2015) ! La réalité, c'est que sur une scrutin présidentiel, sur un seul nom, Marine Le Pen serait sans doute à plus de 30 %. Ne pas comprendre cela et se cacher derrière les institutions antidémocratiques de la Vème République qui diminuent les scores des partis moins « institutionnels » est dangereux. C'est faire l'autruche face à un danger certain.

 

Dans le département de la Vienne, la droite remporte 15 cantons sur 19. Le PS en remporte 4. 4 des 5 cantons de Poitiers. Le FN est parvenu à se qualifier dans plusieurs cantons face à la droite.

Fait marquant tout de même, c'est l'existence à la gauche du PS d'un rassemblement appelé « Inventons la Vienne écologique, sociale et solidaire », soutenu par le FDG et EELV.

Les résultats obtenus par cette gauche sont plutôt bons, entre 4,7 % et 20,9 %. A noter que le NPA, qui avait participé au rassemblement 'Osons' EELV, Parti de Gauche, Ensemble aux municipales de Poitiers ne participait pas aux départementales pour plusieurs raisons expliquées ici et ., mais appelait à voter pour ce rassemblement par ici. Grosso modo donc, toute la gauche de la gauche était réunie.

Qu'en sortira-t-il ? Il est compliqué de le savoir. D'abord parce qu'il n'existe pas réellement de cadre commun à ces organisations. Après les élections chacun rentre à la maison, sauf pour le FDG qui est tout de même très mal en point (et qui n'a pas de réalité départementale concrète) et où le PCF reste hégémonique (plus de 50 % des candidats « d'Inventons » étaient communistes ou amis du PCF et, au niveau national, quasiment tous les élus Front de Gauche sont au PCF). Mais aussi parce que nombres de débats ne sont pas tranchés, vis-à-vis du PS. C'est le cas à EELV, y compris publiquement, entre le nord du département (4 cantons) et le sud dont Poitiers (15 cantons), qui sont partis avec le PS pour les premiers et avec 'Inventons' pour les seconds.

Ce problème est aussi vrai avec le PCF, qui continue de gérer des villes avec le PS. C'est le cas à Poitiers (et ils votent tranquillement le budget). Nationalement, Pierre Laurent (PCF) et Emmanuel Cosse (EELV) ont clairement pris position pour l'unité de la gauche avec le PS au second tour, y compris en se mettant en scène devant la presse et en participant à des meetings.

Plusieurs « élus FDG » sont d'ailleurs des élus communistes élus avec le PS, sans aucune campagne FDG. C'est le cas en Charente par exemple sur le canton Boixe-Mansle (que je connais bien). Tout cela pour dire qu'il n'y a pas vraiment de dynamique à la gauche de la gauche (du moins pas partout), même s'il y a évidemment un espace politique et une attente forte d'une fraction importante de la classe ouvrière, notamment syndiquée et politisée. C'est cette même fraction qui est demandeuse d'unité, souvent par manque de débouché politique dans les luttes, très souvent perdantes ces derniers temps…

 

La clef, c'est l'unité ?

 

Ce qui apparaît comme une victoire (l'unité des partis de gauche radicale et des résultats intéressants) représente aussi une limite.

Une victoire car elle donne une forme d'espoir aux militants les plus combatifs et aux électeurs les plus « conscients ».

Une limite car le problème avec des accords d'appareils (même si je les pense nécessaires dans une période de reflux des luttes) c'est que l'activité du rassemblement se heurte aux intérêts des partis. Volonté d'hégémonie constante, impossibilité de faire vivre des assemblées de militants et citoyens car elles ne sont pas « contrôlables » par les partis, fonctionnement non-démocratique, représentativité et respect des sensibilités peu souvent respectés…

L'autre problème est le manque de clarté. Pourquoi Podemos ou Syriza fonctionnent-ils ? D'abord et avant tout car la rupture avec le PS ne fait pas de doute et qu'ils ont compris l'intérêt, notamment pour Podemos, de construire par en bas, par les luttes en fédérant les expériences, et non par en haut, entre dirigeants de partis qui ne sont même pas d'accords sur la politique à mener et sur les rapports à entretenir avec la bourgeoisie. Ils sont donc amener à trahir et à désespérer, au moins pour une partie du rassemblement. Les accords par en haut, c'est un peu faire passer la charrue avant les boeufs sur une place de bitume.

Travailler par en bas ce n'est pas une vision « basiste » ou « gauchiste » des choses, c'est vouloir créer de la cohérence populaire, dans les idées et dans la pratique.

Il est certain néanmoins que chaque expérience est bénéfique. L'expérience 'Inventons' l'est. Elle permet de faire avancer le schmilblick et de fédérer temporairement des forces vives à gauche. L'expérience d'Osons Poitiers, à laquelle j'ai participé, me semblait bien plus intéressante car venue de loin, de la lutte et des expériences communes, de personnes se connaissant et se faisant confiance ou apprenant à se faire confiance. D'expériences d'élues, l'une d'extrême-gauche, dans l'opposition au PS, d'autres écologistes, dans la majorité PS mais méprisés, et, très souvent, impuissants, même dans l'expression.

Cette expérience, par ailleurs, permet de nouveaux possibles et 'Inventons' n'aurait jamais existé sans 'Osons'.

Aujourd'hui, quelques camarades mettent de l'intérêt dans « Les chantiers de l'espoir ». Je pense pour ma part qu'il s'agit d'un énième appel, plein de bons sentiments, mais avec quelles suites concrètes ? J'y participerai, par principe, car toutes discussions entre militants de gauche est intéressante. Sans grande illusion.

En revanche, la manifestation prochaine du 9 avril, et, 2 jours plus tôt, le meeting unitaire contre la loi Macron à l'appel du collectif Alternative à l'austérité, peuvent être des points d'appuis pour la construction d'un rapport de force à la gauche du gouvernement. Les initiatives de solidarité internationale avec le peuple grec, mais aussi la construction d'une mobilisation pour un sommet alternatif sur le climat fin 2015, peuvent en être. Nous devons tout faire pour, et d'ici pourra déboucher une alternative politique un minimum crédible sur la forme et sur le fond.

 

Sur la question de la fin du règne des partis, puisque j'ai commencé là-dessus, je dois dire que je ne trouve cela ni bien ni mal. Que je ne suis ni pour ni contre. Il s'agit d'un fait. Les partis dégoûtent au mieux, font peur au pire. Je suis militant politique, adhérent d'un parti. Je ne milite pas pour faire adhérer les autres, ce n'est pas dans ma culture mais j'ai toujours trouvé déstabilisant que les gens avec qui je partage presque toutes les idées politiques n'aient pas adhéré, comme moi, au NPA. Elles n'y croient pas, plus. C'est à nous de nous adapter, pas aux autres. Je suis pour que les courants politiques continuent d'être structurés pour défendre des idées communes, se protéger parfois, mais cela passe-t-il nécessairement par la forme parti ? Nos camarades de Izquierda Anticapitalista en Espagne, membre de Podemos viennent de se constituer en association (sous la contrainte car Podemos ne tolère pas des organisations politiques en son sein depuis son dernier Congrès). Ils jouent un rôle de « courant » dans Podemos et participent sincèrement à la construction de Podemos, tout en assumant une histoire et des pratiques différentes. La candidate de Podemos aux régionales en Andalousie, Teresa Rodriguez, est membre de ce courant. Preuve de l'implication concrète de militants anticapitalistes dans un cadre large et populaire d'un type nouveau, fruit des luttes des Indignés et nait en opposition à la vieille gauche du PSOE et du PCE.

Changer nos pratiques organisationnelles, partir des luttes, s'ouvrir à toutes les expériences et tous les fronts, tout en gardant une indépendance politique vis-à-vis du vieux monde politique.

Si rien n'est reproductible au millimètre près, il y a sans doute beaucoup à apprendre de ce côté-ci des Pyrénées.

 

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