« Changer le monde qui nous change autant que nous le changeons »

C'est par cette paraphrase d'une formule de Daniel Bensaïd dans la revue de la LCR « Critique Communiste » (dossiers 169/170, datant de 2003) que j'introduis quelques paragraphes dans lesquels je souhaite approfondir et/ou clarifier une pensée préalablement exprimée dans le texte « Construire une force alternative nouvelle ? » (sur mon blog Mediapart).

C'est par cette paraphrase d'une formule de Daniel Bensaïd dans la revue de la LCR « Critique Communiste » (dossiers 169/170, datant de 2003) que j'introduis quelques paragraphes dans lesquels je souhaite approfondir et/ou clarifier une pensée préalablement exprimée dans le texte « Construire une force alternative nouvelle ? » (sur mon blog Mediapart).

Ce texte revenait aussi globalement - et précisément dans la Vienne - sur les élections départementales. Les prochaines lignes chercheront elles à visionner les éléments de débat les plus imminents et à expliquer quelques formules ayant pu être mal perçues (car rapidement écrites) dans mon texte susnommé. Cela dit, rien n'est délié et l'analyse des élections à laquelle je me prêtais est utile pour expliquer les problématiques que j'évoque là, notamment sur le fonctionnement des partis traditionnels que je juge dépassé.

 

  1. La crise politique, extrêmement importante aujourd'hui, créée une fracture entre tout ce qui est politique et une partie de la population, trahie, ne faisant plus la différence entre un gouvernement de droite et un de gauche, sans rien avoir à quoi se rattacher et prise dans les tournants d'une crise d'identité (d'où la montée du racisme). Le rejet de toutes formes de « parti » n'est, a priori, pas une bonne chose. Cela est souvent lié à un état déconcertant de fatalisme voire de nihilisme. Il n'y a pas, dans ce cas, de chaos bienfaisant. Plus un rejet de tout, y compris du je : « l'Homme est pourri, tout est pourri » et donc, inconsciemment « je suis pourri ». Il est alors complexe d'apporter une vision alternative, positive, basée sur l'Homme nouveau, bon, en capacité de faire autre chose.

    Pour remédier à cela, l'utilisation du mot « parti », en soi, peut se discuter. Mais la question de « faire parti » aussi, car elle revendique une forme de « patriotisme de parti » et donc « d'intérêts à défendre » qui peuvent être mal perçus dans la société. Je ne crois pas, pour ma part, qu'il y ait une fatalité ni au patriotisme de parti, ni à la défense d'intérêts de parti. On peut faire partie d'un parti, pour se rassembler, être plus fort, mutualiser, sans être une forme de « patrie ». Cela étant, la crise de la « forme parti traditionnelle » existe dans la mesure où il est (le parti) une expression de la société capitaliste en crise (souvent déformée), même à l'extrême-gauche (l'objectif étant bien la disparition du capitalisme). A titre d'exemple, le centralisme démocratique – ou bureaucratique – est défendu par Lénine contre le centralisme de l’État. Il faut lutter à armes égales contre la bourgeoisie. Cela semble globalement logique et je partage la part essentielle de cette analyse. Mais une contradiction existe : comment lutter contre un système avec les mêmes moyens stratégiques que lui en prétendant vouloir une société radicalement différente ?

    Sans doute dans la recherche, non d'un compromis, mais au moins d'une praxis permettant d'être efficace tout en laissant la porte plus ouverte aux expérimentations et à l'ouverture à d'autres expériences politiques du mouvement ouvrier historique. En permettant le débat contradictoire, la formation collective et pluraliste, en développant d'autres rapports militants. En cela, lutter contre les tentations et replis sectaires et/ou boutiquiers est primordial.

    L'issue n'est pas, face au centralisme outrancier, le fédéralisme autarcique, mais une forme de centralisme/fédéraliste avec des comités souverains et une charte politique commune, un socle d'envies globales communes, permettant de débattre et d'agir en toute confiance. Il semble logique que l'une des envies communes à des courants du type Podemos ou Syriza est l'affirmation de construire une force totalement en opposition au PS – mais unitaire – tout en rejetant l'austérité. En France, la gauche radicale ne rompt pas avec le PS, n'est pas unitaire et ne propose pas vraiment de projet politique alternatif (l'essentiel des luttes et des revendications sont défensives dans une période compliquée). C'est ce qu'il faut construire, par l'élaboration directe et l'interpellation constante pour des dynamiques unitaires, y compris sur le terrain électoral, afin de répondre et de mettre en mouvement la fraction la plus consciente de la classe ouvrière très demandeuse d'unité à la gauche du PS. Un espace politique existe ici, il faut le combler et les anticapitalistes, les plus convaincus, doivent être moteur dans cet exercice. Mais la rupture doit être nette avec le PS et les pratiques politiciennes afin de ne pas se couper du reste de la société, totalement écœuré.

  2. La défiance d'une partie importante de la population vis-à-vis du politique doit être traitée sur deux aspects. Un aspect tactique et un aspect purement politique. J'ai surtout insisté sur l'aspect tactique dans mon premier texte, tordant fortement le bâton pour chercher à ouvrir le débat, annonçant « la mort de la forme parti ». Je vais ici apporter des éléments complémentaires sur cette aspect. Je reviendrais dans le point 3 sur la notion politique. Bien que tout soit politique, la tactique l'étant sans doute de manière plus importante du moment que l'on rejette l'idée que « la fin justifie les moyens ».

    La mort de la forme parti peut et doit surtout être entendue comme la volonté de mettre un terme à ce qu'il y a de plus insupportable dans les partis. D'où la formule sans doute hasardeuse de « fonctionnement des formes traditionnelles du parti ». Je ne trouve rien de mieux, si ce n'est « réforme » ? Le sens n'est pas le même, et l'accroche pas suffisamment entendue. La référence au mot « parti », déjà, a un sens « tactique ». Doit-on continuer à s'appeler ainsi ? Cela est plus de la sémantique qu'autre chose, car un mouvement, un courant ou une fraction ont souvent des fonctionnements de parti. Vient alors la question du « fonctionnement ». Il faut parvenir à « garder la mémoire » tout en créant du neuf. Bien que comme l'écrit Bensaïd « l'intensité du sentiment de nouveauté est souvent proportionnel au degrés d'intensité de la mémoire ». On ne créé pas vraiment du neuf sans vieux. Le projet NPA n'appelait d'ailleurs pas à faire table rase mais à s'inspirer « du meilleur du mouvement ouvrier ». Sous-entendu dans son pluralisme. Mais aussi, dans ses formes non-organisées. Ce que nous n'avons pas su faire mais l'ambition d'un tel projet, le projet en lui-même, ne sont pas simple besogne. Il est humble d'assumer s'être raté, et aucunement honteux de ne pas avoir réussi. Ce qui le serait, serait d'abdiquer. Ce projet reste d'actualité, dans l'émergence d'un courant « écosocialiste », d'un rassemblement anticapitaliste, d'un Podemos ou d'un Syriza à la française. « Le droit de recommencer » qu'il faut « gagner ». Sa base en est la mémoire, l'autocritique et, sans aucun doute, une dose presque immodérée d'audace.

  3. Faire changer le centre de gravité idéologique dans la société doit être un objectif crucial. Il est intiment lié à l'idée de gagner l'hégémonie politique, mais différent. Il faut réussir à sortir des luttes défensives pour proposer un programme ambitieux, un autre choix de société. La semaine à 10 heures et la retraite à 40 ans. Des propositions qui feraient hurler les « spécialistes » des plateaux télévisés, mais nous parlerions d'autre chose que du « point de détail » des chambres à gaz, extrêmement révélateur d'une société totalement en voie de fascisation... Nous devons chercher à polémiquer sur notre terrain et, dans le même temps, trouver des cadres d'élaborations populaires.

    La base de tout cela est l'élaboration d'un programme politique. Un programme clair, précis, de revendications audacieuses, permettant non-tellement la mise en mouvement – quoique cela ne soit point possible à décréter – mais la recherche de la polémique sur des principes de gauche. Un tel programme n'existe pas à ce jour, y compris dans les « réponses à la crise du NPA ». Ces réponses à la crise sont, comme le nom l'indique, des réponses à une situation de crises politiques, et dans le cas précis des mesures transitoires. L'idée est de reprendre ce travail en gardant l'aspect de l'urgence, pour un certains nombres de points nécessitants une réponse imminente – notre but n'est pas d'être a-crédibles- mais d'apporter, à ces mesures d'urgence, des mesures utopiques, apporter le rêve qui manque à la lutte défensive.

    Il y a matière à réfléchir sur ce genre d'initiative afin, de relancer des pratiques de construction collective comme cela a existé au début du NPA (avons-nous lancé le NPA trop vite?) et aussi de faire venir du monde, de l'extérieur, en s'ouvrant à des courants politiques nouveaux, comme ceux de l'écologie radicale, fournis de militants jeunes extrêmement investis dans la principale action politique antigouvernementale existante à ce jour, les Zones à Défendre (ZAD).

 

Ces quelques lignes n'ont rien, pour moi, de dogmes. Elles sont des réflexions à un temps T.

L'enjeu est de parvenir à reprendre le projet NPA à sa racine, de remettre tout en question, sans tabou, afin de re-créer de la cohérence entre l'activité militante quotidienne et l'appartenance à une organisation de type parti.

Une chose de sûre, c'est qu'il est nécessaire que des milliers de personnes prennent parti, qu'elles s'investissent dans des courants politiques afin de les enrichir, de les dépasser, de donner le sursaut dont nous avons tous besoin et pour lequel, seul, nous ne pouvons rien tellement nous sommes déformés par les pratiques internes. Il y a besoin d'un courant d'air frais !

La tâche de ceux qui militent déjà est de permettre cela, de commencer le travail, d'ouvrir grandes les portes et les fenêtres pour l'émergence d'une force jeune et dynamique, nouvellement vieille, mais en ce que le vieux à de plus beau, lorsqu'il transmet, aide, nourrit, enrichit... pas en ce qu'il a de plus paralysant, quand il monopolise, focalise, à la manière d'une chape de plomb, d'un sacré intouchable.

 

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