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Billet de blog 9 oct. 2020

Des abysses sylvestres vint un dieu

Ce texte est un chapitre d'une nouvelle que j'ai rédigé s'intitulant "Natures humaines". Afin de recueillir quelques retours, je le publie ici.

Alexandre Raguet.
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Des abysses sylvestres vint un dieu.

C’est seulement après avoir entendu sa voix que j’entendis ses pas, derrière moi. Il était brun, certains de ses poils formaient même une crinière plus sombre, quasi noire. Son regard, fait de deux yeux jaunes aux centres bleu foncés qui me fixaient, laissait de marbre. Sa gueule même fermée laissait dépasser des dents si longues que la peau en était abîmée et toute rouge par endroits. Sa taille n’était pas commune pour un loup. Il était facilement quatre à cinq fois plus grand qu’un loup ordinaire.

C’est alors qu’il se dressa sur les deux pattes de derrière et se mit à marcher en ma direction. J’étais figé. Il répéta.
« Que fais-tu dans mon royaume ? ».
Il ne m’était pas possible de répondre. Quand l’épidémie s’est déclarée et que les morts se sont relevés, je n’ai pas voulu y croire. Mais l’imminence du danger, le besoin de réagir vite m’a poussé à encaisser le coup. Là, la scène paraissait d’autant plus surréaliste.

« Je t’ai posé une question. Que fais-tu ici ? Tu devrais être mort. Les hommes ont rendu leur dernier souffle et toi, tu es là, tu respires, dans ma forêt, dans mon royaume ? Tu viens apporter le mal, tu viens apporter les microbes humains, la malhonnêteté humaine. Tu viens tout ravager ici ? Je ne te laisserai pas faire. Vous avez tout détruit, vous avez tout saccagé. La mort s’abat sur vous comme elle s’est abattue sur nous, jadis. Vous n’avez pas souffert du tiers de ce que nous souffrons encore. Le goût de la vengeance nous est amer, mais la vengeance était nécessaire pour survivre. Nous voulons respirer, vivre ! ».

Ces mots sonnaient comme des lames venant heurter ma chair. Les battements de mon cœur n’arrêtaient pas d’accélérer. Je repris mon souffle.

« Je... je ne sais pas, je suis arrivé là par hasard. Je suis vivant mais mes amis sont morts. Ma famille aussi. Mais... que me voulez-vous ? »

« Ne te sens-tu pas comme mort, déjà ? Les hommes portent la mort dans leurs gènes. Vous détruisez tout ! Je sais qui tu es. J’ai souvent eu des rapports sur ton père, sur votre ferme. Vous avez tué plusieurs de mes enfants. D’autres ont pu me revenir et me conter vos faits. Vous attrapez les chevaux sauvages pour les rendre esclaves de vos besoins. Vous exploitez les animaux, non pour survivre mais pour vous distraire, pour le plaisir. Quel plaisir y a-t-il à faire souffrir ?
Ce que je veux ? Je ne veux rien d’autre que discuter, comprendre, lire le fond de ton esprit. »

« Mais qu’est-ce que vous êtes ? »

« Qui je suis ? On m’appelle Belove. Je suis le Dieu de ces lieux. Je connais tout le monde ici, les moindres recoins, tous les sangliers, les loups, les renards, les oiseaux, les arbres, vivants ou morts. Je connais les fleurs, les ruisseaux, les montagnes, les vallées et les clairières. Je suis la mémoire de ces lieux. J’en suis l’équilibre. J’en suis le gardien. »

A ces mots je pensais ne plus vraiment vivre, en effet. Du moins le doute était permis. Un loup, marchant comme un homme, parlant comme un homme. Tout cela pour critiquer les hommes...

« Tu n’es pas très bavard ! J’attaque ton espèce, ton monde, tes croyances ! Si quelqu’un en faisait autant je lui sauterai à la gorge, toi, tu ne dis rien, tu ne réagis pas... Vous êtes la médiocrité incarnée ! Forts quand vous vous sentez grands, minables quand tout semble perdu ! ».

«C’est faux. Je suis simplement perdu. J’ai de quoi répondre, j’ai des désaccords avec vous, je suis aussi parfois d’accord, mais je ne comprends ni ce que je fais là, ni ce qu’il se passe, ni ce que vous êtes, ni si je suis vraiment là, ni vous, ni ces lieux... ».

« Tu es là parce que tu me parles, parce que je te parle. Parce que tu sens la brise sur tes joues. Parce que tu sens la peur dans tes tripes. C’est réel ».

« Je n’ai pas peur. De quoi aurais-je peur ? Peur de mourir ? J’ai tout perdu. La mort est ma plus belle option. Mais vous voyez mal. Les hommes ne sont pas, n’étaient pas, ce que vous clamez. Les hommes dans leur grande majorité étaient bons. Ils étaient corrompus, car le cœur des hommes est facilement manipulable. Mais au fond, les hommes sont bons. On peut vouloir retenir que l’histoire des hommes c’est la domination. Moi je retiens celle de la résistance à ces dominations-là. L’histoire des hommes c’est l’histoire des hommes faisant du mal à d’autres hommes, à la nature aussi. Mais c’est aussi l’histoire des hommes qui ce sont toujours battus contre ça. Certes, cette histoire-là est faite de défaites. De défaites pleines d’honneurs néanmoins. Je suis de cette histoire. Je revendique d’être un perdant, un perdant fier car un perdant avec sa conscience.

Oui, vous vous trompez car en disant que les hommes sont le mal, vous donnez la victoire aux mauvais hommes. ».

« Oh ! Je vois que je fais face à une philosophe ! Vous voyez, contrairement à ce que vous pensez, les hommes, ou plutôt l’Homme, n’est pas un loup pour l’homme, car le loup n’a pas à être vu comme un danger. L’Homme est un homme pour l’homme, voilà tout. Certes tu peux, en usant de sophismes, me dire qu’il y a des hommes bons, et des mauvais. Mais le fond commun à ces êtres, c’est d’être des hommes. C’est la nature humaine qui créé l’homme bon et l’homme mauvais. Et c’est le mauvais qui gagne. ».

« La nature humaine c’est un mythe. Vous y croyez car vous vous rangez à l’idée primitive que la société et l’éducation ne changent pas l’homme et sa conscience. C’est une erreur, sans ça, y compris le « mauvais homme » ne gagnerait pas, et l’équilibre entre le bon et le mal serait tenu, dans l’harmonie naturelle. Non, si le mal l’emporte c’est que cette harmonie est défaite. Ce qui défait l’harmonie c’est la société. Moi je ne crois pas que l’homme doit maintenir l’harmonie : je pense qu’il doit construire une société qui place le bien et le beau en mode de vie. Pourquoi ce qui est possible dans un cas ne le serait pas dans l’autre ? A cause de la nature humaine, vous répondrez. Mais alors je demande : quelle nature humaine ? Celle des premiers hommes, vivant au rang d’animal ? Celle des hommes cupides, pris dans la folie capitaliste ? Celle des hommes qui passent leur vie à aider les autres, à lutter pour un autre monde ? Alors, à quelle nature humaine ? ».

« Les premiers hommes étaient nos frères, c’est vrai, avant de découvrir le feu, le métal, et tout ce qui est venu ensuite... Mais ce mal était déjà en eux, il est venu de leur for intérieur ».

« Vous ne pensez pas que dès la construction des premiers villages, la culture des premiers champs, l’appariation des propriétés, et l’accaparement de ces propriétés par quelques uns, cela ait donné aussi son lot de révoltes, de luttes contre l’injustice ? Pourquoi ne vouloir voir que le vil quand le beau devrait vous sauter aux yeux ? Quand la dignité, la solidarité, pourraient être valorisés ? Ne voyez vous donc pas qu’en agissant ainsi vous tuez la possibilité même d’en finir avec l’humanité émancipée du mal ? En mettant tous les hommes dans le même sac, vous empêchez aux hommes bons de reconstruire un monde à leur image. Au fond, les hommes mauvais vous aident car ils permettent à des gens comme vous, aux Dieux, y compris aux Dieux de la Nature, de pouvoir faire sans l’intelligence, sans la rationalité. Vous vous fichez de savoir si les hommes sont bons ou mauvais, vous ne voulez plus d’hommes car ils réfléchissent, bâtissent et se passent de vous. Bien entendu les hommes ont pêché en détruisant leur nature. Mais c’est aux hommes d’en prendre conscience, et cela passera par la victoire des hommes bons, des exploités. La victoire des perdants viendra quand les perdants ne voudront plus se voir comme des perdants mais comme des possibles vainqueurs. Tout est problème de croyance. Car même si les gagnants, c’est-à-dire les puissants du monde, ont toujours été forts, de par leurs arsenaux et l’accumulation de leurs richesses et pouvoirs, ils ne l’ont pu que parce que nous n’avons pas su les défaire. Et ce pouvoir passe d’abord par un changement de croyance: la croyance en notre capacité à pouvoir diriger ce monde vers des horizons plus beaux ».

« Mais les hommes sont morts. Nous avons rendu vos eaux malades comme vous nous l’avez fait. L’eau a ramené vos morts à la vie pour vous tuer, pour nous sauver. Certains d’entre vous ont survécu. Vous vous êtes alors tués entre survivants. Puis les corps de vos morts ont tué les autres. Certains animaux vous ont tué directement, car c’est à une guerre que vous nous avez mené. Nous détestons la guerre mais nous devions la mener pour sauver la vie sur Terre. La Nature reprend ses droits. Les hommes sont morts. »

« Je suis en vie. Et je suis un bon. Du moins je le crois. Mon père était un bon. Nous avons toujours défendu la Nature, toujours défendu la justice. Vous vous trompez. Oui, sur toute la ligne, vous vous trompez.
Que restera-t-il des hommes dans votre esprit quand vous m’aurez tué ? vous aurez tué un homme qui a toujours défendu les positions qui sont les vôtres pour la justice ? Tout cela parce que vous êtes persuadé que les hommes sont mauvais ou idiots, et suivent les mauvais ? Mais alors tuez- moi, allez-y je vous en conjure. Mais avant cela laissez moi vous dire une chose : vous êtes un mauvais, car vous vous croyez supérieur alors que vous ne l’êtes pas. Vous vous croyez fort ? Sans doute l’êtes-vous, mais quand la nature jugera que les loups, les ours, les hêtres ou les corbeaux sont mauvais, ou idiots, ou pas utiles, que faudra-t-il faire ? Les tuer ?

Je pars l’esprit léger, le cœur fort. Vaincu ? A vos yeux, c’est vrai. Mais moi je pars avec l’idée que le dernier homme sur terre, au final, est un vainqueur. Nous avons gagné ».

Des sous-bois, par dizaines, les loups pointèrent les bouts de leurs nez. Ils avançaient d’un pas léger. Leurs dents sorties laissées dégouliner de la bave. Puis, Belove donna l’ordre. Alors je fermais les yeux quand des centaines de dents vinrent se loger dans ma chair. 

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