Du «fascisme» en France, bien nommer les maux

Bien nommer les choses est primordial. Ça l’est d’abord pour comprendre de quoi l’on parle. Ça l’est de surcroît pour savoir où l’on va, ce à quoi l’on s’oppose, ce à quoi l’on adhère. C’est essentiel pour avoir une idée de nos alliés. C’est déterminant pour avoir l’assurance de qui sont ses ennemis.

Très souvent les mots sont utilisés à la légère. Le problème premier est que ces mots perdent, alors, du sens, de la logique. C’est le cas du mot communisme, victime des salissures staliniennes. Celui-ci, pourtant, est fondé sur l’objectif d’une société idéale, égalitaire, solidaire, internationale. Il est devenu synonyme de torture, de dictature, de guerre, et de nationalisme. Mais l’idéal communiste persiste, et beaucoup de personnes y croient toujours.

Du côté adverse, le mot « fascisme » est lui aussi à manipuler avec prudence. Non pas parce qu’il n’y a pas de fascisme, mais parce que tout ce que nous combattons n’est pas « fasciste ». Il n’y a pas qu’un adversaire, et nous ne pouvons pas lutter de la même façon contre tous les adversaires, toutes les idéologies.

Le fascisme est un certain type de pouvoir politique avec un certain nombre de particularités : nationalisme, culte du chef, absence de démocratie (y compris bourgeoise), esprit belliqueux, défense d’un collectif pur (lié à la nation). Il y a aussi dans le fascisme une idée « révolutionnaire » (les fascistes parlent d’ailleurs de révolution nationale) contre le « libéralisme ». Il s’agit en fait plutôt d’une contre-révolution réactionnaire. Tout ça pour dire que l’état de droit n’est a priori pas compatible avec le fascisme, celui-ci fût-il de plus en plus rogné.

Le nazisme déjà est une expression différente du fascisme traditionnel (en fait mussolinien). La défense de la race aryenne comme modèle, l’antisémitisme viscéral, sont bien plus présents en Allemagne nazie qu’en Italie fasciste. Les fascismes français (Pétain), espagnol (Franco) ou encore portugais (Salazar) ont chacun des particularités (notamment dans les liens avec la monarchie). Un des points communs à ces fascismes historiques est le rapport à l’armée, puisqu’ils sont hyper-militarisés, dirigés par des militaires. Dans tous les cas ces contre-révolutions visent à revenir à une nation d’antan, jugée plus belle, plus forte, plus grande. Il s’agit aussi de supprimer de la carte politique quiconque s’oppose à cette vision. Il n’y a plus de démocratie. Enfin, des millions de morts, des procès politiques, des prisonniers politiques résultent de ces expériences fascistes. Les gens furent victimes de racisme, d’homophobie, de sexisme, d’anti-gauchisme, etc.

Si je prends le temps de rappeler quelques éléments qu’il faudrait d’ailleurs approfondir (par exemple, il y a des débats pour caractériser l’Espagne, le Portugal et la France de fascistes dans la période), c’est simplement pour faire la démonstration que nous ne sommes pas, en France, dans un état fasciste aujourd’hui en 2020. Je ne pense pas non-plus que Macron soit fasciste, ni même que son gouvernement le soit. Toutefois, cet état, ce président et ce gouvernement sont des adversaires politiques. Les politiques mises en place favorisent très clairement la montée du fascisme, plus précisément d’une extrême-droite raciste, en partie incarnée par le Rassemblement national et ses alliés.

Pourquoi je dis cela ? Revenons encore un peu à l’histoire. Si, souvent, les contre-révolutions fascistes avaient pour but de renverser des gouvernements démocratiques, ou d’empêcher des révolutions populaires ou communistes, la cartographie politique ne se résumait pas à d’un côté les fascistes et de l’autre les révolutionnaires. La grande majorité de la classe politique était en réalité issue de la bourgeoisie. Et cette bourgeoisie fût la cible des fascistes. Il n’en demeure pas moins que, pour les révolutionnaires, la droite politique non fasciste était aussi un adversaire politique, mais pas le même. Si l’on prend l’exemple de la France, De Gaule ne peut pas être caractérisé comme fasciste. Il a, même, organisé la résistance contre les fascistes. Néanmoins De Gaule était réactionnaire, raciste, colonialiste, et il a même fait un coup d’état politique. La grande mobilisation populaire de mai-juin 68 était clairement contre la politique gaulliste.

Dans la continuité de De Gaulle, des hommes et femmes politiques non fascistes mais autoritaires ou racistes ont également été aux commandes. Thatcher en Angleterre, et la France a eu son florilège : Chirac et son « bruit et l’odeur », Pasqua, Sarkozy et sa clique Hortefeux, Besson, n’oublions pas Manuel Valls et la déchéance de nationalité. Tout ce monde-là, aussi détestable soit-il politiquement, n’est pas fasciste. Ils sont précisément les tenants de l’ordre républicain bourgeois. En lui-même, le capitalisme « stabilisé » n’est pas un système forcément « libéral ». Selon les situations sociales, dans le cadre bourgeois légal, il peut y avoir des formes de gouvernement plus « socio-démocrates » ou plus « extrême-droitisé ». Aujourd’hui, avec Macron, nous vivons clairement un tournant « autoritaire » de la démocratie bourgeoise (tournant international d’ailleurs, avec des Trump, des Erdogan, des Poutine, des Netanyahou).

Si je me refuse à qualifier ce gouvernement français de fasciste c’est pour deux raisons. La première c’est parce qu’ils ne sont pas fascistes si on s’en tient à la définition que j’ai évoqué plus haut, et donc en les caractérisant mal, on ne se met pas en condition de lutter correctement, y compris contre les fascistes eux-mêmes (bien présents !). La deuxième raison c’est que dire de capitalistes « traditionnels » qu’ils sont fascistes, c’est une façon de ne pas comprendre la nature de l’état capitaliste bourgeois qui n’a pas besoin du fascisme pour mettre en place des politiques anti-sociales, racistes et autoritaires. Adolphe Thiers n’était pas fasciste… au contraire il est un symbole « républicain ». Macron n’est pas un fasciste, c’est un fervent défenseur du système en place. Ne créons donc pas d’illusion sur le fait qu’il y aurait une bonne gestion démocratique possible : l’état est par lui-même le ventre fécond de ces autoritarismes, c’est pourquoi il faut en finir avec le capitalisme sous toutes ses formes. Les fascismes sont en embuscades dans la période, et représentent une autre forme de danger (ils trouveront toujours les moyens de faire pire) : ils cherchent à prospérer sur la crise en cours, et la politique du gouvernement leur donne toutes les armes pour arriver au pouvoir (par ailleurs le gouvernement reprend aussi beaucoup de thèmes de l’extrême-droite). Empêcher cela passe par une lutte sur plusieurs fronts, contre le gouvernement, contre les idées racistes et sexistes, pour la démocratie, contre les fascistes lorsqu’ils pointent le bout de leur nez. En parallèle de ça il faut construire une alternative radicale au capitalisme, et pas seulement une alternative à Macron, fidèle serviteur d’un système politique, mais pas « système politique » en lui même. Nous n’avons pas un problème de personnel politique, mais un problème de système politique.

Pour conclure je dirai que qualifier Macron de fasciste est une fausse radicalité. Bien nommer les maux est un préalable pour des combats victorieux.

 

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