Poison allemand ou poison capitaliste ?

A la lecture du dernier pamphlet de Jean-Luc Mélenchon (Le Hareng de Bismarck, le poison allemand) et à l'écoute et la lecture des interviews de ce dernier pour la promotion du bouquin (notamment celui-là), ou encore à celles des réponses qu'il a généré ; celle de Cecile Duflot (visible ici) mais aussi celle d'Antoine Pelletier dans "L'Anticapitaliste" (accessible là), je me sens le besoin de répondre. D'abord parce que je considère Jean-Luc Mélenchon comme appartenant au camp de la gauche radicale, le mien, et il me semble nécessaire de répondre politiquement, de débattre et polémiquer publiquement, en prenant au sérieux les arguments de chacune et chacun. Aussi parce que je crois que les réponses apportées n'ont pas été à la hauteur. Celle du journal du NPA (du moins de l'auteur de l'article), très "donneuse de leçons", et très courte (même si les contraintes de signes – de longueur - d'un article de journal papier sont à prendre en compte). La réponse de Cécile Duflot a quant à elle au moins le mérite de défendre une vision internationaliste (et ne se limite pas à la critique), même si son internationalisme n'est pas prolétarien. Elle reste plaisante à lire... jusqu'au moment de la signature : celle d'une ancienne ministre qui a avalé toutes les couleuvres possibles, notamment en termes de politique migratoire et néo-coloniale (guerres au Mali et en Centrafrique) pendant des mois... Je ne signerais donc pas la tribune de Cécile Duflot, qui reste elle aussi « à l'écart », et très « institutionnelle », même si elle va dans le bon sens. Néanmoins, la position écrite (mais pas appliquée) sur l'Europe, c'est-à-dire une « Europe verte », et donc forcément sociale, est intéressante. Elle parle d'Europe des peuples, de solidarité. Une position « internationaliste » notamment en rapport à l'écologie : « Comme tu chemines toi-même dans ta réflexion écologique, tu conviendras qu’aucun projet écologique n’est possible sans faire, d’abord, un sort à l’idée selon laquelle rien ne surpasserait l’intérêt national. L’intérêt de l’humanité est bien supérieur à nos questions de frontières. Et aucun peuple, aucune nation ne peut s’arroger le droit de conduire seul notre destinée commune. Il n’y a pas de nation phare. Il n’est pas de sauveur suprême. » puis «  La France n’est pas la patrie des Lumières au nom de je ne sais quel destin national. Tu sembles parfois faire de notre belle nation la fille aînée de l’universalisme, comme d’autres en font la fille aînée de l’Eglise. Or, l’universalisme n’a pas de patrie. ». Rien à redire. Dommage qu'EELV participe de la construction de l'Europe libérale, cassant la crédibilité d'une telle tribune.

 

C'est donc en militant du NPA que j'écris ces lignes, pour tenter de donner une position clairement anticapitaliste, internationaliste, au profil unitaire.

Mélenchon, comme le dit Antoine Pelletier d'ailleurs, a raison de critiquer ce qu'il appelle le "modèle social allemand". Bas salaires, industrie polluantes et inutiles, ce modèle, tant vanté par les spécialistes, économistes des plateaux télévisés, n'a rien de "social". Il permet simplement à la bourgeoisie allemande de prospérer, au capitalisme d’être totalement maître du jeu en Allemagne.

Le modèle allemand n'est rien d'autre qu'un modèle capitaliste poussé à l’extrême. Un modèle « néo-libéral ». Le capitalisme n'a pas de frontière, il existe malheureusement presque partout, c'est un système économique qui ne peut en aucun cas être assimilé à une nation, un peuple ou une « race ». Si l'Allemagne, mais aussi la Grande-Bretagne ou les États-Unis sont des pays impérialistes (comme la France) où les droits des travailleurs sont remis en cause, voire sont déjà très bas, c'est simplement parce que le rapport de force entre la bourgeoisie et les travailleurs est à l'avantage de la bourgeoisie. En Allemagne, la défaite de la révolution prolétarienne à la fin de la 1ère guerre mondiale, l'arrivée au pouvoir des nazis, puis, dans un autre domaine, les contres-réformes des « socio-démocrates » (dites réformes Schröder) ont anéanti le mouvement ouvrier (qui était l'un des plus puissants du monde). C'est pourquoi parler de "poison allemand" aujourd'hui est une honte crasse. C'est insulter une fois de plus la classe ouvrière allemande, automatiquement impliquée dans le mot "allemands". Et les travailleurs d'Allemagne qui sont les premières victimes de la politique du gouvernement Merkel. Mélenchon le dit d'ailleurs... cela révèle une certaine sénilité intellectuelle, extrêmement inquiétante. Ou une provocation idiote, démontrant alors un mépris détestable.

Aux Etats-Unis, c'est le maccarthysme qui a écrasé le mouvement ouvrier (même si les luttes contre les violences d'Etat et le racisme que mènent les noirs américains aujourd'hui, sont des luttes prolétariennes, pour les droits des opprimés). Et en Angleterre, le tatcherisme (puis le parti travailliste, totalement inféodé au libéralisme économique).

Plutôt que de critiquer les allemands et de lutter contre « l'Europe allemande » et pour une « Europe française », ou encore contre "l'Europe américaine" comme l'indique une affiche du PG dans le cadre de la lutte anti-Tafta (tout est assez binaire et simpliste), mieux vaudrait aider les travailleurs de ces pays à s'organiser pour lutter contre le capitalisme et leurs gouvernements. Sinon, on fait quoi, une bonne vieille guerre ? Même si celle-ci est économique ou culturelle ? Même si cela passe par la recherche de la « souveraineté nationale », mais contre qui, contre quoi ? Contre le capitalisme étranger ? On voit bien où mènent ce genre de discours... Et les bourgeois français (on sait par exemple que de plus en plus de grands patrons français s'intéressent au FN et à l'idée de « souverainisme ») de toutes confessions seront heureux de voir que Mélenchon pense les maux de la « France » dans l'Allemagne et non dans la bourgeoisie française. Car en France, d'après lui, on travaille plus, on a plus d'enfants, et on a un esprit plus à gauche (!?).

Il n'est pas possible d'essentialiser un peuple et un système, ni dans le négatif, avec l'Allemagne et les États-Unis, ni dans le positif, avec la France. Mélenchon sombre bien là dans une forme de nationalisme.

Il se dit d'ailleurs "indépendantiste français". Les habitants des colonies françaises apprécieront. C'est surtout une manière assez facile de ne pas critiquer son propre pays, son propre impérialisme. Pas seulement de critiquer le gouvernement sur sa gauche, Jean-Luc Mélenchon le fait, mais aussi de critiquer sa patrie, sa République, raciste et coloniale, bourgeoise et capitaliste. Là, il y a tout de suite moins de monde...

Sans aller nécessairement jusqu'en Afrique, la France a d'énormes responsabilités en Grèce, dans la dette grecque... les banques françaises sont aussi responsables de la situation grecque. Et que dire du poids de la Grande-Bretagne dans la dette grecque ? Pourquoi alors tout mettre sur le dos du gouvernement allemand et pourquoi donner toute la responsabilité des « Institutions » de l'UE, la Troïka, et du FMI, aux seuls allemands ? La France est un pays criminel, et ce, depuis des siècles. Les révolutionnaires français, ceux qui vivent en France, ont assez de luttes à mener contre leur pays avant d'en appeler à lutter contre l'Allemagne ou "les allemands", même s'il faudrait lire "le gouvernement Merkel" (pourquoi bougre JLM ne l'écrit-il pas ainsi, alors ?). De vrais révolutionnaires, tout le moins de vrais anticapitalistes, font confiance au prolétariat allemand pour mener leurs luttes, dans leur pays, avec notre aide si cela est décidé collectivement, et vis versa.

 

N'est-il pas temps de construire un vrai parti anticapitaliste européen ? Une nouvelle internationale ?

C'est ces questions qui doivent être posées, et, démocratiquement, nous pourrons alors débattre des institutions européennes, de la situation grecque, qui donne de nouveaux éléments d'analyses, incontestablement. Qu'il faille penser les choses au niveau national n'est pas totalement incongru. Du moins d'un point de vu tactique. Nous sommes nombreuses et nombreux à dire que notre disque est peut-être rayé. Mais de là à tomber dans les délires nationalo-républicains, il y a un monde.

Pour conclure, j'ai envie de dire à Jean-Luc Mélenchon : parlons programme d'urgence social et politique, parlons lutte contre le gouvernement et anti-fascisme, parlons alternative anticapitaliste. Débattons, nous pouvons faire des choses ensemble, mais toujours avec la boussole que nous a légué Marx "les prolétaires n'ont pas de patrie", même si ma boussole à moi est plus du coté de Cuba (et d'Argentine, du Congo, de Bolivie...) "Si vous êtes capables de trembler d’indignation, chaque fois qu’il se commet une injustice dans le monde, alors nous sommes camarades ". Je sais que moult militants du PG sont mes camarades, mais ce livre et les déclarations qui s'accumulent depuis des mois (sur l'Allemagne, la Russie ou encore la Syrie) font, franchement, froid dans le dos.

 

Poitiers, le 26 mai 2015.

Alexandre Raguet

 

A lire aussi, le bon papier de Pascal B http://blogs.mediapart.fr/blog/pascal-b/250515/lallemagne-merkel-bismarck-et-jean-luc-melenchon

 

 

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