Mélenchon et ses insoumis ressuscitent le stalinisme?

L'élection présidentielle est souvent un moment de coups bas et de malhonnêteté intellectuelle. Mais c'est surtout le moment où les débats politiques, les polémiques de fond, sont mises aux oubliettes. L'élection de 2017 ne fera pas exception.

 « Le stalinisme est un conglomérat des monstruosités de l’État tel que l’histoire l’a fait ; c’en est aussi la funeste caricature et la répugnante grimace. »

Léon Trotsky, Leur morale et la nôtre

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L'élection présidentielle est souvent un moment de coups bas et de malhonnêteté intellectuelle. Mais c'est surtout le moment où les débats politiques, les polémiques de fond, sont mises aux oubliettes. L'élection de 2017 ne fera pas exception. La communication semble avoir, à 200%, pris le pas sur la politique, à en voir le Macron « révolutionnaire » et le Valls « révolté contre le 49.3 ». Bref, le monde à l'envers, car dame Le Pen, elle, n'oublie pas de se dire « du peuple » en défense des ouvriers  ; elle, la millionnaire dédiabolisée, fille du millionnaire fasciste assumé.

Mais à la limite, que la droite ait des méthodes de droite, c'est-à-dire le mensonge, la manipulation, la violence, n'a rien de bien étonnant. C'est plutôt lorsque ces méthodes arrivent à gauche que cela pose problème. Et c'est en particulier le cas avec la campagne de Jean-Luc Mélenchon.

Manon Labaye et moi avons signé un article dans le journal L'anticapitaliste. Cet article, sans prétention, visait simplement à mettre en avant les désaccords, parfois importants, avec le programme L'avenir en commun. Je me permet d'écrire ce nouveau texte, pour revenir sur les flots de calomnies auxquelles nous avons fait face et insister sur quelques points.

Seule la vérité est révolutionnaire

Et le mensonge est contre-révolutionnaire ?

Alors que nous expliquions que le programme de Mélenchon et des Insoumis avait effectué un décalage à droite (et non qu'il est de droite, comme on a pu le lire), nous avons notamment pris pour exemple le SMIC. Nous écrivions : « Le SMIC qu'il propose est à 1326€, contre 1700€ en 2012. ». Comme nous avons été taxés de menteurs en disant cela, car, d'après des défenseurs de Mélenchon, le programme de L'Humain d'abord défendait un SMIC à 1700€ brut, voici une photo du programme L'Humain d'abord, page 14. On voit bien la « preuve », il est indiqué 1700€ net, durant la mandature. Ce qui démontre un décalage (action d'aller vers...) à droite. Il s'agit, d'après nous, de la recherche d'une crédibilité au sein du système économique capitaliste. Une forme de social-populisme.

Le SMIC à 1700€ net dans l'Humain d'abord Le SMIC à 1700€ net dans l'Humain d'abord

La question syrienne

Ce n'est pas là un désaccord sur un point de programme. C'est un désaccord de fond, sur le sens même de l'internationalisme, et sur le sens de l'action politique.

Rappelons en résumant la position du NPA : « La révolution syrienne, et en particulier à Alep, n’est pas liée aux groupes terroristes islamistes, mais bien à un soulèvement populaire, pour en finir avec la dictature de Assad fils, pour répondre à des exigences démocratiques et sociales. Nier cette révolution, c’est déjà faire le jeu de Assad.

C’est pourquoi nous ne défendons pas une politique de la paix entre les différentes parties. Nous soutenons, de toutes nos forces, la révolution. Nous disons, avec le peuple syrien, Bachar Dégage ! La paix en Syrie, dans l’immédiat, ne se fera pas avec des élections où Bachar pourrait être réélu. Le préalable à la paix, c’est le départ de Assad. ». Il est également possible de regarder la vidéo de Philippe Poutou sur le sujet.

La position de Mélenchon est autre. Elle vise à dire que le préalable c'est la paix et les intérêts de la France et des français. Il suffit d'aller écouter cela sur ses vidéos youtube, nous n'inventons rien. Le problème, c'est que défendre la paix sans le départ de Assad, c'est défendre la victoire de Assad. Pour notre part, nous défendons évidemment l'arrêt des bombardements, de tous les bombardements, mais dire, au moment où les russes, appuyés par des milices syriennes notamment, écrasaient Alep, « regardez ce qu'il se passe à Mossoul » (où il y a effectivement Daesh, là, pour le coup) c'est faire de la diversion, c'est faire le jeu de Assad qui se pose en rempart contre l'islamisme terroriste, alors qu'il en est l'un des responsables !

Une question de démocratie

Mais au-delà de tous les désaccords, de tous les mensonges, ce qui me pousse à faire ce billet, c'est l'attitude d'une violence incroyable avec laquelle répondent les « insoumis », et Mélenchon lui-même, à toutes critiques. J'ai pu, moi-même, sur tweeter notamment, être traité de « looser bourgeois », car je ne pense pas que Mélenchon puisse gagne la présidentielle... Je passe sur les « islamo-fasciste », « agent de la CIA » ou autres « hitlero-trotskiste ». Il y a deux jours, j'ai également pu constater une affiche de la France Insoumise collée sur une affiche du NPA disant « Bienvenue aux migrants ». On sait bien que c'est le jeu, en période électorale, mais, franchement, coller sur une affiche de solidarité avec les migrants, c'est assez dégueulasse.

Les insoumis collent sur une affiche "Bienvenue aux migrants". Les insoumis collent sur une affiche "Bienvenue aux migrants".

En réalité, ce qui me choque beaucoup, c'est que c'est tous ceux qui critiquent Mélenchon qui sont pris pour cible. Un insoumis s'amuse même, sur facebook, à recenser ceux qui critiquent Mélenchon, je cite un passage : « Parce qu'ils participent au lynchage médiatique du représentant du programme #AvenirEnCommun, depuis ce jour, je mettrai un point d'honneur à relever les noms de celles et ceux qui participent à ce cirque 1f3aa.png? en proférant des calomnies, en fabriquant des contre-vérités par l'omission ou par manipulation de verbatims qui définissent clairement les positions de M #Mélenchon s'ils sont étudiés dans leur intégralité. ». Glaçant. Avec, en plus, l'utilisation du terme « lynchage », vraiment puante lorsque l'on sait d'où vient ce terme. Cela rappelle évidemment les pires heures de l'histoire du mouvement ouvrier.

Par ailleurs, des dizaines d'attaques ont fait suite à une vidéo où François Bonnet, interrogé par Edwy Plenel, revient sur les liens ou les affinités des politiques – dont Mélenchon – avec Poutine. Un Insoumis, dénommé Boudinovich, nous explique alors, grosso modo, qu'en dehors de Mélenchon, point de salut ! On est avec Mélenchon, ou on est du côté obscur de la force. Edwy Plenel lui répond parfaitement dans les commentaires : « [...]Or la fin de votre billet illustre, hélas, l'ampleur de ce désaccord sur ce terrain de principe : la question démocratique qui, comme vous le savez, est au ressort de la question sociale (que la parole de tous ne soit pas confisquée par quelques uns, sachants prétendus, experts suffisants, avant-gardes autoproclamées). Vous écrivez ainsi ceci : "Quand on est pour l'émancipation, on mène ce combat avec la France Insoumise et Mélenchon. Inutile de raconter des histoires qui ne tiennent pas une minute. Il n'y a pas de gauche en France aujourd'hui, en dehors de nous. Ceux qui nous prennent pour cible, avec acharnement et selon des méthodes répugnantes, sont de l'autre côté, tout simplement : pour l'oppression."

Si je vous lis bien, celles et ceux qui, ici même, n'adhèrent pas à vos positions, à votre mouvement et à votre candidat, ne sont pas de gauche. Il n'y aurait de gauche que vous, et vous seriez seul à même de décider qui a droit à ce label. Pis, les autres, tous les autres, feraient partie du camp des oppresseurs, voués aux mêmes gémonies, "répugnants" personnages à jeter dans les poubelles de l'Histoire. Au-delà de Mediapart, de son équipe et de ses fondateurs, ce serait donc le cas, à vous suivre, de Farouk Mardam-Bey, militant de toujours des causes anti-impérialistes de la gauche arabe (lire sa tribune ici), ou de Julien Salingue, militant du NPA et de la cause palestinienne (lire sa lettre là), qui, tous deux, défendent des positions opposées aux vôtres sur le conflit syrien ?

Il suffit de connaître un peu notre histoire collective, celle de la gauche dans sa diversité et sa richesse (socialisme, anarchisme, communisme, trotskysme, etc.), pour savoir que ce langage fut celui de son pire malheur et de sa plus grave déchéance, notamment sous la férule du stalinisme. C'est en effet un langage clérical, celui qui justifie les excommunications de l'Eglise au nom des propriétaires de la vraie croix. Et ce n'est évidemment pas la langue de l'émancipation. Tout militant syndical dans une entreprise le sait fort bien : il ne mobilisera ses collègues qu'en recherchant ce qui les unit, pas en décidant seul qui est le bienvenu. C'est ainsi, et seulement ainsi, qu'ont été faites toutes les conquêtes sociales et démocratiques que nous revendiquons ou dont nous profitons : par l'unité et la convergence, pas par la division et l'exclusion. 

Le sectarisme, qui diabolise les désaccords et exclut les opposants, est un chemin de perdition et d'égarement. En nos temps troublés, de transition et d'urgence, nous avons au contraire besoin de rassembler et d'unir, dans le souci de nos causes communes, démocratiques, sociales, écologiques, internationalistes, etc. Mediapart, autour de l'utilité publique de ses informations, sert à cela, comme un lieu de rencontre et d'échange, de mise en relation, entre des citoyen-ne-s d'horizons différents, de régions et de milieux, de sensibilités et d'itinéraires, de cultures et d'engagements fort divers. ».

Pas grands choses à ajouter à ce texte qui dit tout.

J'espère que nous saurons raison garder, et que nous reviendrons à une exigence de débat démocratique, qui permet de s'engueuler s'il le faut, mais où les meutes se calment et cessent d'aboyer. La passion en politique est logique. Il en faut. Mais la passion peut être source de déviances. L’idolâtrie et l'autoritarisme sont le terreau et les graines d'un des pires fléaux du 20ème siècle : le stalinisme. Espérons qu'il est encore temps de tuer dans l’œuf celui, néo, qui pointe avec la France Insoumise, et que nous construirons, par en bas, dans la pluralité démocratique, l'outil d'émancipation dont les opprimé-es et les exploité-es ont besoin. Sans chef. Sans Tribun. Sans victimisations instrumentalisées.

 

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