« L’État policier mondial » de William I Robinson, sociologue américain de l'Université de Californie.
Le milliardaire propriétaire de la bijouterie Cartier faisant partie des 10 première fortune mondiale a déclaré récemment à Monaco que la crainte d’un soulèvement des pauvres « me tient éveillé la nuit ».
Les riches ont des raisons de s’inquiéter. Les inégalités mondiales sont à un niveau sans précédent. En 2019, seulement 16 conglomérats financiers géraient collectivement 45 billions de dollars de richesse, soit plus de la moitié du PIB de la planète entière. La même année, les 1% les plus riches de l’humanité, dirigés par 2 300 milliardaires et 3 millions de millionnaires, contrôlaient plus de la moitié de la richesse mondiale, tandis que les 80% les plus aisés ne se sont faits qu’avec 4,5%.
C’est notre monde – le plus inégal de l’histoire, où le contraste entre la cupidité grotesque des riches et la souffrance des pauvres est plus extrême que sous les pharaons égyptiens, les empereurs romains, les princes de la Renaissance, ou même les Carnegie, les Rockefeller et les Vanderbilt de la fin du XIXe siècle. Et ça empire. Dans la décennie qui a suivi le krach bancaire de 2008, le nombre de milliardaires dans le monde a doublé. Ce fut la décennie des renflouements pour les riches et de l’austérité pour le reste. Cela a fonctionné: les riches sont devenus beaucoup plus riches, tandis que les pauvres ont juste continué à s’appauvrir.
Ce sociologue américain m’a éclairé sur le monde dans lequel nous vivons. Chaque page de son livre qui en contient 320 pages est dense en faits et en perspicacité. Le mieux que je peux faire est de résumer quelques-uns des éléments clés de son analyse :
- Le système capitaliste mondial est frappé par une crise insoluble de suraccumulation, des tendances chroniques à la stagnation et des moyens de plus en plus pathologiques pour décharger le capital excédentaire.
- Une classe capitaliste transnationale, avec des appareils d’État transnationaux associés, est devenue la fraction hégémonique du capital à l’échelle mondiale, dominante sur les fractions régionales, nationales et locales.
- Un processus mondialisé d'«accumulation primitive » a atteint son apogée, avec pratiquement toute l’humanité déplacée du contrôle de ses propres moyens de production et subsumée dans les circuits mondiaux d’accumulation de capital.
- Le capital a maintenant colonisé la planète dans son ensemble, pousse au-delà des limites de la durabilité, et menace ainsi toute l’humanité avec une rupture écologique et une crise existentielle.
- La classe ouvrière mondiale – aujourd’hui l’écrasante majorité de l’humanité – est divisée en un groupe central dans des emplois relativement sûrs, un groupe précaire dans l’emploi marginal, et un groupe excédentaire qui est effectivement exclu, le premier diminuant et les deux derniers se développer rapidement, en particulier dans le contexte de la « numérisation » et de la « quatrième révolution industrielle ».
- Parce que la pression mondiale sur les revenus de la classe ouvrière signifie que la classe ouvrière ne peut pas consommer son propre produit (« sous-consommation »), le capital excédentaire (« suraccumulation ») est déchargé de manière de plus en plus parasitaire – par la spéculation financière, le pillage des actifs de l’État et le consumérisme axé sur la dette.
Cela nous amène au cœur de ce livre sur l’État policier mondial où nous rencontrons un autre aspect dans la liste des formes parasitaires d’accumulation sous le capitalisme néolibéral du début du 21e siècle. Mais le concept concerne trois développements interdépendants.
Il fournit une analyse détaillée de l’État policier mondial dans lequel nous vivons avec une perspective de la fascisation des États au niveau mondial.
Premièrement, l’accroissement des inégalités et des crises sociales, en particulier la masse croissante d’humanité précaire et excédentaire plongée dans la pauvreté, exige une répression toujours plus complète et violente pour contenir le mécontentement. L’inégalité extrême exige une violence extrême, des « méthodes de contrôle » policières militarisées.
Deuxièmement, cette hausse massive des formes militarisées de répression et de contrôle social s’avère être un débouché très rentable pour l’investissement de capitaux excédentaires. « …L’économie mondiale repose de plus en plus sur le développement et le déploiement de ces systèmes de guerre, de contrôle social et de répression comme moyen de faire des profits et de continuer à accumuler des capitaux face à la stagnation » – ce qu’il appelle « accumulation militarisée », ou « accumulation par répression » ... les groupes au pouvoir ont acquis un intérêt direct dans la guerre, les conflits et la répression comme moyen d’accumulation.
Troisièmement, l’État policier mondial est une expression matérielle du virage idéologique du néolibéralisme du libéralisme social et du consentement manipulé au néofascisme et à la coercition. Non seulement le « contrat social » d’après-guerre – fondé sur la croissance économique, les syndicats forts, l’élévation du niveau de vie, l’expansion de l’État-providence, etc. – s’est-il rompu, mais aussi l’idéologie libérale de la « voie médiane » promue par des politiciens comme Blair et Clinton et en France comme Mitterrand, Chirac, Hollande et aujourd’hui, Macron. La militarisation de l’appareil d’État, l’intensification des niveaux d’exclusion, de marginalisation et de répression trouvent leur corrélation idéologique dans la montée du fascisme et la tentative du système de construire une nouvelle base sociale en déployant des versions hyperchargées de ce que Marx appelait « la merde des âges ».
Il ressort de cela que le fascisme est inhérent à la phase actuelle du capitalisme mondial – celle d’un complexe financier-militaire-industriel-policier mondialisé, dominé par une classe capitaliste transnationale, qui siphonne la richesse jusqu’au sommet et gaspille les infrastructures économiques et sociales dont dépend la grande majorité de l’humanité.
La question est de savoir si le système peut être réformé. Ce sociologue américain pense que non. Cependant, d’après lui aussi, nous devons nous battre pour toute réforme qui aide les gens à survivre aux déprédations du capitalisme mondial et faire avancer les politiques environnementales et les libertés démocratiques. Mais compte tenu de la profondeur et de la nature de la crise, il ne croit pas que cette fois-ci, rien de moins que le renversement du capitalisme ne puisse empêcher notre destruction. La question que l’on peut se poser est de savoir si le capitalisme national d’État est encore possible ?
Il me fait penser aux liaisons du modèle français macronien dans l’État policier mondial. Ce modèle construit à la fois par la gauche et la droite, Mitterrand, Chirac, Hollande, Macron explique en grande partie son le manque d'opposition à l'installation des lois liberticides qui risques de nous mener vers le fascisme version XXIe siècle inhérent à ce modèle, d'un Macron en évolution ou d'un Le Pen, par exemple ? Est-ce que ce fascisme du XXIe siècle serait-il capable de construire ce que Gramsci appelait « un bloc historique » – c’est-à-dire une relation politico-idéologique entre le capital, l’État et une partie de la société civile fondée sur de réels avantages matériels ? Ce danger est bien là, présent. Il n’est pas impossible que le fascisme rampant puisse construire une base nationale étatiste-capitaliste en alliance avec le capital transnational et national, et ainsi consolider un bloc historique autour d’un projet de régénération nationale, d’exclusion raciale et de répression militarisée. Il semble qu’il s’agit d’un danger clair et actuel alors que la crise capitaliste mondiale, dans toutes ses dimensions, notamment écologiques, s’intensifie si on n’arrive pas à construire des mouvements massifs de résistance parmi la classe ouvrière et les opprimés, et, dans le cadre de ce processus, créer une organisation révolutionnaire unie. Ce sociologue américain le pense qu’il y a urgence. Il n’est pas le seul.