Il faut parfois commencer par une évidence, pour ne pas être accusé de complaisance.
Le régime iranien est autoritaire. La peine de mort y est appliquée à grande échelle. La répression politique est brutale. L’État est policier, la dissidence surveillée, l’opposition muselée. Rien de tout cela n’est contestable — et rien de tout cela n’excuse ce qui est en train d’être fait à l’Iran par l’extérieur.
Car le drame économique iranien, celui qui jette aujourd’hui des milliers de personnes dans la rue, n’est pas né d’un dysfonctionnement interne soudain. Il est le produit méthodique, assumé, revendiqué d’une stratégie de strangulation économique menée par Donald Trump et poursuivie par ses alliés.
Une économie étranglée, pas effondrée par hasard
L’Iran ne s’est pas appauvri tout seul.
Il a été asphyxié.
Le rétablissement unilatéral des sanctions américaines après la sortie de Washington de l’accord nucléaire a provoqué un choc d’une violence rare : effondrement de la monnaie, inflation galopante, pénuries de médicaments, paralysie du commerce extérieur, explosion de la pauvreté. Ces sanctions ne visent pas seulement les dirigeants : elles frappent directement la population, en rendant la vie quotidienne plus chère, plus instable, plus incertaine.
C’est un fait central que le débat occidental préfère contourner : les sanctions ne sont pas ciblées, elles sont massives. Elles n’affaiblissent pas seulement l’appareil d’État, elles désorganisent la société entière. Elles fabriquent mécaniquement de la colère, du désespoir, de la rage.
Or une population affamée ne fait pas toujours la différence entre l’origine structurelle de son malheur et son expression immédiate. Quand le pain manque, quand l’emploi disparaît, quand les prix explosent, la colère cherche une cible proche. Elle frappe le pouvoir visible, pas toujours le pouvoir réel.
Le pyromane qui se déguise en pompier
C’est là que le cynisme atteint son sommet.
Les mêmes qui ont organisé l’asphyxie économique prétendent aujourd’hui s’inquiéter des souffrances du peuple iranien.
Si Donald Trump se souciait réellement des Iraniens, une seule mesure serait immédiate, simple, décisive : lever les sanctions. Pas demain. Pas après une élection. Maintenant.
Mais ce geste n’est jamais envisagé. Parce que la souffrance iranienne n’est pas un dommage collatéral : elle est l’outil même de la stratégie. Une société exsangue est une société déstabilisée. Une économie détruite fragilise l’État. La misère est devenue une arme politique.
Dans cette logique, les émeutes ne sont pas une surprise. Elles sont presque un objectif secondaire.
Bombarder sans mandat, sanctionner sans limite
Rappelons-le sans détour : les États-Unis ont bombardé l’Iran sans mandat de l’ONU, sans déclaration de guerre, en violation flagrante du droit international.
Ils ont frappé un État souverain comme on règle un compte, au nom d’une « sécurité » définie unilatéralement.
L’argument moral s’effondre dès qu’on l’examine : comment prétendre défendre un peuple tout en détruisant son économie ? Comment dénoncer un État policier tout en imposant des mesures qui plongent des millions de civils dans la précarité ?
La réponse est simple : il ne s’agit pas de morale. Il s’agit de rapport de force.
Révoltes spontanées ou colères instrumentalisées ?
Il serait naïf de croire que les mouvements actuels sont entièrement spontanés.
Dans un pays soumis à une pression extérieure aussi intense, toute explosion sociale devient immédiatement un terrain d’influence. Une question élémentaire s’impose alors, rarement posée : où sont les leaders ? Quel projet politique est porté ? Quelle alternative est proposée, au-delà de la destruction — souvent très ciblée — de bâtiments publics ?
Brûler des administrations ne nourrit pas une population affamée. Détruire des infrastructures ne crée ni emplois ni sécurité. Ces actes expriment une rage réelle, mais ils ne dessinent aucun horizon collectif. Or une colère sans débouché politique est une colère vulnérable.
Les États-Unis et Israël ont, de longue date, un intérêt stratégique évident à l’instabilité iranienne. Ils n’ont jamais renoncé à l’idée d’un affaiblissement durable, voire d’un changement de régime. Les événements de juin 2025 ont montré que, de leur point de vue, le « travail » restait inachevé.
Cela ne signifie pas que les manifestants seraient des agents. Cela signifie que leur colère — sociale, légitime dans son origine — peut être orientée, amplifiée, exploitée. L’histoire récente regorge d’exemples où des détresses authentiques ont été transformées en leviers géopolitiques, au prix de peuples entiers laissés exsangues une fois la séquence médiatique refermée.
Le pétrole, toujours le pétrole
Derrière le discours humanitaire, une constante demeure : le pétrole.
L’Iran possède certaines des plus grandes réserves mondiales. Et l’histoire contemporaine enseigne une règle simple : là où le pétrole abonde, la souveraineté dérange.
Les sanctions, les frappes, les pressions diplomatiques s’inscrivent dans une logique de contrôle à long terme des ressources, bien plus que dans une quelconque croisade démocratique.
Une colère qui se trompe de cible
Le drame est là.
Des Iraniens affamés, épuisés, humiliés, expriment leur rage — mais contre le mauvais ennemi. Leur souffrance est réelle. Leur colère est compréhensible. Mais sa source première est ailleurs.
Tant que les sanctions resteront en place, aucune réforme interne ne suffira. Tant que l’économie sera étranglée de l’extérieur, aucune stabilisation ne sera durable. Tant que le pyromane continuera d’arroser le brasier, il sera indécent de lui confier l’extincteur.
La paix ne viendra pas d’un régime renversé par la misère. Elle viendra, peut-être, du jour où l’on cessera d’utiliser la faim comme une arme politique.
Par Alexandre Thomas