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Billet de blog 28 décembre 2025

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Brigitte Bardot, ou la beauté sans universel

La disparition de Brigitte Bardot ne referme pas un chapitre culturel. Elle met au jour une fracture politique : celle d’une beauté célébrée sans l’universalisme qui devrait l’accompagner. De l’icône à la nation, un même manque se dessine.

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Chez Immanuel Kant, le beau n’est pas une simple affaire de goût. Il est ce qui plaît universellement sans concept. Autrement dit, le beau n’est pas seulement ce qui séduit ; il est ce qui appelle, silencieusement, l’assentiment de tous. Le jugement esthétique, pour Kant, n’est pas une préférence privée : il porte en lui une exigence d’universalité. Dire « c’est beau », c’est parler comme si chacun devait pouvoir s’y reconnaître.

Cette exigence — fragile, non démontrable, mais décisive — fait du beau autre chose qu’un privilège. Elle en fait une promesse de partage.

C’est à l’aune de cette définition que la trajectoire de Brigitte Bardot devient politiquement signifiante.

Dans la France des années 1950 et 1960, Bardot incarne une beauté qui libère. Elle rompt avec les codes, défait les assignations, impose une présence féminine qui ne se justifie plus. Cette beauté-là semble universalisable : elle parle à une génération, parfois au-delà des frontières, comme une promesse d’émancipation. Elle participe d’un moment où la France croit encore que la liberté des corps et l’ouverture des mœurs peuvent aller de pair avec un progrès commun.

Mais cette promesse ne sera pas tenue.

Lorsque Bardot quitte le cinéma et consacre sa vie à la défense des animaux, elle ne renonce pas à l’éthique. Elle la resserre. À partir de là, sa compassion devient exclusive. Totale pour les animaux, inexistante — voire hostile — pour certaines catégories d’êtres humains. Ses prises de position sur l’immigration, l’islam et les minorités ne relèvent pas de simples maladresses : elles lui vaudront plusieurs condamnations pénales pour incitation à la haine raciale. Ce sont des faits établis, durables, assumés.

C’est ici que le paradoxe kantien éclaire le politique.

La beauté de Bardot a continué de plaire. Mais elle a cessé d’être universalisable. Elle ne parle plus « comme si tous pouvaient y consentir ». Elle devient un marqueur identitaire, un signe de ralliement, parfois un alibi. Elle n’ouvre plus ; elle sélectionne. Elle ne rassemble plus ; elle hiérarchise.

Or, chez Kant, une beauté qui renonce à l’universel cesse d’être pleinement belle. Elle se transforme en simple agrément, en préférence située, en goût de clan. Elle perd sa portée normative.

Ce glissement n’est pas seulement individuel. Il est national.

La France d’aujourd’hui ressemble à Bardot vieillissante : elle continue de se dire universaliste, mais pratique une compassion conditionnelle. Elle invoque les droits de l’homme tout en acceptant leur mise en balance. Elle célèbre l’humanisme dans les discours, tout en normalisant le tri, la fermeture, la dissuasion. Là où elle accueillait hier les boat people au nom d’un principe, elle débat aujourd’hui de murs et de frontières comme d’options techniques.

Ce n’est pas que la France aurait cessé de croire au beau. C’est qu’elle a cessé de croire à son universalité.

Comme Bardot, elle protège — mais choisit qui mérite protection. Comme Bardot, elle défend — mais établit des frontières morales entre les vies qui comptent et celles qui dérangent. Comme Bardot, elle conserve l’aura d’un grand récit, tout en vidant ce récit de son exigence première.

La beauté devient alors frontière.
L’universel, une référence rhétorique.
Et la promesse commune, un souvenir.

Il ne s’agit ni de juger une femme à l’aune d’un concept philosophique, ni de régler des comptes posthumes. Il s’agit de comprendre ce que révèle ce parallélisme troublant : une société peut continuer à se penser belle — culturellement, moralement, symboliquement — tout en renonçant à ce qui faisait la dignité de cette beauté.

La question que laisse Brigitte Bardot n’est donc pas esthétique. Elle est politique :

une démocratie peut-elle encore se dire fidèle à elle-même lorsqu’elle conserve le langage de l’universel, mais en abandonne la pratique ?

Tant que cette question restera sans réponse, la beauté — chez l’actrice comme dans la nation — continuera de séduire, sans jamais réconcilier.

Par Alexandre Thomas

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