Les sourdes mutations du monde associatif

On le sait, le monde associatif est aujourd'hui un acteur majeur de la vie sociale française. Les chiffres parlent d'eux même: 1,1 millions d'associations en activité qui mobilisent 12 millions de bénévoles et emploient 1,8 millions de salariés1. A ce dynamisme, il faut ajouter une cote de popularité vertigineuse: 90% des français ont une bonne opinion des associations... de quoi faire pâlir d'envie les syndicats et les politiques.

 

Devant un tel succès, on comprend que la classe politique se gargarise de cette réussite et tente de s'en accaparer les succès. Ainsi Nicolas Sarkozy louait-il y a quelques mois « l'idéal d'engagement [] de fraternité [] et de don de soi » porté par les associations, si nécessaire « face aux excès d'une économie déshumanisée »2. « Che » Sarzozy, la larme à l'œil et un béret enfoncé sur la tète, saluait fraternellement tous les camarades bénévoles et militants associatifs de France...

 

Des mutations profondes...

 

Au delà des chiffres spectaculaires et du cynisme présidentiel, on assiste actuellement à une mutation sourde mais profonde du monde associatif. Ce changement trouve son origine dans les modalités de financement puisqu'on assiste parallèlement à une diminution des subventions publiques3 et à la généralisation des procédures d'appel d'offre, le premier phénomène entrainant mécaniquement le deuxième.

 

En effet, alors que traditionnellement de nombreuses associations fonctionnaient avec des subventions publiques destinées à la structure (dites « subventions de fonctionnement »), on assiste aujourd'hui à leur remplacement par des procédures d'appels d'offres qui financent ponctuellement un projet.

 

Dans ce contexte nouveau, on voit émerger des logiques antagoniques : s'adapter à la nouvelle donne sans rechigner ou interpeller les pouvoirs publics pour leur rappeler leurs devoirs vis-à-vis des associations accomplissant des missions de service public (santé, enseignement, culture, Droit...).

 

Les raisons d'une colère: la « marchandisation » de l'action sociale

 

Au premier abord, cette évolution peut paraît anodine. En effet, les financements publics doivent être distribués avec parcimonie, il convient de financer les associations sur des projets concrets demandés par la collectivité, s'assurant ainsi de la bonne utilisation des deniers publics en temps de crise. Tout est pour le mieux dans le meilleur des mondes. Seulement voilà, Pangloss oublie parfois les réalités du terrain.

 

L'utilisation systématique de cette procédure favorise deux logiques inquiétantes: d'une part cela met en avant le principe de concurrence au détriment d'une coopération entre les acteurs associatifs, d'autre part, les associations deviennent de simples prestataires et non plus des partenaires des collectivités. En outre, les appels d'offre favorisent une attitude « au coup par coup » des collectivités qui ont pris le relais des financement étatiques sans en avoir vraiment les moyens. Il n'y a donc plus de stratégie globale et durable qui permette l'installation d'un secteur associatif fiable et pérenne, mais plutôt une stratégie « à la carte » où l'on finance des activités au gré des agendas locaux et des marges budgétaires. Ce laxisme financier laisse en outre le champ ouvert aux entreprises qui investissent dans de nouveaux « marchés » porteurs, tels que l'éducation à l'environnement.

 

Cette situation était vivement critiquée lors des Assises nationales de l'éducation à l'environnement et au développement durable qui se sont tenues à Caen en Octobre dernier. Des milliers d'animateurs, bénévoles, salariés et dirigeants associatifs déploraient la « marchandisation » rampante de leur activité. L'absence de subventions stables les empêchent de se consolider et de perpétuer un véritable savoir-faire. Comme en témoignait le représentant de la section Provence-Alpes-Cote d'Azur, cette carence laisse le champ libre à des entreprises comme Véolia qui financent des « interventions pédagogiques » dans les écoles du littoral pour expliquer l'importance de préserver la nature... et valoriser les efforts faits par Véolia en la matière! Entre prise de conscience et publicité, les bénévoles et professionnels de l'éducation à l'environnement s'inquiètent, et avec eux, les parents et les enseignants.

 

Plus largement, une menace directe affecte les associations plus « politisées » comme en témoigne la création du collectif « Associations en danger »4. Lancé à l'initiative de la Ligue des Droits de l'Homme en 2008, ce collectif tente d'alerter l'opinion et d'interpeller les pouvoirs publics sur la situation grave des associations œuvrant pour l'accès au droit, la solidarité ou la lutte contre les discriminations. Regroupant plus d’une centaine d’organisations, ils dénoncent pêle-mêle la réduction des financements, la marchandisation de l'action sociale induite par les appels d'offres, ainsi que les « tentatives récurrentes de contrôle du secteur»5.

 

Ces associations, qui incarnent concrètement les idéaux «d'engagement [] de fraternité [] et de don de soi » du camarade Sarkozy, sont frappées de plein fouet par les orientations de sa politique. Or, en temps de crise, leur action est plus que jamais nécessaire.

 

Les transfuges et les jongleurs du monde associatif

 

Mais la morosité n'est pas de mise dans toutes les branches du secteur associatif et des nouvelles pistes sont explorées. Entre les transfuges qui choisissent la voie entrepreneuriale et ceux qui jonglent avec les statuts juridiques, petit tour d'horizon des nouveaux nés du monde associatif.

 

Tout d'abord, il y a les transfuges qui sont passés du monde associatif au monde de l'entreprise, comme Boris Aubligine, fondateur et gérant de Aubligine 21. Ayant travaillé dans des associations d'éducation populaire et de protection de la nature pendant des années, il a décidé de sauter le pas il y a deux ans et de prendre le statut d'entrepreneur en tant que « Créateur de solutions pour le développement durable de territoires ruraux et animateur d'évènements intelligents»6. Il explique sa volonté de changement de statut par la pesanteur de certains de ses anciens collaborateurs, crispés sur leurs positions idéologiques et la volonté que certains avaient de développer de nouvelles activités sans en voir toujours les compétences. En outre, il considère son entreprise militante car il a décidé d'installer le siège social de son entreprise dans un hameau de 45 personnes. « Cela dynamise l'économie rurale, réinvestir les campagnes pour dynamiser le tissu économique, ça c'est militant! ». Il travaille actuellement sur un projet d'implantation de serres solaires passives sur la commune de La Martre dans le Var et malgré ses déceptions vis-à-vis d'une de ses expériences associatives, il reste bénévole dans plusieurs structures.

 

D'autres refusent de rompre totalement avec le monde associatif et cherchent des configurations inédites leur permettant de développer des activités commerciales tout en conservant leur association. On assiste ainsi à la multiplication de structures bi-céphales encore expérimentales, mi-entreprise, mi-association mettant l'efficacité économique de l'un au service de l'objet social de l'autre. Aucun cadre juridique ne règlemente jusqu'à présent ce type de regroupement et les formules ad hoc se multiplient aux six coins de l'Hexagone.

 

C'est le cas de Siel Bleu, une association fondée en 1997 par Jean-Daniel Muller et Jean-Michel Ricard qui organise des cours de sports à destination des personnes âgées, malades et/ou handicapées afin de faire reculer la dépendance et de maintenir les liens sociaux. Les interventions se faisaient à la base auprès de collectivités et de structures publiques mais rapidement l'idée d'interventions en entreprises a vu le jour, c'est ainsi que GPS Santé est né. GPS Santé est une entreprise spécialisée dans la prévention des Accidents du Travail et des Troubles Musculaires en milieu professionnel. Jean-Michel Ricard a créé cette entreprise pour plusieurs raisons: volonté d'étendre ses lieux d'interventions, insuffisance des financements publics, et Jean-Daniel Muller rajoute: « quand on est une association, c'est difficile d'aller voir une entreprise, ils ne sont pas habitués. Alors que si je vais les voir avec ma casquette d'entrepreneur privé, on me prend davantage au sérieux ».

 

L'originalité de l'entreprise est que son conseil d'administration est détenu à 100% par un actionnaire unique: l'association Siel Bleu. Cela permet de réinjecter les bénéfices dégagés par l'entreprise GPS Santé dans le projet associatif d'origine. Ce projet d'entrepreneuriat social a été décoré par de nombreux prix reconnaissant son originalité: Prix de la fondation d’Alsace,Prix Marie-Odile Pflimlin, Lauréat Ashoka (Fellow Ashoka), Trophée Service Plus, Lauréat fondation Nestlé...

 

Associations et entreprises: une convergence possible?

 

Entre les résistances de la vieille garde et les formules des apprentis sorciers de l'entrepreneuriat social, le monde associatif est tiraillé entre ses besoins, ses convictions et ses responsabilités. Les conditions de son renouvellement dépendront des liens qu'il décidera d'établir avec les pouvoirs publics (sécurisation des financements) et les entreprises. Le partenariat public reste la norme mais l'avenir n'incite pas à être optimiste. En ce qui concerne les relations avec les entreprises, tout est encore à faire car malheureusement, il n'y a aucune habitude de dialogue entre associations et entreprises7.

 

Et pour cause, ils ne se considèrent pas du même monde: l'un représente l'économie de marché et l'autre, l'économie sociale et solidaire. Les entreprises traditionnelles voient au mieux les associations comme quelque chose de sympathique mais pas très sérieux, et les associations perçoivent les entreprises comme des groupements impersonnels de capitalistes avides.

 

Or soyons clairs: il y a autant de points communs entre une PME qui fait de la réinsertion sociale et Total, qu'entre « l'entente des boulistes de Saint Privat des Vieux » et l'Association Française contre les Myopathies. Dans les deux cas, il y a des différences d'échelle, de nature et de philosophie que l'on ne peut pas réduire à la dichotomie association/entreprise.

 

Les frontières se brouillent et c'est dans cette zone encore floue que l'avenir d'une partie du monde associatif se joue. Reste que certaines activités n'entreront jamais dans une sphère marchande (accès aux droits, lutte contre les discriminations) et que l'Etat doit permettre à ces activités de continuer.

 

Entre résistance et innovation, le monde associatif tente d'évoluer sans perdre son identité et son originalité. C'est un défi qu'il faut relever pour sa survie mais aussi pour conserver les grands équilibres nécessaires à une société qui se voudrait démocratique.

 

Alexandre Pierrin

 

1 Paysage associatif français, Viviane Tchernonog,CNRS, 2007

2 Extrait de la lettre adressée aux représentants du monde associatif lors de la Deuxième Conférence nationale de la vie associative, Décembre 2009.

3 Voir le rapport publiée par la Conférence Permanente de la Vie Associative « Le financement (public) des associations : une nouvelle donne, de nouveaux besoins », Juillet 2008. On y apprend que la baisse des financements publics est relative car entre 1999 et 2005 les financements d’Etat ont baissé de 5% en volume alors que celui des départements augmentaient de 20%. Toutefois, cet investissement départemental ne suffit pas absorber les besoins des 60 000 associations créées chaque année en France.

4 Lire l'appel du Collectif sur: www.ldh-france.org/Associations-en-Danger

5 Extrait de l' « Argumentaire de référence » du collectif « Associations en danger », Mars 2009

6 Voir le site de Aubligne21: www.aubligine21.fr

7 Hormis les entreprises de l'économie sociale: SCOP, Mutuelles, etc.

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