Relire Dostoievski

Les grands auteurs se caractérisent par l'intemporalité de leurs écrits; par cette aptitude à pénétrer si profondément l'esprit de leur époque et à nous en restituer les états d'âme avec une telle exactitude, que l'on y retrouve les éternels questionnements humains, trop humains. Lorsque l'on a la chance de pénétrer l'univers de l'un de ces écrivains, que l'on élague ses formules de styles et que l'on débroussaille le vocabulaire obsolète, on a l'impression que toute la vie se trouve renfermée dans cette succession de pages minutieusement noircies.

 

Dostoïevski est l'un d'eux.

 

Ecrivain de l'excès, penseur de l'inexprimable, et fervent indécis, il est l'auteur d'une des Comédies humaines les plus démesurées et envoutantes de la littérature occidentale. Par le foisonnement des thèmes, il surprend; par la force de son écriture, il hypnotise; et par son mysticisme immaculé, il éblouit même les plus noirs des athées.

 

En dépit de la radicalité de ses idées, Dostoïevski est tout sauf un auteur dogmatique. A l'image de Raskolnikov dans Crime et Chatiment, sa vie a été marquée par des étapes spirituelles contradictoires et déchirantes.

 

Une vie d'excès

 

Chez Dostoïevski, la pensée se fait cri, l'idée, acte. Alors qu'à 28 ans, il fréquente des cercles socialistes utopiques, il est arrêté et condamné à mort pour complot, puis gracié avant d'être envoyé pendant 10 ans au bagne en Sibérie. Mais au lieu de faire du bagne un lieu de souffrance, il y voit son salut, sa renaissance1. Il y pénètre la psyché du peuple russe et en tirera la substance de tous ses romans par la suite. A la sortie du bagne, Dostoïevski est un fervent défendeur du tsarisme tout en étant très progressiste en matière sociale (pour l'abolition du servage et contre l'emprise de l'Eglise orthodoxe sur les affaires publiques). Ce qu'il refuse, c'est l'imitation de l'Occident, l'importation directe d'un modèle étranger.

 

Dostoïevski a été constamment déchiré par le doute. Homme à la charnière de deux époques – le Féodalisme et la Modernité -, à la rencontre de deux mondes – la Russie et l'Occident -, il incarne mieux que quiconque les contradictions des époques de transition. Il a vécu a un point d'inflexion historique, parsemé de conflits et de crises qui n'est pas sans rappeler notre début de siècle.

 

En effet, Dostoïevski qui a grandi dans une société archaïque qui pratique le servage, dans un univers où se mêlent superstitions rurales et ferveur religieuse, se trouve confronté à l'arrivée des idées occidentales, et plus particulièrement françaises. La religion et l'autorité politique perdent du terrain face au « progrès », au libéralisme et à l'individualisme européens. Aujourd'hui, à l'inverse, après des décennies de « progrès » scientifique et de libéralisme économique, l'histoire se retourne sur elle même et on assiste à un retour du religieux et à un renforcement du contrôle étatique sur les individus (à travers les lois anti-terroristes, le biométrie...). On retrouve donc chez Dostoïevski les problématiques post-modernes telles que la remise en question du progrès, la crise de l'identité occidentale, les mutations du religieux et l'individualisme.

 

A ce titre, la lecture de son œuvre est plus que jamais instructive et réjouissante car elle fait échos à des réflexions abstraites qui viennent ça et là parsemer nos débats, sans qu'on les aborde de manière frontale.

 

Pédagogie du conflit

 

Dostoïevski, au contraire, aborde le débat d'idée uniquement à travers le conflit. Dans ses plus grands romans, chaque personnage n'est que la matérialisation d'une idée. Ainsi, la philosophie redevient vie et mort; au risque de dépeindre parfois des personnages irréels mais toujours jubilatoires, tel que le Prince Mychkine2 ou le starets Zosyme3, figures directement inspirées du Christ.

 

Dans Les carnets du Sous sol, Dostoïevski prend des positions très iconoclastes vis à vis de la science et du « progrès » scientifique. Il rejette le rationalisme occidental car il le trouve trop dogmatique et arbitraire: « J'admets que deux fois deux quatre est une chose excellente, mais s'il faut tout louer, je vous dirais que deux fois deux cinq est aussi une chose charmante ». Il critique l'objectivité auto-proclamé des sciences occidentales qui formulent des axiomes et tirent des conclusions qui ne laissent aucune place à la nuance, à la sensibilité, en un mot, à la liberté inaliénable de l'homme. « 2+2=4 que vous le vouliez ou non; est-ce en cela que réside votre liberté?! » semble-t-il nous dire. La science masque le doute qui la tiraille perpétuellement4 pour mieux s'imposer comme irréfutable et universelle. Ce doute, moteur de ses personnages, qui l'a chahuté tout au long de sa vie croule sous les axiomes.

 

Cette révolte le mène naturellement a se pencher sur les formes de rebellions possibles. Il aborde le thème de l'engagement politique dans de nombreux ouvrages mais principalement dans Les Possédés5. Il fait preuve à l'égard des mouvements socialistes utopiques d'un scepticisme extrême qui vire à la dénonciation diabolique. Ce qu'il reproche a ces mouvements, c'est qu'ils ne proposent aux hommes et aux femmes que du pain matériel pour subsister alors que l'homme a au moins aussi besoin de pain spirituel pour vivre. Ces communautés rêvées ne peuvent déboucher selon lui que sur un asservissement de la masse par un groupe de nouveaux prêtres athées qui imposent à leur tour leurs propres valeurs à la masse aveuglée. Le destin qu'a connu la révolution bolchevique cinquante ans après sa mort lui donne malheureusement raison. Sans être un idéologue, Dostoïevski a toujours valorisé la valeur intrinsèque de l'homme, en tant qu'individu, en tant que conscience propre qui se meut au delà des grandes institutions politiques ou religieuses.

 

C'est à ce titre que presque un siècle plus tard, certains philosophes verront en lui le fondateur de l'existentialisme. Chacun de ses personnages évolue au fil de la narration et n'est défini que par ces actes. Il est ce qu'il choisit d'être. Rien n'est définitif ni pré-établi. Raskolnikov, Aliocha, Ivan se construisent au fil du roman de façon dialectique, par admiration ou rejet, et toujours dans la souffrance. Les personnages montrent jusqu'à l'absurde, le tragique de la condition humaine et la difficulté du libre arbitre6. Cette considération nous amène naturellement vers le thème central de l'œuvre de Dostoïevski, l'existence de Dieu.

 

« Si Dieu n'existait pas, tout serait permis »

- Dimitri Karamazov, Les Frères Karamazov

Raskolnikov7, Stravroguine8, Ivan9 sont des personnages qui vont commettre, directement ou indirectement, des crimes gratuits pour tester la possibilité d'un monde sans Dieu. S’il y a un Dieu, et donc une justice divine, ils ne pourront pas commettre leurs forfaits sans châtiment, se disent-ils. Au début de Crime et Châtiment, Raskolnikov écrit un article sur Napoléon. Des conquêtes napoléoniennes, il en tire que tout crime est justifié si l'on est assez fort pour créer sa propre morale et changer les victimes de massacres en sacrifices nécessaires. L'homme puissant est celui qui se crée sa propre morale.

 

D'une certaine manière, c'est le raisonnement que tiendra Nietzsche quelques décennies plus tard dans Ainsi parlait Zarathoustra à travers la métaphore de l'homme qui doit passer par le stade du chameau (chargé des valeurs castratrices du passé), du lion (pour détruire ces valeurs inhibitrices) et enfin de l'enfant (créer ses propres valeurs à partir d'une nouvelle vision du monde), pour accéder au stade de Surhomme. Nietzsche dira: « Dostoïevski est la seule personne qui m'ait appris quelque chose en psychologie ». Malheureusement, pour Raskolnikov, lui qui s'était endormi dans un monde sans morale la veille de son forfait, se réveille le lendemain dans un monde absurde et cruel qui n'a pas de sens dès lors qu'il n'est régit par aucun principe supérieur. « Alors, il n'y a que nous? » se dit-il désabusé. Mais rapidement, sa conscience le torture, il voit des yeux accusateurs partout, se croit démasquer et finalement, n'y tenant plus, se dénonce.

 

Pour l'écrivain russe, la condition absurde de l'homme ne trouve de sens que dans la révélation religieuse et l'amour immodéré pour son prochain. Amour qui passe par le sacrifice et le châtiment, au nom de la justice divine. Actuellement, on peut attribuer le retour du religieux à l'illisibilité du monde, à la perte de repères et ainsi voir dans Raskolnikov, la métaphore d'une humanité qui, repentante après un siècle de massacres, se tourne de nouveau vers le religieux pour expier ses péchés.

 

Penser à la marge

 

Enfin, ce qui rend la lecture de Dostoïevski plus importante que jamais, c'est la passion qu'il transmet aux débats, conflictuels jusqu'à la mort. Cette force qui pousse à tout risquer plutôt que de vivre sans savoir, vivre sans croire, est revigorante de nos jours, où le consensus mou et les discours de bonnes intentions pullulent. Il montre du doigt le désespoir qui se drape veulement dans le cynisme où mène inéluctablement, selon lui, un monde sans Dieu. Ayant conscience de l'absurdité de la condition humaine, il choisit le mysticisme et l'aventure intérieure. La soumission aveugle à un ordre supérieur semble être le seul échappatoire pour canaliser nos bas instincts...

 

Car les œuvres de Dostoïevski sont peuplées de personnages marginaux et d'évènements catastrophiques à la limite de la vraisemblance. Se succèdent pèle-mêle, les suicides, les meurtres, les incendies, les trahisons au milieu de personnage à la limite de la folie, de débauchés nihilistes, de prostitués envoutantes, de mères haineuses, de pères alcooliques et de saints illuminés. Dostoïevski construit son espoir en l'Homme10 à partir des êtres les plus marginaux et stigmatisés par la bien-pensance bourgeoise. N'est-ce pas une prostituée qui montre le chemin de la rédemption à Raskolnikov?

 

Homme du déchirement, homme du doute, homme qui face à la vitesse des évolutions scientifiques et du « progrès » technologique oppose l'absurde, le doute, la folie et enfin, le spirituel. Cet homme a plus que jamais des pistes de réflexions qu'il faudrait considérer. Des pistes, car il n'a jamais écrit de traité philosophique ou de livre où il exprime sa philosophie à la première personne. Il relate des trajectoires, confronte des univers irréconciliables, et, loin de donner des réponses, il laisse toujours le lecteur dans une interrogation fiévreuse à la dernière page.

 

Alexandre Pierrin

1Dans sa correspondance, il écrit: « Je te jure que je ne perdrai pas espoir et garderai purs mon esprit et mon cœur... Je dois vivre... Ces années ne seront pas stériles. »

2Protagoniste de L'idiot

3Incarnation de la figure mystique de l'ascète dans les Frères Karamazov

4Les dogmes scientifiques se construisent par conflits successifs entre différents courants. Voir La structure des révolutions scientifiques, de Thomas S. KhunXXXXXXX

5Aussi intitulé Les démons, traduction qui semble être plus proche du titre original

6A ce titre, la lecture du chapitre « Le grand inquisiteur » des Frères Karamazov est indispensable.

7L'étudiant torturé de Crime et Châtiment

8Le leader envoutant des Possédés

9L'ainé sceptique et rationaliste des Frères Karamazov

10Tous les protagonistes principaux de ses œuvres sont des hommes. Les femmes occupent des rôles secondaires. Elles ne sont là que pour incarner la tentation ou le salut des hommes. Elles sont dépeintes tantôt comme faibles, tantôt manipulatrices et toujours envisagées en fonction de leurs rapports aux hommes (soumission, domination, séduction...)

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