Qu'est-ce que la "race"?

                                                                                         Qu’est-ce que la « race » ?

 

 

 

 

 

 

La question, dans le politiquement correct marmoréen qui impose sa chape de plomb à la pensée, est en soi iconoclaste : la « race » étant un non être - offensant, par définition, les chastes oreilles antiracistes - il en devient tabou ; le simple fait de l’utiliser rend suspect…

 

Certes, la biologie a démontré l’inexistence des « races » ; mais, au-delà de la théorie, quid de la réalité concrète ? De la représentation que s’en font les uns et les autres ? Bref, pour employer un – détestable ! – néologisme, quid de la « racisation » des mots et des comportements ; autrement dit, le fait de réintroduire le vocable proscrit, d’une quelconque manière, dans le réel ?

 

Au lieu de bannir la « race », mieux vaut l’interroger, pour mieux en dégager le signifié.

 

Le livre de Toni Morrison, prix Nobel de littérature 1993, The origin of others (non encore traduit), publié en 2017 aux Harvard University Press, en fournit l’occasion. Pour Morrison, la « racialisation » se résume à un phénomène d’ « altérisation » : rendre le « racisé » autre, différent de la « norme » blanche. Le racisme précède donc la « race » ; il la suscite même à des fins d’autoprotection, « la nécessité de faire de l’esclave une espèce étrangère, écrit Morrison, apparaît comme une tentative désespérée de confirmer sa propre normalité. L’urgence à distinguer entre ceux qui appartiennent à l’espèce humaine et ceux qui sont décidément non-humains, détourne les projecteurs, en les braquant sur non l’objet ainsi déchu, mais bien sur l’auteur de cette déchéance ».

 

Cette non-humanité de l’ « altérisé » s’observe aisément dans le Code Noir, par exemple. Promulgué en 1685 par Louis XIV et préparé par Colbert, ce code, censé régir les rapports entre maîtres et esclaves, définit ces derniers comme des « choses », des biens meubles et non pas des personnes. Des meubles ou des animaux, comme on voudra. Le « nègre », en tout cas, ne saurait être « comme nous ». Ma propre nourrice, qui veilla sur moi pendant ma prime enfance, dans les années 60 – une sainte femme, totalement apolitique – m’apprenait à décliner en français les noms des différents types de bêtes : un lion, une lionne, un lionceau, et, pareillement, un nègre, une négresse, un négrillon…

 

Toutefois, la « race », n’est-ce que cela ?

 

L’ethnographe soviétique Julian Vladimirovith Bromlej décrit, dans la revue allemande Gesellschaftwissenschaften (4,1978), ce qu’il nomme « die ethnische Selbstbewusstsein », la conscience de soi ethnique. Il s’agit d’un ensemble de composantes, dont la langue, la communauté de destin (en particulier face aux persécutions), la religion, la nationalité juridique, sans oublier le phénotype. Ce dernier mérite que l’on s’y arrête un instant ; car si le génotype – le patrimoine génétique – ne diffère pas selon les individus ou les groupes, le phénotype - l’apparence, l’expression obvie du génome - (tout aussi héréditaire que le génotype) s’articule, lui, en – au moins – trois entités distinctes : les négroïdes, les « caucasiens » et les mongoloïdes. Catégories non pas biologiques, mais anthropométriques. Remplacer « race » par « phénotype » permet donc de sortir du politiquement incorrect, tout en restant fidèle à la fois à la réalité empirique et au ressenti de chacun.

 

En effet, cette « conscience de soi ethnique » a un caractère quasi universel. La propre arrière grand-mère de Morrison « discriminait » son arrière petite-fille parqu’elle trouvait trop « blanche ». Morrison rapporte, de la sorte, les propos de son aïeule : « ‘ces enfants (désignant par là autant Toni que ses frères et sœurs) ont été « atténués »’, dit-elle. Mon arrière grand-mère était noire comme l’ébène et ma mère savait précisément ce qu’elle voulait dire : notre famille avait été salie, elle avait perdu sa pureté ».

 

Enumérer les cas de « consciences de soi ethniques » - assortis d’un communitarisme non moins ethnique – lasse par leur nombre et leur côté répétitif : la « National Association for the Advancement of Colored People », aux Etats-Unis, ou encore la « United Negro Improvement Association », l’association pour l’ « amélioration » des noirs (sic !), fondée par Marcus Garvey, sans oublier le CRAN bien de chez nous, le Conseil Représentatif des Association Noires : toutes ces associations se « racialisent » elles-mêmes par l’exaltation de leur phénotype. Ladite « racialisation » pouvant aller jusqu’au racisme pur et simple. Tel celui de Malcom X, qui n’hésitait pas à prôner un « séparatisme » (apartheid ?!) politique et économique et fustigeait la non-violence d’un Martin Luther King, qualifiée par lui de « philosophie des imbéciles ».

 

Si l’essentialisation des phénotypes a conduit à faire des « ethnies » / « races » des essences immuables et éternelles, à l’image des idées platoniciennes, l’inverse, c’est-à-dire l’essentialisation des données biologiques démontrant la validité scientifique l’antiracisme, a abouti à « réifier », « chosifier » une « essence » de l’humanité indifférenciée, renouant de la sorte avec – au choix, car elles se recoupent – l’anthropologie des Pères de l’Eglise ou celle des Lumières. Or chacun le sait bien, les essences platoniciennes ne sont, comme le dit Nietzsche, que des « arrière-mondes »…

 

 

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