Antisémitisme et esthétique

Vers une regrettable confusion du jugement littéraire et du jugement moral...

L'abandon du projet de réédition des pamphlets antisémites de Louis-Ferdinand Céline repose sur une condamnation morale de leur contenu, en effet, insupportable; cependant certains vont plus loin encore . Non seulement Céline écrit des ignominies, mais en outre il n'a pas le moindre talent littéraire. Plusieurs articles parus dans www.lacauselitteraire.fr, plaident en ce sens, en particulier celui d'Avi Barack : "logorrhées diariques, les successions incessantes de points d’exclamation, les imprécations en enfilades interminables, les pantalonnades épistolaires pitoyables, la « jactance pantinoise » systématique, le cynisme érigé en univers etc." Bref, non content d'être une ordure, Céline décroche aussi la palme de la nullité des lettres. Barack lui-même, d'ailleurs, conscient du soupçon de parti pris qu'on pourrait lui opposer, répond par avance :"Inutile de vous dire que l’entreprise d’énoncer « je n’aime pas Céline » devient carrément indécente si – par le hasard des naissances et des filiations – vous vous appelez Barack (Avi qui plus est) …" 

Oui, le dilemme se pose bien en ces termes: y-a-t-il ou non confusion entre le jugement moral et le jugement esthétique? Un salaud peut-il, malgré son indignité, s'ériger en un un écrivain de génie? Ou - en termes plus platoniciens - le Beau va-t-il toujours de pair avec le Bien? Certes, les exemples de mal pensants au brio indiscutable ne manquent pas, depuis Choderlos de Laclos et sa marquise de Merteuil faisant l'éloge de la cruauté, à l'instar de son contemporain le marquis de Sade,  jusqu'à Winston Churchill, prix Nobel de littérature en 1953 et antinazi militant, qui n'hésitait pas à écrire : "je hais les Indiens, c'est un peuple bestial, doté d'une religion bestiale"; ou encore, à propos des Palestiniens: "des hordes barbares qui ne mangent à peine plus que de la bouse de chameau"... 

Hélas, le constat désespère les bonnes âmes : de grandes plumes peuvent faire rimer talent et sadisme ou racisme. La disqualification d'office pour cause d'un antisémitisme avéré et objectivement abject obscurcit l'appréciation purement littéraire.

Le Beau peut être l'ami du Mal...

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.