Choisir un mode de scrutin, c'est tout sauf primaire

C'est un fait mathématique, la technique de vote est déterminante pour le résultat d'un scrutin. C'est à dire qu'indépendamment de ce qui est dit par les candidates et candidats, de ce qui est compris par les électrices et électeurs, la méthode que l'on utilise pour opérer un choix est tout sauf neutre.

C'est un fait mathématique, la technique de vote est déterminante pour le résultat d'un scrutin. C'est à dire qu'indépendamment de ce qui est dit par les candidates et candidats, de ce qui est compris par les électrices et électeurs, la méthode que l'on utilise pour opérer un choix est tout sauf neutre. Sans modifier d'aucune manière que ce soit les préférences de ceux ou celles qui votent, la manière de faire change le résultat.

Faire toucher du doigt cette réalité ouvre une réflexion trop souvent inexplorée car jugée technique alors qu'elle est éminemment politique. Si la technique choisie influe sur le résultat, alors pourquoi telle ou telle technique est choisie ? Mieux, pourquoi nous présente-t-on une seule technique comme étant quasi universelle alors qu'il en existe de nombreuses autres ? Ces questions sont profondément subversives car elles nous interrogent sur le formatage de la pensée et la normalisation de la vie démocratique. La confiscation du pouvoir par les forces en place n'est pas une surprise, mais que cette confiscation aille se nicher jusque dans ce qui n'est que très rarement remis en cause, la manière de choisir, fait finalement froid dans le dos.

Parabole musicale pour ouvrir une porte sur l'actualité politique

Les passionnés de musique doivent se mettre d'accord pour désigner leur champion, leur musicien préféré. Celui-là même qui ira ensuite affronter l'écrivain préféré de ceux qui placent la littérature avant tout, et le peintre préféré de celles et ceux pour qui la peinture représente l'art majeur.

L'enjeu est d'importance car il s'agit d'avoir un musicien unique à opposer à Zola et Picasso qui ont déjà été choisis par les autres camps. Car chacun comprend que si on affiche sur la ligne de départ Mozart, les Beatles et Louane face aux deux poids lourds de la littérature et de la peinture, la musique aura beau être très forte au total qu'elle sera malgré tout éparpillée et ne sera certainement pas sur les deux premières marches du podium. Or tel est l'objectif.

Huit musiciens sont candidats pour représenter la musique. Naturellement, chacun est convaincu, à juste titre, de représenter quelque chose d'original et d'absolument insoluble dans les autres.

Pourtant, ceux qui placent la musique au sommet des arts ont décidé de se mettre d'accord pour choisir entre Mozart, Schubert, Bizet, Booba, les Rolling Stones, les Beatles, Louane et Jacques Higelin. Pour la victoire de la musique, ils ont choisi de faire une primaire.

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Notons ici, c'est crucial, que s'ils ont pris cette décision, c'était pour contourner une règle arbitraire mais qui s'impose à eux : la sélection de l'artiste gagnant, entre Zola, Picasso et ces musiciens, se fera avec un scrutin à deux tours, où pour concourir au second tour il faut arriver en tête ou en seconde place d'un premier tour de scrutin. S'ils décident de se mettre d'accord au cours d'un scrutin préalable, c'est donc uniquement pour tenter de contourner une règle de technique électorale. Si par exemple dans ce scrutin on qualifiait les trois premiers, ils auraient agi autrement.

L'ambiance entre ces huit musiciens est assez pourrie. Mozart fait sa vedette et reproche ouvertement à Schubert d'être candidat car il lui ferait de l'ombre sans avoir la moindre chance de gagner, une sorte de frondeur de la musique classique, une espèce de compositeur qui joue contre son camp. Les Rolling Stones et les Beatles se reprochent mutuellement de risquer de faire perdre toute chance au rock anglais de gagner alors que c'est à l'évidence le genre musical le plus progressiste. Quand à Booba et Louane, chacun les traite avec condescendance pour ne pas se couper des plus jeunes, mais comme les mêmes savent que les plus jeunes ne votent presque pas, ils les savent sans danger et visent surtout à s'attirer leur soutien pour plus tard. Pire, ils découragent subtilement de voter pour eux en expliquant que cela est perdu d'avance. Jacques Higelin appelle à la musique utile tandis que Georges Bizet a un problème de positionnement. Coincé entre deux époques, il se prévaut d'une rare capacité à faire le pont entre les classiques et les modernes, mais peu de monde lui prête de crédit.

Se rappelant qu'il s'agit au final d'avoir un candidat musicien unique soutenu de bonne grâce par tous les autres, un candidat capable de gagner car il rassemble largement autour de lui, au-delà de son premier cercle de fans, et pas de se compter pour se diviser avant de s'affronter en un duel fratricide et difficile à cicatriser, les organisateurs de ce pré-choix décident de procéder à un « vote alternatif ». Ils sont sortis du cadre de la pensée unique démocratique qui leur commandait d'utiliser, par habitude et par facilité, le scrutin majoritaire à deux tours, quitte à oublier que c'est précisément en raison d'une insatisfaction de ce mode de scrutin qu'ils avaient décidé de procéder à un vote préalable entre leurs partisans.

Le « vote alternatif » comment ça marche ?

Très simplement, il s'agit de classer par ordre de préférence les musiciens proposés, du préféré au moins apprécié. Evidemment, c'est plus compliqué que de se préoccuper uniquement de son champion et de mettre tous les autres dans le même paquet des concurrents qu'on veut éliminer. Mais c'est aussi beaucoup plus facteur d'acceptation du résultat final, car si d'aventure votre champion n'était pas le gagnant, vous aurez tout de même été obligé de mesurer les qualités des uns et des autres pour les ordonner. La démocratie c'est compliqué et parfois pénible, mais on n'a pas trouvé mieux.

Pour dépouiller, on trie les bulletins en ne regardant que le premier de la liste, exactement comme s'il s'agissait du premier tour d'un scrutin majoritaire à deux tours. La différence intervient à cet instant.

Il ne s'agit pas ici de qualifier les deux premiers musiciens en un second tour et d'ouvrir un entre-deux-tours plein de stratégies très éloignées du bon goût musical. Un entre-deux-tours où l'enjeu pour les artistes éliminés est d'avantage de miser sur le cheval gagnant avec qui on a négocié, que de soutenir l'artiste finaliste dont on se sent le plus proche musicalement ; un entre-deux-tours qui laisse un goût amère aux électrices et électeurs sommés au final de « faire le bon choix » en suivant des « consignes de vote » qui fleurent bon la tambouille et l'infantilisation.

Alors, au lieu de demander aux musiciens éliminés de se prononcer sur celui qu'ils soutiennent, on demande simplement à leurs électrices et électeurs pour qui ils auraient voté si leur musicien champion avait été éliminé. La démocratie en somme, une démocratie qui place le choix des électrices et électeurs avant des ralliements parfois surprenants. Le vote se fait donc en un seul tour, on ne vote qu'une seule fois, mais le dépouillement s'opère par comptages successifs, en éliminant le dernier des candidats en lice et en reportant ses bulletins sur les autres, selon la volonté des électrices et électeurs, jusqu'à ce qu'un ou une candidate obtienne la majorité absolue. Simple et clair. Ici on vote pour ceux que l'on veut vraiment, on n'a donc aucune raison d'être culpabilisé de choisir un musicien dont on se doute qu'il ne gagnera pas car on sait que notre voix n'est absolument pas « perdue ». Ici, Schubert ne concurrence absolument pas Mozart car les aficionados de la musique classique se retrouveront dès que le moins apprécié des deux sera éliminé, et leurs voix au total ne seront aucunement affaiblies. Le « vote alternatif » permet de faire sans dommage une sorte de primaire dans la primaire, et même plusieurs car il ne faut pas oublier le match entre les Rolling Stones et les Beatles.

Cette non culpabilisation des électrices et électeurs se ressent d'ailleurs sur la campagne car on ne gagne rien à accuser les autres de division. Pour tout dire, on a même intérêt à ne pas en rajouter sur une campagne négative et à privilégier la mise en avant de ses propres qualités : à quoi bon froisser les autres et ainsi décourager leur fans de bien vous positionner dans leur ordre de choix ?

Le résultat du vote*

Nous avons 24 bulletins à dépouiller.

Le scrutin est extrêmement serré puisque 4 musiciens totalisent 22 bulletins et sont quasiment ex aequo. Mozart et Higelin ont six voix de premier rang chacun tandis que les Rolling Stones en ont cinq, les Beatles quatre, Bizet deux et Booba une seule. Louane et Schubert ne sont jamais placés en tête des bulletins.

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À l'évidence ce choix du candidat unique des musiciens se révèle être complexe compte tenu de l'équilibre et de la répartition des forces.

Imaginez un seul instant que l'on procède à un scrutin majoritaire à deux tours ! Les Rolling Stones et les Beatles seraient éliminés alors qu'au total leur courant dit « rock anglais » domine très nettement celui de la musique classique comme celui de la chanson française. Nous serions en plein crach musical, un authentique accident démocratique, avec un John Lennon et un Mick Jagger se jetant à la figure pendant des années la responsabilité de leur élimination, et leurs fans votant par dépit au second tour qui pour personne, qui pour Mozart, qui pour Higelin, de manière très démobilisée. Naturellement, les Beatles et les Rolling Stones n'auraient pas choisi de soutenir le même finaliste. Impossible pour les deux tenants du rock anglais de soutenir le même champion, car leur rivalité leur commanderait de choisir des registres différents afin d'espérer faire payer à l'autre son élimination de la compétition. C'est ainsi que contre toute attente, les Beatles auraient soutenu Jacques Higelin alors qu'on les sentait beaucoup plus proche de Mozart. On était loin alors de la musique, mais il se trouve que Mozart leur avait promis d'avantage de disques d'or que Jacques Higelin en cas de victoire. Pris de vitesse, les Rolling Stones auraient dû se résoudre à soutenir Mozart. Nous aurions été bien loin de l'amour de la musique.

Mais heureusement c'est autrement que l'on procède une fois ce premier décomptage opéré. ON évite ce spectacle détestable qui aurait duré plusieurs jours. Un spectacle à vous dégouter de la musique et à conforter ceux qui n'en écoutent jamais de ne pas changer leur pratique.

Booba est dernier. Au lieu de demander à l'artiste sa préférence parmi les autres qui restent en lice, on demande simplement à son électeur. Il suffit pour cela de regarder son second choix. L'électeur de Booba choisit les Rolling Stones. Assez logique.

Le score est donc maintenant le suivant : Mozart 6, Higelin 6, Rolling Stones 5 + 1 = 6, Beatles 4, Bizet 2

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Personne n'a encore atteint la majorité nécessaire de 13 voix pour l'emporter.

Nous allons donc éliminer le dernier, il s'agit de Bizet. C'est alors le second choix (sur 8 !) de ses deux électeurs qui sera pris en compte (ou le troisième si le second est déjà éliminé). L'un a choisi Higelin, l'autre les Rolling Stones.

Le résultat devient donc : Mozart 6, Higelin 6 +1 =7, Rolling Stones 6 + 1 = 7, Beatles 4

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Toujours pas de vainqueur. Normal quand on sait que les quatre premiers étaient quasiment à égalité. C'est moche mais c'est ainsi, les Beatles sont décollés par le peloton de tête et on les élimine en se penchant sur le reste des choix de leurs fans : 2 optent pour Schubert (puis Mozart et les Rolling Stones en choix suivant), un pour les Rolling Stones, un pour Mozart.

Le résultat devient donc : Mozart 6 + 2 = 8, Higelin 7, Rolling Stones 7 + 2 = 9

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Comme personne n'a encore atteint le seuil majoritaire absolu, on dit au revoir à Jacques Higelin et on regarde quel était le deuxième choix de ses groupies, et le troisième du bulletin initialement destiné à Georges Bizet qui lui avait été crédité.

Le score est sans appel puisque 6 des 7 bulletins Higelin préfèrent les Rolling Stones à Mozart.

 

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Avec un score final de 15 voix contre 9, Mike Jagger est finalement le grand vainqueur parfaitement incontesté. Jamais il n'aura été nécessaire de prendre en compte plus loin que le troisième choix des bulletins, et c'est simplement le second qui a été pris en compte dans la grande majorité des cas.

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Pour la petite histoire, signalons que si nous avions mis en concurrence les deux premiers arrivés en tête, d'une très courte voix d'avance, c'est Jacques Higelin qui l'aurait remporté contre Mozart. Pendant que le courant Rock anglais aurait répété que sans sa division, dont l'autre était l'unique coupable, ils auraient certainement gagné.

Puisque nous en sommes à raconter la fin de cette parabole, signalons que lors de la grande finale, les Rolling Stones l'ont emporté contre Zola et Picasso alors que c'était très loin d'être gagné d'avance. Pourquoi ? La légende raconte que les électrices et électeurs ont été sensibles au signal donné par la manière dont ils avaient été désignés, une démocratie apaisée et moderne, plaçant au centre de ses préoccupations le choix des électeurs et non les stratégies pour viser un poste de premier violon.

Car n'imaginez pas que l'élimination de Flaubert par Zola s'est faite sans laisser de trace. Le second tour a été une lutte à mort dont Zola ne s'est jamais totalement remis. Déjà, l'entre-deux-tours avait repeint les murs couleur sang, il faut dire que les onze candidats avaient transformé la désignation du champion des écrivains en roulette russe.

La morale de l'histoire

Il existe plusieurs manières de choisir, toutes ont leurs avantages et leurs inconvénients. En fonction de l'objectif recherché, une des techniques est plus adaptée que les autres.

Faire croire qu'il n'y a qu'une manière de faire, par habitude ou par intérêt, c'est mentir, ne pas choisir la technique de choix la plus adaptée à la situation, c'est au mieux commettre une erreur, et au pire manipuler le scrutin.

Pour choisir le représentant unique d'un camp à unifier, le scrutin majoritaire à un tour est la pire des solutions, celui à deux tours est la seconde plus mauvaise des solutions. La solution la plus adaptée est celle du vote alternatif. Cette méthode est notamment utilisée pour l'élection de la chambre des représentants en Australie, des scrutins locaux de San Francisco ainsi qu'en Irlande, à Nauru et dans les Îles Fidji.

Pour en finir avec les petits arrangements de second tour et les frustrations qu'ils génèrent, la culpabilisation des candidatures qui paraissent marginales, les injonctions au pré rassemblement, il faut absolument éviter le scrutin majoritaire à deux tours.

Le biais du scrutin majoritaire à deux tours est la raison d'être d'une primaire préalable, or ce biais existerait de la même manière pour la primaire si le même mode de scrutin était utilisé. Il faudrait donc faire une primaire avant la primaire et ainsi emboiter des scrutins gigognes alors qu'il existe une technique simple transparente et en un seul tour pour résoudre le problème ?

Le dépouillement d'un vote alternatif est plus long que celui d'un scrutin majoritaire car en plus du premier décompte qui est identique, on procède à des décomptes complémentaires à chaque élimination. Mais ce dépouillement est cependant parfaitement réalisable à grande échelle, et il est unique.

Il suffit de simuler un vote avec quelques personnes pour comprendre comment cela fonctionne et que ce scrutin prend véritablement en compte le choix de chacune et chacun. L'essayer c'est l'adopter.

Le gagnant d'un scrutin alternatif peut parfaitement être le même que si le scrutin avait été fait de manière majoritaire à deux tours, c'est même souvent le cas. Mais quel que soit le résultat, y compris s'il est identique, il est bien plus inclusif de l'ensemble des participantes et participants.

Au regard d'une primaire qui cumulerait toutes les tares et effets pervers d'un scrutin majoritaire à deux tours, elle apparaitrait bien plus porteuse d'espoir et d'apaisement.

Qui est le plus hostile à cette innovation ? Celles et ceux qui s'épanouissent dans les négociations d'entre-deux-tours et négocient les ralliements pour confisquer des petits morceaux à la démocratie, ainsi que ceux qui sont certains d'être dans les deux premiers.

Utiliser ce mode de scrutin à grande échelle constituerait une innovation démocratique majeure de nature à faire avancer la France bien au-delà de cette simple désignation puisqu'il s'agirait d'ouvrir les portes d'une démocratie en mouvement.

 

*Le vote indiqué ici est un exemple réel, il s'agit du vote opéré par un groupe de 24 personnes ayant participé à un atelier sur le sujet le vendredi 11 mars au Mans dans le cadre d'une réunion autour du collectif #NotrePrimaire

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