À La Réunion: la défaite annoncée de la droite?

Bourrages d'urnes, chantier de la Nouvelle route du littoral à l'arrêt, menaces de blocage des transporteurs, enquête judiciaire sur le président de région, unions de la gauche aux municipales… La droite réunionnaise apparaît fragilisée par ses déboires judiciaires et politiques. Cette situation annonce-t-elle: son déclin? Un renouveau politique? Un espoir de transition sociale et écologique?

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Dans un article publié il y a quelques mois sur notre blog Mediapart, nous avions tenté d’expliquer les ferments de la mobilisation des gilets jaunes à La Réunion. Inégalités structurelles, dépendance, précarité, nous avions pu mettre en avant que ces mouvements de contestations s’appuyaient sur un ensemble de revendications légitimes, renforcées par le contexte local.

Tandis que ce triste constat ne cesse de se confirmer, les mouvements sociaux sur place, dont font partie les gilets jaunes réunionnais, continuent de porter des revendications de transformation en profondeur de la société réunionnaise, qui apparaissent aujourd’hui porteuses d'espoir.

D'une part, les espaces d'engagement politique, affranchis des organisations classiques ne cessent de se développer ( Lataniers Nout Ker d'Vie, Touch pa nout' roche, Le rond-point des Azalés, Les Forains solidaires, …). D'autre part, les tentatives d'union à gauche se multiplient dans la perspective des municipales 2020.

Il n'est pas exagéré de dire que depuis 2005, la droite politique réunionnaise n'a sûrement pas connu de telles débâcles ni de telles controverses. En l’espace de quelques semaines se sont enchaînés :

Les révélations de l'enquête judiciaire pour soupçons de « détournements de fonds publics et de prise illégale d’intérêts », mais aussi de « concussion »1 à l'encontre du président de région, Didier Robert.

En 2018 la cour régionale des comptes nous apprenait que Didier Robert, percevait - en plus de ce qu'il touchait en qualité de président de région - la coquette somme de 8400€ brut mensuel. Ceci en tant que PDG de la SPL (société publique locale) qui gère quatre établissements culturels. Son prédécesseur à ce poste ne percevait quant à lui que la moitié de cette rémunération.

Cette enquête qui a fait les gros titres de la presse régionale mais également nationale, n'aurait peut-être pas rencontré un tel écho si cette actualité ne venait pas approfondir la crise politique dans laquelle était déjà engagé Didier Robert. En effet, en plus de cette affaire, le président de région est également concerné par l'enquête pour « corruption, favoritisme et trafic d'influence » relative à l'attribution des marchés dans le cadre du chantier de la Nouvelle route du littoral.

Le chantier de la « nouvelle route du littoral », aussi qualifiée de «  route la plus chère au monde »2 est à l'arrêt et pourrait ne jamais être achevé3.

Ce chantier, cheval de bataille du président de région, promesse numéro 1 de sa campagne, n'en finit plus d'être rattrapé par la réalité sociale et écologique de l'île.

Cette « NRL » qui a été imaginée pour satisfaire l'entourage de Didier Robert, à savoir, les élites économiques de l'île, le fort lobby de l'automobile et les transporteurs symbolise aujourd’hui les errements politiques de la droite locale.

De la bouche du président de la fédération nationale des transporteurs routiers on apprendra que, via un accord avec Didier Robert, il avait été convenu la chose suivante : « le viaduc était pour les multinationales [dont Vinci], et la digue pour les entreprises réunionnaises de BTP »4.

Faisant fi des contraintes et des ressources de l'île en matière de roches, fragilisant les terrains agricoles en les privant de tous leurs andins, tentant de passer en force sur l'ouverture et l'exploitation de carrières, la présidence de la Région Réunion s'est entêtée dans un projet irréaliste et de fait, irresponsable.

Le projet est aujourd’hui à l'arrêt, et ce sont désormais les transporteurs qui se mettent à se retourner contre celui, avec qui, ils avaient porté ce chantier. La menace du blocage des routes est agitée5, et à La Réunion elle résonne avec gravité, tant la problématique de la congestion automobile imprègne l'ensemble de la société.

Au lieu de regarder au-delà et d'entamer la transition dont nous avons tant besoin en termes de transports - publics - sur l'île, le conflit s'enfonce dans une poursuite têtue et effrénée d'un projet ubuesque. Non seulement il endette durablement la Région Réunion et les réunionnais·es sur des décennies, mais pire encore il ne résoudra absolument pas, ni ne limitera, la problématique de la congestion automobile sur l'île. Mais ce fiasco n’est aujourd’hui pas le seul à la droite de l’échiquier politique local.

L'opération de bourrage d'urnes orchestrée, dans la ville de Michel Fontaine, président du comité départemental « Les Républicains ».

Quittons le nord de La Réunion, où siège le conseil régional et rendons-nous dans un des bastions de la droite, à St Pierre dans la ville de Michel Fontaine, ancien sénateur, actuel maire et responsable local des Républicains, par ailleurs condamné en appel en 2012 pour détournements de biens et favoritisme.

Aux dernières élections européennes, la seule ville de St Pierre a réussi la performance de réunir 1/3 des votes régionaux en faveur de la liste LR. Une prouesse applaudie par la droite locale. Mais il y a un hic.

Dans une vidéo et un témoignage révélés par Mediapart6 l’on apprend que des agents municipaux ont réalisé des opérations pour ouvrir les urnes et manipuler les résultats.

Dans ce contexte, la liste conduite par François-Xavier Bellamy a décroché la deuxième position dans la ville avec 18,37 % des votes contre 5,97 % sur la totalité de l'île.

Pendant ce temps, de nouvelles perspectives s’ouvrent pour la gauche réunionnaise.

A St Pierre, troisième ville de l'île, une liste trans-partisane, citoyenne, soutenue par la France insoumise, Génération.s, le PS, EELV et le PLR d'Huguette Bello, s'est réunie autour de Virginie Gobalou du PCR. A Saint-Paul, deuxième ville de La Réunion, Huguette Bello entame une campagne ambitieuse soutenue par le PCR, le PS, EELV et LFI.

A St Leu, c'est une liste « citoyenne », qui bénéficie également du soutien du PS, d'EELV et du PCR qui est entrée en campagne. Il se trame que ce genre d'initiatives devraient essaimer dans la plupart des villes de l'île

Macron à La Réunion le 23 octobre

Face au délitement de la droite, Macron avance ses pions pour les municipales, c'est notamment l'objet de sa visite du 23 au 25 octobre sur l'île.

Le paysage politique réunionnais connaît de nombreux bouleversements actuellement, et la venue prochaine du président de la République suscite de nombreuses perspectives de mobilisations. A chaque venue présidentielle la même ritournelle opportuniste résonne : le gouvernement aurait entendu les réunionnais, des aides vont être débloquées, des concertations vont être organisées. Résultat : l’île est toujours aussi dépendante et inégalitaire depuis des années.

Hasard - ou pas - du calendrier, la visite présidentielle coïncide avec l'ouverture du procès de 5 gilets jaunes, convoqués au tribunal le 24 octobre. Ces 5 personnes comparaissent devant la justice car elles ont refusé la médiation pénale qui leur proposait 2 mois de prison avec sursis pour avoir organisé .. un barrage filtrant !

Pour compléter ce panorama, il convient de préciser que le projet de réforme des retraites soulève déjà, sur l'île, de très vives inquiétudes. Ceci d'autant plus qu'à La Réunion « le montant moyen des pensions des retraités est très inférieur à la moyenne nationale »7 comme le soulignait l'actuel responsable de la Fédération Générale des Retraités de la Fonction Publique lors de la manifestation du 8 octobre à Saint-Denis.

L’accueil qui sera réservé à Emmanuel Macron sur l'île risque d'être mouvementé, tant La Réunion pâti de ce cette situation post-coloniale qui la cantonne à une seule apparition aux journaux télévisés lorsqu'une épidémie de moustique, un cyclone ou une attaque de requin survient sur l'île.

Gageons que les responsables de gauche sauront se remettre en cause pour porter un projet trans-partisan, en cohérence avec les aspirations de la population réunionnaise qui porte de plus en plus la nécessité d'une véritable transition écologique, sociale et solidaire.

 

1 Le Monde, « A la Réunion le président de la région Didier Robert entendu dans une enquête sur ses revenus », 26/09/2019.

2 Les Echos, « La fin du chantier de la route la plus chère au monde à la Réunion se fait attendre », 02/05/2019.

3 Libération, « A la Réunion, la nouvelle route du littoral a le bec dans l’eau », 29/09/2019.

4 Témoignages, « Des transporteurs affirment être trahis par la droite locale ». 05/10/2019.

5 Imaz press Réunion, « Transporteurs, sans réponse de la région menace de blocage dès mercredi », 07/10/2019.

6 Médiapart, « Des vidéos montrent un bourrage d’urnes à la Réunion », 01/10/2019.

7 Clicanoo Réunion, « Depuis plus de 20 ans la réforme des retraites génère de la précarité », 08/10/2019.

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