Avignon 2016 #01 "Les Damnés" / Ivo Van Hove

 

En 2008, au festival d'Avignon, Ivo Van Hove présente « Les Tragédies Romaines » de Shakespeare. Un spectacle fleuve de 6 heures sans aucun temps mort ni entracte qui retrace l'ascension et la chute d'Antoine et Cléopâtre parmi d'autres assoiffés de pouvoir.

 

La scénographie donne dans le palais des congrès moderne et confortable et c'est d'entrée qu'une règle étonnante et pour le moins ambitieuse est posée : le spectateur est libre d'aller et venir dans la salle mais également sur scène où l'attend un coin buvette, des toilettes, un cybercafé, des canapés près des loges avec vu sur de multiples écrans qui transmettent les sous-titres d'un spectacle en néerlandais tout en cadrant les acteurs, allant débusquer l'émotion à tout va.

 

Le spectacle met ainsi en jeu une société ultra médiatisée où la mort est ritualisé (chaque assassiné est conduit dans un sas interdit au public pour y être couché et évacué) dans laquelle le spectateur doit se positionner : rester passif ou tenter de comprendre ce qui se joue et se déchire en allant au plus près.

 

 

 

En 2016, au festival d'Avignon, Ivo Van Hove présente « Les Damnés » avec la troupe de la comédie française sur une adaptation du film de Visconti, un film de 1969 sur la déchéance d'une famille qui se positionne face au nouveau gouvernement national socialiste. Ivo Van Hove adapte moins le film que son scénario qu'il reprend fidèlement : nous sommes au soir de l'incendie du Reichstag, le 27 février 1933, incendie criminel qui permet aux nazis de suspendre les libertés individuelles et de lancer une campagne de répression contre les opposants du nouveau gouvernement national socialiste. Nous suivons l'histoire de la famille Essenbeck qui dirige une aciérie et son positionnement face au gouvernement : la peur amène la famille à liquider le vieux baron Joachim qui ne souhaite pas s'associer au national socialisme, le pouvoir sur l'usine revient à Martin – fils de la baronne Sophie – qui se retrouve actionnaire majoritaire. Nous allons de trahisons en meurtres jusqu'à ce que Martin – chair molle et homme sans qualité - se retrouve seul maître à bord.

 

 

 

La scénographie est simple : un carré en lino de dalles oranges se fait arène encadrée par le public, une ligne de loges à jardin, un écran en fond de scène et des cercueils à cour. Des cuivres jouent de la musique classique. Les acteurs sont en tenue de soirée. La vaisselle est chromée, aciérie familiale oblige.

 

L'écran transmet quelques documents historiques histoire de rappeler le contexte en 1933, le reste du temps, il cadre les acteurs et va débusquer l'émotion à tout va.

 

Le spectacle met ainsi en jeu une famille surveillée où la mort est ritualisée (chaque assassiné est conduit dans un cercueil où il pourra suffoqué face caméra) devant laquelle le spectateur n'est que paresseusement sollicité ainsi également filmé de temps à autre.

 

 

 

Ivo Van Hove réitère les lignes de sa mise en scène des « Tragédies romaines » avec ces corps filmés et cette mort ritualisée mais si « Les Tragédies romaines » ne faisait aucune concession, « Les Damnés » reste en surface polie sans trop d'ambition.

 

Et l'idée d'un public sous surveillance donnée par quelques plans qui montrent nos gueules apparaît comme un bien maigre coup de coude pour faire écho à notre actualité et à la monté de l'extrême droite.

 

 

 

Dans son film, Visconti clôture sur Martin qui fait le salut nazi face à sa mère suicidée.

 

Ivo Van Hove clôture sur Martin qui décharge son arme sur le public en bruitage et flash d'écran après avoir goudronnée et plumée sa mère (les images apparaissant en négatif et rendant le corps de cette mère comme calcinée) et s'être lui-même enduit des cendres mortuaires qui ont jalonnées le spectacle.

 

 

 

 

 

Je repense au magnifique film de Bergman « l’œuf du serpent » sorti en 1977, tourné en Allemagne et en anglais. Un film qui montre la misère et le désarroi de l'Allemagne en 1923 peuplé de foules hagardes et lugubres. Un film dont on ne sort pas indemne car il montre avec force et violence la passivité du personnage principal qui préfère la fuite et la peur, peur d'une société qui devient alors œuf en gestation d'un mal à venir. Le titre du film est en référence à la réplique de Brutus dans « Jules César » de Shakespeare (Nous revenons ainsi aux tragédies romaines) :

 

 

 

« Et, en conséquence, regardons-le comme l'embryon d'un serpent qui, à peine éclos, deviendrait malfaisant par nature, et tuons-le dans l'œuf. »

 

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