Le premier anniversaire de l’élection présidentielle nous ramène en mémoire l’ultime débat télévisé où sur la scène médiatique surgit une attitude que le futur chef d’État se chargea aussitôt de condamner en direct alors que la candidate socialiste, à laquelle était souvent reprochée une froideur distante, semblait soudainement investie de la flamme d’Antigone. Elle revendiqua son énervement, évoquant de «saines colères», et l’on ignore si les conseillers en communication approuvaient ou en mangeaient leur cravate. Ironiquement, le moralisateur de ce soir-là n’a pas manqué depuis d’alimenter les chroniques de ses propres emportements.
Peu de temps auparavant, le Zidane national avait déjà sacrifié la victoire des Bleus en Coupe du monde à la suite d’un musclé mouvement d’humeur contre un adversaire italien et jamais l’initiale de son nom ne résonna si promptement avec celle de Zorro, le redresseur de torts de nos imaginaires enfantins. Et puisque mai n’est pas chiche en souvenirs ritualisés, il nous revient aussi que certains, en 1968, furent baptisés les «enragés de Nanterre». Et que 3 ans plus tard, Maurice Clavel, trop oublié, rappelait aux chaumières cathodiques et pompidoliennes la puissance d’un coup de gueule avec son «Messieurs les censeurs, bonsoir!».
Une question se fait pressante : l’énervement peut-il être vertueux? Il bafoue en tout cas les bienséances de la correction politique et jure avec un certain relativisme post-moderne qui parfois prend les allures de ce qui, il y a quelques décennies, se nommait la bonne conscience. Opposer la noblesse des grands énervés (de Nietzsche à Orwell, de Voltaire à Zola, Bernanos et … Césaire), qu’on pourrait baptiser les intempestifs, à l’étroitesse d’esprit des petits hargneux (exemples au choix) ne suffit pas et ne va pas sans créer de dilemme : où situer Céline?
Il y aurait lieu de dresser une typologie de l’énervement qui distinguera en en évaluant la teneur et la valeur morales :l’irritation, l’aigreur, la contrariété, le mécontentement, l’agacement, l’excitation, l’agitation, l’impatience, l’intolérance, le ressentiment, la rébellion, le pétage de plombs, … Qui alignera les adjectifs en «on» : bougon, grognon, ronchon. Une rhétorique de l’énervement irait des propos avinés tenus au comptoir du Café du commerce local jusqu’aux harangues entonnées à la tribune de grandes institutions internationales (n’est-ce pas le Dominique de Villepin du discours à l’ONU contre la guerre en Irak qui préface Mémoire des esclavages d’Édouard Glissant?). À noter que l’énervement se pratique à gauche comme à droite quoique sur des tonalités différentes : volontiers populiste pour la première, plus individualiste pour la seconde.
Si j’ai pris le temps digressif de cette introduction mi-sérieuse qui comporte le risque de créer chez mon lecteur une réaction du type de celle dont ces lignes justement traitaient («Où veut-il en venir à la fin?»), c’est qu’un énervement me semble la seule motivation de l’article de Romain Bertrand, «Édouard Glissant et la critique postcoloniale de l’histoire», posté sur Mediapart suite à la publication du manifeste « Tous les jours de mai ». Et disant cela, j’avoue d’emblée ma perplexitéface aux arguments avancés, créditant donc Romain Bertrand d’une saute d’humeur – la mention des «historiens énervés» aura énervé l’historien, pour une cause qu’il ne nous appartient pas d’interroger – alors que j’ai par ailleurs tant apprécié la finesse et la justesse de son article «Par-delà le Grand récit de la Nation : l’identité nationale au prisme de l'histoire globale» (4 mai 2008, dans son blog «Histoires d’ailleurs»). Manière aussi de parer à la stérilisation en polémique d’un dialogue éventuel. Pourquoi donc Romain Bertrand a-t-il isolé la phrase qu’il met en épingle? Et comment a–t-il pu le faire?D’abord, tous les lecteurs de l’œuvre glissantienne savent qu’elle est faite de reprises et d’accumulations, de ressassements et d’autocitations, qu’un tel style sert la croyance en un mode de connaissance opposée au savoir régulé etordonné propre aux pensées de systèmes, savoir de maîtrise qui devient aisément savoir de domination. L’attachement d’Édouard Glissant à la figure et au mouvement du rhizome dont son œuvre adopte les déroulements rend malaisé de la morceler ou d’en détacher un élément. Le lecteur se balance entre l’impression de déjà lu et l’émotion du jamais lu, saisi d’un vertige illustrant la force du «tremblement» qui démontre a contrario combien mortifères sont les vérités et les émois définitifs. D’autant que sa pensée nomadise entre les poèmes et les essais, entre le théâtre et le roman.
Ensuite, un sérieux déficit méthodologique se manifeste lorsque 5 ou 6 lignes sont tirées d’un texte qui en compte près de 600 sur plus d’une vingtaine de pages, surtout un texte si hautement porté, nourri par la cadence glissantienne, lyrique et précise à la fois. Métaphore attendue dans le contexte insulaire antillais : on n’isole pas une vague de la mer! La critique littéraire se garde désormais du pointillisme, je ne sache pas que la critique historienne puisse se le permettre, au risque de retomber dans une historiographie événementialiste, celle des dates ou des faits, contre laquelle Édouard Glissant met précisément en garde en citant Jules Monnerot : «Les faits historiques ne sont pas des choses» (p. 5), en attaquant les «historiens chosistes» (p. 7, un paragraphe plus bas que la phrase incriminée) et l’«Histoire chosifiée» (p. 13). Le chosisme en histoire tient d’une idéologie qui classifie les situations du passé comme définitivement advenues et donc, en tant que telles, ne pouvant servir à condamner les méfaits y ayant été accomplis et leurs responsables. Ainsi neutralisées, elles ne pourront pas non plus aider à lutter contre les injustices du même ordre perpétuées aujourd’hui (voir, p. 14, «Tous ceux qui envisagent ou entreprennent d’"objectiver" l’Histoire…») et, à cet égard, quitte à isoler une phrase, je ferai remarquer que la toute première de «Tous les jours de mai» ne porte pas sur l’esclavage mais sur l’actualité du «scandale de la faim dans le monde» (p. 3).Le chosime fut déjà vilipendé sous un autre nom par Walter Benjamin en des temps qui allaient accueillir d’aussi sombres réalités que celles de la traite et de l’esclavage : «L’historicisme compose l’image "éternelle" du passé, le matérialisme historique dépeint l’expérience unique de la rencontre avec ce passé» (Œuvres III, Folio, 2000, p. 441). Et Benjamin invitait à «attiser dans le passé l’étincelle de l’espérance» (p. 431) contre les mythes du progrès linéaire et de l’histoire universelle, corollaires du postulat historiciste et impuissants à contrer le fascisme dont les dogues acculèrent le philosophe au suicide en 1940 à la frontière franco-espagnole.Au demeurant, le portait-charge que dessine Édouard Glissant contre les «historiens énervés» ne s’arrête pas à leur seule prétention d’objectivité, de neutralité et de scientificité, traits retenus, et dénoncés avec justesse, par Romain Bertrand. La critique d’Édouard Glissant, outre le chosisme prémentionné, se complète par la description d’uncomplexe de supériorité qui pousse de tels historiens à défendre «leur primauté nationale» et à refuser «ce qu’ils appellent l’abus d’une histoire de la compassion» (p. 19). Sont également visés un sociologisme et un psychologisme (pp. 19 et 20) cherchant par l’attribution de causalités indirectes à atténuer les véracités de la traite et du marronnage. Édouard Glissant examine ces positions comme dans Mémoires d’esclavages – dont les développements résonnent dans «Tous les jours de mai» et qu’il importerait de lire comme un premier acte pour la «commémoration nomade et diffractée» auquel le texte-manifeste appelle –, il réfute la généralisation d’une «philosophie de l’histoire» et la rigidité du structuralisme en tant qu’expressions d’une métaphysique de l’Un (Mémoires des esclavages, Gallimard, 2007, pp. 31 et 33) et comme auparavant, en 1997, dans le Discours antillais, il entreprenait un état de la question quant aux ratés des approches disciplinaires en sciences humaines face à la complexitéde la culture des Caraïbes francophones avec notamment toute une section intitulée «Histoire, histoires».
Édouard Glissant ne se prononce pas, en ces pages, sur l’Histoire mais sur les «usages et mésusages de l’histoire», en empruntant le nom donné à l’«Édition» dont laquelle est paru l’article de Romain Bertrand. Il ne prend pas parti dans une quelconque querelle d’historiens à propos de l’esclavage, il part d’une expérience historique et cherche à en tirer les implications pour la constitution d’un savoir de l’histoire. De la même manière, lorsqu’il traite de Matta ou Lam, il réfléchit sur l’esthétique, et en relisant Césaire ou Saint-John Perse, il médite sur la poésie.S’il s’écarte de la «régulation professionnelle de la production des savoirs», pour citer Romain Bertrand (p. 1),il ne s’abandonne à aucune vacance de rigueur dans la réflexion puisque, au contraire, il a précisé en de nombreux endroits les topologies par lesquelles s’acheminent ses analyses – le détour et la transversalité, par exemple.On se saurait nier une crise actuelle dans les fonctions et l’organisation du savoir, les problèmes du milieu académique ayant valeur d’épiphénomènes, et la réaction de Romain Bertrand s’en éclaire peut-être. Or, Édouard Glissant vise justement à dessiner une alternative dont le but voudrait que «les sciences humaines [soient] redéployées en Arts de l’humain» et que «le multiple et l’inextricable entreraient enfin dans la connaissance, comme le chaos dans les sciences physiques» (Les Entretiens de Baton Rouge, Gallimard, 2008, p. 91). L’enjeu est épistémologique et s’est justement déployé dans le monde anglo-saxon quant aux cultural studies en général et aux Black studies en particulier. Le choix doit s’opérer entre deux options : soit élaborer et adopter une méthodologie appropriée, «locale» dirait Bachelard, pour un objet spécifique là où se taisent les approches traditionnelles, soit profiter de l’impasse disciplinaire face à cet objet pour questionner la discipline et l’ouvrir à des voies inédites dont d’autres objets et d’autres disciplines sauront bénéficier puisqu’aussi bien la transdisciplinarité impose son évidence dans une telle reconfiguration. La première solution ne fait que reconduirel’impuissancetandis que la seconde demande l’audace des virages paradigmatiques. À celle-ci s’associe la méthode que pour sa part Édouard Glissant souhaite suivre et qu’ilexpose de façon claire et détaillée dans les pages de Mémoires des esclavages où il évoque sa conception d’un «Centre national pour la mémoire des esclavages et de leurs abolitions» pour la création duquel il avait été mandaté par le Président Jacques Chirac et dont il rappelait dans Libération du 9 mai dernier que, sur fond de commémoration orchestrée au Jardin du Luxembourg, les préparatifs de mise en place avaient été interrompus.
C’est dans un tel cadre qu’il faut lire «Tous les jours de mai» et non sur le fond de controverses corporatistes mettant en cause «Wikipedistes» et autres «historiens-amateurs», fustigeant historiens réactionnaires ou historiens-de-télévision. La pratique des historiens n’est pas visée dans ce texte qui interroge l’inscription de l’histoire dans le discours public. Sur ce point, une des idées maîtresses parcourant «Tous les jours de mai» lance, dans le souhait d’un nouvel horizon du savoir, une invitation aux «réseaux démultipliés de connaissances» (p. 3) qui alimenteront le partage des mémoires de tous les peuples dont la rencontre ouvrira à «une égale vision de nos histoires» (p. 20). Ce seront le tressage des «mémoires concourantes» (p. 21) ou «participantes» (p. 22), le maillage des «histoires transversales» (Mémoires des esclavages, p. 34) qui corrigeront les écritures partiales de l’historie, effaceront les inégalités identitaires et tisseront la solidarité nécessaire devant les dérives d’inhumanité encore en cours.
Certes, dans le travail historique, la décence exige que la dignité des victimes de l’esclavagisme et de toutes les oppressions soit sauvegardée en rappelant leurs plaies et leurs pertes, leurs deuils et leurs démences; ce rappel est opposé par Édouard Glissant aux tenants d’une histoire normative et normativée, le rappel de l’inacceptable négation qu’ont subie les victimes et non pas simplement «les saveurs aigres-douces des vies ordinaires» ou les «souffrances des humbles» comme l’entend Romain Bertrand (p.1). Toutefois, la parole d’Édouard Glissant ne vise aucunement la défense exclusive d’une mémoire communautaire bafouée ou offensée. Rejetant «les manœuvriers de la mémoire souffrante des peuples qui dénaturent les histoires autant que les historiens tronqueurs» (p. 8), il va jusqu’à réduire la portée de ce qu’il appelle dans Mémoires des esclavages les «mémoires de la tribu» et qu’il fait contraster avec la «mémoire de la Collectivité terre». À celle-ci, et non aux premières, de prendre en charge la conscience des esclavages car elle possède la capacité de se tourner vers le futur et de l’alimenter par tous les possibles dont elle a recueilli les tracées ou les promesses.
Loin des mémoires de communautés, seule la communauté des mémoires assurera l’aménagement de l’espace-monde pour tous, «la relation mondiale» ou un «Tout-monde» (p. 22) vivable dans toutes les langues et pour tous les imaginaires. Ce savoir sera un partage d’expériences dont la règle appartiendra à ceux qui ensemble partagent afin de ne pas céder à l’imposition unilatérale des vues biaiséesdes exploiteurs ou aux ressentiments obsessionnels des exploités. Les uns et les autres doivent en accepter le précepte sans être dupes de l’asymétrie qu’un tel engagement suppose mais, étape principielle, en le reconnaissant : «quitter le semblant du bon droit des causes pour considérer avant tout le droit du monde» (p. 16), celui d’une communauté sans dogmes et sans bornes, autorisera à contredire Romain Bertrand lorsqu’il craint qu’«une histoire faite par tous» le soit «par personne» (p. 1). La grammaire et l’arithmétique échangent leurs bons procédés : «tous» équivaut à la somme intégrale des «nous», la difficulté résidant dans l’intégralité à respecter. Y parvenir fera entrer «dans l’infini d’une quantité finie d’histoires, les histoires des peuples, qui se rencontrent enfin et s’éclairent peut-être et multiplient la Relation, de toutes unités à toute multiplicité» (p. 23).La Relation. Paré d’une majuscule qui n’est pas de majesté mais de souveraineté, le mot éclaire la phrase. Un mot-clé chez Édouard Glissant qui pourtant n’ouvre ni ne ferme aucune serrure conceptuelle dans son œuvre. Indéfinissable car il précède toutes les définitions en même temps qu’il en émerge. À dire le minimum, on esquissera qu’il désigne l’ensemble des traductions et des translations qui, empiriquement et poétiquement, font du monde le monde, une «totalité ouverte» qui apparente sans ressemblance ses données, qui rapproche sans similarité, échappant au prévisible ou à l’attendu. Le Tout-monde qui existe déjà et qui est à venir. De la Relation, les reflets et les ombres se tracent dans tous les ouvrages d’Édouard Glissant et il ne nous revient pas d’en traiter ici.Sauf à préciser que sa pensée explique un propos qui pourrait heurter les vaincus de l’Histoire au nom desquels Édouard Glissant interroge ses victoires : «[L’entreprise coloniale] a refaçonné en grande partie, même si ce n’avait pas été sa finalité, la structure du monde. Elle lui a esquissé une unité, ou une idée naissante de sa totalité […]. Et elle a révélé en même temps à ce monde, qui pour nous est désormais le Tout-monde, sa multiplicité […]. Les colonisations contredisent à la colonisation» (p. 9) L’impérialisme relia les continents et mit en contact les cultures, introduisit métissages et créolisations entre des identités étrangères les unes aux autres, concoctant un bouillon de modernité dont Faulkner est en littérature l’exemple révolutionnaire pour Édouard Glissant. Dans ses terreurs, le «passage du milieu» creuse l’idée même de la Relation comme pour certaines cultures l’exil façonna le principe de l’être-au-monde, la modalité d’une demeure sur la terre.Ce qui implique que la mention du postcolonialisme, associé à Édouard Glissant dès le titre de Romain Bertrand et cité de nouveau en conclusion, affiche son ambivalence. L’article, d’une part, commence par louer la réhabilitation de «la parole des "oubliés de l’histoire"» ainsi que la critique des nationalismes et de l’européocentrisme en vigueur dans la mouvance postcolonialiste (p. 3) pour ensuite s’inquiéter, sans le justifier, d’un relativisme non scientifique et déboucher soudainement, au tournant de la phrase de conclusion, sur l’évocation d’une apocalypse qui aurait entraîné un «monde sans Université, sans CNRS, sans EHESS, sans Langues O’». Curieuse angoisse nécrologique dans un article qui prenait son départ sur les «destinées d’outre-Occident». D’autre part, il est fait état de la «critique postcoloniale» comme si le milieu universitaire français l’avait désormais érigée en matière d’enseignement officiel alors que, les théoriciens les plus important traduits au compte-gouttes, il la découvre à peine, après des années passées à se gausser des campus nord-américains, et qu’il en importe maladroitement et sauvagement quelques thèses, encore considérées avec méfiance dans les endroits réputés les plus innovateurs, sans prendre le soin de réfléchir à ce constat élémentaire : il a existé plusieurs colonialismes et il existe donc plusieurs postcolonialismes. Enfin, pour ce qui concerne directement Édouard Glissant, sa pensée doit tant aux élans encore vitaux de l’anticolonialisme qu’il serait dommage de la brider par les prudences dont parfois se pare le postcolonialisme.Reste, en conclusion, un argumentaire (pp. 3-4) que je ne désire même pas commenter car tout le parcours biographique, politique, intellectuel et créatif d’Édouard Glissant suffit à le défaire, celui par lequel les propos de l’auteur du Traité du Tout-Monde se retrouvent du côté du négationnisme, de «l’anti-intellectualisme d’État» et des discours positivant la colonisation. Je choisis plutôt de juger untel amalgame selon un critère esthétique : il est d’un excessif mauvais goût, comme l’est une expression dont j’ose croire que le cynisme a échappé à Romain Bertrand. Évoquant les années 70 et filant une métaphore («le paquebot Sorbonne»), il écrit : «Mais l’eau a coulé sous les ponts (et dans les cales)» (p. 2). Dans le contexte commémoratif de l’esclavage et de la traite transocéanique, tout recours à l’imagerie navale s’avère pour le moins grinçant. Dérangeant. Énervant.