La réforme Blanquer: zéro pointé!

J'ai eu l'occasion de rencontrer il y a de cela quelques jours des "Stylos rouges", ce mouvement de profs, d'instit' et d'agents de l'Éducation Nationale qui s'est créé dans le sillage des Gilets jaunes pour défendre leur boulot et leurs missions.

J'ai eu l'occasion de rencontrer il y a de cela quelques jours des "Stylos rouges", ce mouvement de profs, d'instit' et d'agents de l'Éducation Nationale qui s'est créé dans le sillage des Gilets jaunes pour défendre leur boulot et leurs missions. Je les remercie et les salue chaleureusement ! Apprendre de l'autre, parler, échanger, se confronter à la réalité et au vécu de chacun permet de dépasser les sempiternels clichés et lieux communs qui encombrent les esprits et les journaux. Les profs sont particulièrement exposés à ce genre de poncifs et de méthodes nauséabondes qui consistent à les montrer du doigt comme de soi disant privilégiés. Les bas salaires, le stress de la profession, la forte sollicitation qu'ils accusent, le manque total de reconnaissance et les exigences qui s'accroissent sont à l'origine de la désaffection que connaît la profession, totalement à rebours de ce que balancent les médias et politiciens ! Ainsi un rapport sénatorial datant de 2016 expliquait que 750 professeurs stagiaires (première année d'exercice) avaient démissionné en cours de route en 2015, soulignant que ces démissions connaissaient une progression importante ces dernières années. Comment ?! Ce statut de "privilégié" ne saurait attirer les étudiants de la génération Y, pourtant eux aussi des fainéants notoires aux instincts individualistes affirmés ?!! Mince ! Mais où va la France ? Les difficultés que connaît la profession ne risque pas de s'améliorer avec le projet de Loi Blanquer. Tour d'horizon de cette mise à sac de l'Éducation Nationale qui s'annonce.

TAISEZ-VOUS ET BOSSEZ !

Dès le premier article du projet de Loi Blanquer, l'esprit de provocation prédomine. Comme seule réponse au mouvement #PasDeVague qui dénonçait le manque de considération de la hiérarchie vis-à-vis des difficultés quotidiennes rencontrées par les professeurs, ce premier article vise purement et simplement à mettre au pas les agents. Bien sûr les phrases sont alambiquées et peu compréhensibles, mais l'étude d'impact accompagnant le projet de Loi est plus clair : "Les dispositions de la présente mesure pourront ainsi être invoquées (...) dans le cadre d’affaires disciplinaires concernant des personnels de l’éducation nationale s’étant rendus coupables de faits portant atteinte à la réputation du service public". En somme, un prof ou quel qu'agent que ce soit ne pourra plus faire état de critique à l'encontre de son établissement, du programme scolaire ou de l'administration de l'Education Nationale, sous peine d'être coupable d'intenter à la réputation du service... Ceci est un dévoiement du devoir de réserve et contrevient totalement aux principes d'indépendance du fonctionnaire, pourtant une des vertus cardinales conférées au statut de la fonction publique. Blanquer veut bâillonner les profs qui voudraient se défendre contre sa loi scélérate !

Le Colonel Blanquer, en plus de vouloir faire taire ses troupes, sort la cravache et le fouet pour combler les manques d'effectifs dus aux suppressions de postes qui sévissent depuis des années à l'Educ' Nat'. Je cite Blanquer l'Equerre : "Nous allons transformer 2085 ETP (=postes) en heures supplémentaires". Oui, voici venue les heures supplémentaires obligatoires ! Déjà les profs étaient soumis à une heure supplémentaire obligatoire, il veut désormais en imposer une deuxième pour boucher les trous. Vu de loin, cela peut sembler quelque peu anecdotique pour quelqu'un qui n'est pas du métier, mais vu de près la réalité est bien différente. Tout d'abord, chaque heure compte dans le métier : une heure nécessite un temps important de préparation, chaque prof vous le dira. De plus, une heure supplémentaire peut provoquer l'ajout d'une classe entière, soit une trentaine d'élèves en sus avec son train de copies, de parents d'élèves supplémentaires à gérer et une équipe pédagogique supplémentaire à intégrer.

Blanquer, en fidèle disciple de Sarkozy, vend cette heure supplémentaire comme une réponse aux revendications du pouvoir d'achat du corps enseignant. Il ressuscite le "Travailler plus pour gagner plus" ! Comble du cynisme, cette deuxième heure supp' sera pourtant moins bien payée que la première... Il est pourtant évident que les professeurs ne demandent pas à travailler davantage, mais simplement à vivre mieux de leur travail par l'augmentation du point d'indice et de leur salaire horaire. Est-ce trop demander que de vivre de son travail ?

"Est-ce trop demander que de vivre de son travail ?" C'est aussi la question que posent les AESH et les AVS, ces "auxiliaires" qui sont là pour s'occuper individuellement des enfants en difficulté, par exemple ceux handicapés moteurs ou autistes. Ces agents subissent un statut très précaire (1 an renouvelable 5 fois), mal payé et à temps partiel imposé avec environ 24 heures par semaine. Ces agents, sans formation et sans contact avec les parents, sont à la merci d'un non renouvellement de contrat et sont la honte de l'Education Nationale et de l'idée que l'on se fait d'un service public un minimum respectueux de ceux qui travaillent pour le faire vivre. Au total on dénombre environ 100 000 AESH/AVS en France, c'est dire si le sujet social est particulièrement crucial à faire entendre ! A quand la titularisation et une paye décente pour ces agents ?

SACCAGE DES CLASSES ET DES ELEVES

La réforme Blanquer applique à l'Education Nationale les principes qui se trouvent déjà dans d'autres administrations (que j'ai le plaisir de connaître...), notamment celle de la réorganisation permanente. Ainsi, Blanquer cherche à appliquer des méthodes "innovantes" pour permettre la scolarisation dès 3 ans. Pour cela, les communes qui ne disposent pas de suffisamment de places dans les écoles publiques seront obligées de financer les écoles privées sous contrat pour qu'elles puissent accueillir les élèves supplémentaires : un nouveau cadeau pour les écoles privées ! Cette réforme veut également "bouger les lignes" en permettant aux classes de CM1 et CM2 d'être déplacées directement dans l'enceinte des collèges (vous rêvez pas), notamment dans les zones rurales où les écoles coûteraient trop chères. Cela semble totalement irresponsable de laisser se côtoyer des enfants avec des ados en pleine puberté, mais c'est bien ce que prévoit Herr Colonel Blanquer !

Pour ajouter une couche, même quand l'école ne sera pas supprimée, la fonction de directeur d'école sera transférée au Principal du collège situé dans la même zone. Je vous laisse imaginer l'éloignement des interlocuteurs et du service public d'éducation pour les parents d'élèves... Et même pour les profs !

Évidemment, le manque de moyens conjugué à la hausse du nombre d'élèves met sous tension les classes. Ainsi les contingentements sont augmentés. En zone prioritaire (REP+), le nombre maximum d'élèves en collège passe de 23 à 25 élèves, les autres collèges augmenteront les effectifs scolaires de 29 à 30 élèves par classe. Au lycée, la réforme des spécialités sans moyen supplémentaire va également éclater les cadres connus, de nombreuses spécialités seront donc absentes des établissements ; mais le génialissime Blanquer entend mettre en œuvre toutes les méthodes disruptives et innovantes pour libérer les énergies du nouveau monde numérique ! Ainsi compte-t-il proposer aux élèves des vidéos de cours "à distance" du CNED dans des salles dédiées. Une personne sera bel et bien présente pour surveiller les élèves, évidemment ce sera un salarié sans formation, au contrat précaire et à la rémunération dérisoire, en somme c'est l'ubérisation de l'école au sein de l'école par le ministre lui-même ! Au moins peut-on lui reconnaître de l'inventivité et une certaine pugnacité dans la casse du service dont il a la charge !

Enfin, et je crois que c'est le plus cynique, Blanquer n'oublie pas de s'attaquer aux lycées professionnels. En réalité il l'a déjà fait, mais comme toujours ces établissements n'intéressent pas grand monde : fils d'ouvriers et d'employés aux conditions sociales défvorisées, invisibilisés dans les débats publics et destinés à poursuivre la reproduction sociale de leurs parents se retrouvent dans des lycées professionels dont les réformes sont souvent passés sous silence. Blanquer a eu la main lourde à leur égard en supprimant enore des heures de français et d'histoire géo après avoir été l'artisan du bac pro en 3 ans au lieu de 4 sous couvert d'économie lorsqu'il officiait comme directeur d'administration dans le quinquennat de Sarkozy.

Pourtant l'objectif de l'école est double. Former pour l'avenir, pour le quotidien, pour vivre ; et éduquer l'esprit pour le rendre clairvoyant, lucide, pour faire des citoyens éclairés, capables d'inventer, d'imaginer, d'innover et de penser le monde dans lequel ils sont avec une certaine indépendance. Ainsi, l'école doit donner les clés pour comprendre le monde social et géographique qui nous entoure et avoir le recul nécessaire sur celui-ci, ce n'est donc certainement pas une fabrique à créer des robots taillables et corvéables à merci par des managers. L'école doit être ni l'anti-chambre de la caserne ni celle de la sacristie ni le parvis de l'usine, mais un lieu de savoir et de connaissance : un sanctuaire, et ceci dans le respect de ceux qui enseignent et des agents chargés d'administrer cette institution.

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