Discussions turinoises

Voici quelques semaines j'étais en déplacement en Italie, plus précisément à Turin. J'ai eu l'occasion de discuter avec un ami italien bien au courant de ce qu'il se passe en France. Alors que nous attendions son train à la gare de Turin nous avons échangé à bâtons rompus de la situation italienne.

Sirotant une pinte de blonde sans saveur et aux bulles plates, tous deux attablés, je demande à Silviano :

-C'est sympa comme ville Turin, les arcades sont vraiment agréables je n'imaginais pas ça comme ça. À vrai dire je m'imaginais rien à propos de Turin, je n'en avais aucune image concrète. Tu vois je me rends compte que l'on ne parle jamais de l'Italie en France, ou très peu, souvent de façon un peu méprisante... J'ai l'impression que nous sommes obnubilés par l'Allemagne et les Etats-Unis et que l'on ne s'intéresse pas aux autres pays qui nous entourent. A la rigueur on parle parfois de l'Espagne pour les vacances et du Royaume-Uni pour rigoler... Mais pas vraiment de l'Italie tu ne trouves pas ?

-À vrai dire les Italiens ont souvent l'impression d'être méprisés par les Français...

Étant déjà vaguement conscient de cette situation, l'aplomb de sa réponse me surprend davantage que son contenu. Ses lunettes de soleil m'empêchent de deviner ce qu'il pense. Je m'enquiers :

-Je trouve aussi, il traîne toujours l'idée en France que vous êtes soit bordéliques soit des mafieux. Ca ressort sans arrêt, souvent sur le ton de la blague mais on sent un certain dédain. Comment est-ce que les Italiens vivent ça ?

-A la longue c'est usant... Il retrousse les manches blanches de son costume blanc, s'affaisse sur la table et joue quelques instants avec son dessous de verre rafraîchi par la condensation puis, pris d'une soudaine indignation se redresse : "Attends ! Par exemple l'autre coup des policiers français ont franchi la frontière italienne pour arrêter un type et le ramener en France. C'est totalement illégal, mais les autorités françaises ne se sont même pas excusées, ça leur paraissait normal ! Dans la presse française quasiment pas un mot, ici on en a beaucoup parlé... Et les chantiers navals de Saint-Nazaire ! Les Italiens voulaient les reprendre mais le ministère français a fait la fine bouche. Les Français préfèrent faire des affaires avec les Chinois et les Coréens plutôt qu'avec leurs voisins latins ?! On est pas assez fiables ? Pas assez bien ? Trop méditerranéens ? J'en sais rien... Et j'en ai des tas des exemples comme ça ! et avec les dernières élections ça va pas s'arranger.

Comme je m'y attendais, le sujet dérape un peu et on bifurque sur les élections italiennes toutes fraiches qui ont amené au pouvoir la formation populiste inclassable Mouvement 5 Etoiles avec l'extrême droite tout à fait classable de Salvini. La serveuse nous coupe et nous sert l'un de ces fameux aperitivo qui font la réputation de cette ville gastronomique. Je me bâfre puis lui lance :

-Comment t'expliques ce choix des Italiens ?

-Oulah ça remonte loin. Après quelques instants de réflexion, il m'indique que c'est un retournement total de la situation italienne vis-à-vis de l'Europe. "En fait on a longtemps été très eurobéats en Italie, il faut dire qu'après l'unification en 1871 l'on a jamais été un pays aussi bien cimenté que la France ou même que l'Allemagne, alors beaucoup d'Italiens on pensé que l'Europe serait l'avenir de l'Italie qui n'en deviendrait qu'une province à côté de celles allemande et française. De telle sorte que nous avons totalement cédé face à l'Europe et nous nous sommes laissés faire.

-C'est vrai qu'on a plutôt l'impression que l'Allemagne a essayé de tirer son épingle du jeu en imposant ses règles dans les traités, la France de son côté essaie surtout de résister à l'intérieur de l'Europe...

-Oui, des stratégies différentes pour faire valoir vos intérêts que nous n'avons pas vraiment eue ici. Alors évidemment, quand la crise s'est déclarée, voir tous ces "partenaires" et cette belle Europe nous tourner le dos et nous insulter, c'était une véritable gifle ! Maintenant l'Italie se débat dans une cure d'austérité qui n'en finit pas. Te rends-tu compte que même les routes commencent à être vendues ici ?" De ce sujet fort intéressant je préfère faire abstraction. "Et puis la question des migrants n'a rien arrangé : encore une fois l'Europe nous a laissé nous débrouiller tout en nous faisant la leçon ! On s'est retrouvé esseulés, et les migrants qui partent dans d'autres pays sont renvoyés chez nous à cause du truc de Dublin !"

Je suis un peu pris de court et gêné par le surgissement des migrations dans notre discussion. Pour autant, j'ai pas envie d'en rester là !

-Enfin... C'est quand même pas eux qui poussent les jeunes Italiens au chômage ni qui vous imposent les cures d'austérité !

-Un peu pensif et agacé, il s'accroche. "Non c'est sûr... En revanche on nous a abandonnés, nous qui croyions tant à l'Europe lorsqu'on a appelé à la rescousse pour traiter tout ça elle s'est défilée... Depuis la France c'est plus facile de faire la leçon. En tout cas il faut que tu comprennes qu'il faut se mettre à la place des Italiens si tu veux savoir ce qu'il s'est passé ici la semaine dernière. On se sent humiliés. C'est une forme de sur-réaction..."

Une voix s'extraie des hauts-parleurs de la gare, je ne comprends rien à rien car je ne parle pas italien. Silviano s'impatiente et tape le sol avec ses souliers en cuir "bon le train s'est pris 10 bonnes minutes de retard... Je trouvais ça bizarre que la voie ne soit pas encore indiquée... " Reprenant le feu de la discussion " tu sais, quand on regarde l'histoire récente de l'Italie c'est inquiétant, ce pays est une sorte de laboratoire politique. Le fascisme a précédé de 10 ans le nazisme, on a eu Berlusconi qui était un précurseur de Sarkozy et, par certains aspects même de Trump ! On a eu notre Macron avec Renzi, encensé à son arrivée avant d'être brutalement désavoué, et désormais on a l'extrême droite..."

Je ne réagis pas. Cette perspective m'inquiète. Nos regards planent dans le vide quelques instants. S'évitent. Se dérobent. Je finis d'un trait ma pinte, sors 10 balles, "Tu devrais de dépêcher tu vas rater ton train avec tes cauchemars !

-Ah ! le temps file ! A bientôt et vive l'Europe !"

En le voyant détaler dans son costume trois pièces blanc immaculé, ses cheveux gominés et ses lunettes Ray ban pour attraper son train in extremis alors qu'on l'attendait depuis 30 minutes, je me dis qu'il est quand même un peu bordélique et mafieux ce cher ami italien.

Inspiré de faits réels.

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