Quel rapport entre la défaite de Farida Amrani et les vaches suisses ?

L'abstention est-elle une marque de désintérêt pour la politique ou la manifestation d'une défiance ?

Sortir du discours moralisateur

Désormais tout le monde connaît Farida Amrani, candidate FI aux législatives partielles qui a atteint le deuxième tour face à Chouat, le candidat de la macronie, marionnette de Valls le Barcelonais. Le scrutin a été marqué par une énorme abstention malgré le tapage national qu’il y a eu autour de cette législative partielle. Certes, ce type de vote a toujours du mal à attirer les électeurs qui n’y voient pas l’enjeu, mais tout de même la campagne a été très dynamique et fortement couverte par les médias nationaux et, je crois, locaux.

La première réaction des gens politisés est de déplorer ou de dénoncer cette abstention. Ainsi lit-on sur les réseaux sociaux que si en pleine contestation des gilets jaunes, le Macron-boy Chouat a réussi à l'emporter sur sa circonscription sans que personne ne se soit bougé pour lui mettre la raclée qu’il méritait, cela signifierait que les gens cautionneraient ou, du moins, laisseraient faire la politique de Macron. Ils laisseraient passer car, au fond "ils s’en foutent", "ce sont des inconséquents", "ils n'ont rien compris", "ils préfèrent regarder les Anges ou une autre pitrerie télévisuelle lobotomisante", etc etc.

Oui l’abstention est le premier parti de France, personne ne se lève pour aller voter blanc pour exprimer son mécontentement. Le fameux « devoir civique » est bafoué, négligé. Les mêmes discours moralisateurs et impuissants reviennent sans cesse : « le droit de vote, la liberté de choisir, nos aînés ont donné leur vie pour l’obtenir et vous n'allez même pas voter ! ». Or ce n’est sûrement pas en culpabilisant sur un hypothétique « devoir de citoyen » que l’on fera reculer l’abstention, c’est en la comprenant puis en la combattant fermement. Pour cela il faut déjà écouter ceux qui ne vont pas voter, ce qui oblige à un peu plus d’effort que de simplement les mépriser. A part quelques endormis qui ne savent pas qu’il y a une élection (un certain nombre tout de même), les gens restent à la maison car « ça ne sert à rien d’aller voter », et en plus « ils mentent sans arrêt ». Voilà ce que disent les abstentionnistes.

« Ca ne sert à rien d’aller voter »… Comment leur donner tort ?

La France a voté Non au traité constitutionnel, ainsi que les Pays-Bas et l’Irlande. Pour quel résultat ? Finalement il a été imposé contre la volonté claire et nette du peuple.

Hollande promettait de combattre la finance. Puis Hollande a fait la Loi Travail et a allongé la cotisation pour les retraites, tout en donnant 40 milliards aux entreprises par an. Ce type a démontré à tout le monde que voter ne servait sensiblement à rien puisque, quoi que l’on vote, c’est la même politique générale qui est appliquée. Pour couronner le tout il a intronisé un banquier d’affaires ministre de l’économie.

Macron, créature du PS qui lui a échappé, a continué le travail. Sur l’espoir de faire autrement de la politique et de rétablir le lien entre le peuple et le personnel politique, Macron s’est fait élire. Il reste que ce tour de passe-passe n’a pas trompé longtemps les citoyens, les tours de magie n’ont pas la même consistance que la science dure et la prestidigitation n’impressionne plus dès lors que la combine est révélée. Les affaires se multiplient, tandis qu’il n’a même pas besoin de trahir les électeurs vu qu’il n’avait rien promis : comble de la dépossession politique des Français, ils ont voté pour un homme dont ils ne connaissaient rien sur la base d'aucun programme ! Ce n'est plus un sentiment de trahison mais de duperie et d'injustice qui prédomine.

Ainsi la cause de l’abstention en France ne vient pas d’un je-m’en-foutisme généralisé, en tout cas je ne le crois pas. La cause première est le sentiment profond d'in-conséquence du vote. En France, la démocratie est étouffée, transformée en un régime plébiscitaire. Pour combattre cela, qu’une seule solution : redonner le pouvoir au peuple.

Et la démocratie directe ?

Je reviens de quelques jours en Suisse. L’air pur des montagnes a laissé mon esprit vagabonder. D’autant qu’en Suisse, les paysages et entrées de villes ne sont pas pollués et corrompus comme en France par de panneaux publicitaires agressifs, la publicité est quasiment absente de l’espace public.

Avantages et désavantages des régimes parlementaires et présidentialistes

Il existe cependant un type de réclame courant et peu gênant : les placards pour les initiatives populaires. En Suisse la démocratie est vivace, là-bas on vote pour tout, les citoyens s’emparent des décisions et des débats. J’ai pu voir en quelques jours là-bas une multitude de réclames pour n’importe quel sujet. Grâce au concours d’un certain nombre de citoyens, une votation (=référendum) est organisé et un débat s’en suit où chacun doit se prononcer sur le sujet. Par exemple, actuellement une votation porte sur le sort des cornes des vaches ! Celles-ci sont fréquemment coupées par les éleveurs, les défenseurs de cette pratique la justifient en évoquant les bagarres entre vaches qui se blessent à cause des cornes, tandis que leurs adversaires jugent que les cornes font partie du bien-être animal. D'où une votation pour savoir si les cornes des vaches doivent entrer dans la Constitution. Une autre votation est en cours sur « l’autodétermination de la Suisse », j’avoue ne pas m’être penché sur le sujet et ne pas saisir les tenants et aboutissants de cette votation, mais le fait est qu’une bonne partie de l’espace public est occupé par ces votations. Une autre avait porté sur l'augmentation de la vitesse sur les routes nationales (rejetée) et encore une autre sur l'achat d'avions de chasse, et tant d'autres.

Authentique vache suisse. Authentique vache suisse.

 La comparaison avec la France est frappante. En France, la principale élection se porte sur une personne qui doit, par son charisme et son autorité, guidé le peuple et prendre les décisions pour tout le monde. Le candidat qui gagne la Présidentielle en France jouit d’immenses pouvoirs, les élections suivantes se résumeront durant 5 ans à des plébiscites du pouvoir : pour ou contre le roi?

Cette personnalisation à outrance a des aspects attirants. D’ailleurs les Suisses et les Belges s’intéressent à la politique française pour ce qu’elle a de spectaculaire et de rocambolesque. En réalité, le régime de la 5ème République est un théâtre, celui du coup d’éclat permanent, le clash remplace les idées et les citoyens observent cela en comptant les points mais sans prendre part réellement aux décisions qui sont prises. Cette mise en scène de la politique s’observe comme on regarde de la télé-réalité : les engueulades s’enchaînent, chaque jour une nouveau rodéo politique apporte son lot d’informations et de retournements venant nourrir des chaînes en continu friandes de ces mascarades. Dans cette théâtralité le citoyen est absent, simple spectateur, au mieux son rôle se résume à celui de critique, mais certainement pas d’acteur. La démocratie de la Vème République se résume donc à un vote défouloir, une catharsis qui déresponsabilise le citoyen car il n’est pas convié aux véritables décisions.

On oppose souvent le régime parlementaire à celui présidentialiste de la Vème République. S’il permet une certaine culture de la négociation, le régime parlementaire porte en lui également d’importants désavantages. Le manque de stabilité de ce régime est un faux-défaut trop souvent mis en avant par les partisans de l’ordre et de l’autoritarisme alors qu’il est facilement résoluble, la preuve en est que la plupart des pays qui nous entourent ont adopté ce système sans cette difficulté, sauf lors des périodes de crise politique. La politique belge me semble plus calme et consensuelle mais la culture de la négociation qui découle du régime parlementaire donne le plein pouvoir aux partis qui, en conséquence des suffrages, négocient avec plus ou moins de bonheur ce qu’ils avaient promis de mettre en place lors de la campagne. L’avantage du régime parlementaire est de favoriser le compromis et, par cela, la cohésion nationale, le désavantage est que le pouvoir est détenu par quelques partis minoritaires qui négocient, comme en Allemagne, des Grosse Koalition (coalition droite-« gauche ») où les partis se neutralisent, entraînant le statu quo et le dégoût des citoyens qui ne voient pas d’effets tangibles à leur vote. Enfin, seules les préoccupations des partis sont mises en avant, si un sujet n’intéresse personne au sein de ce parti (par indifférence ou impensée), le sujet ne sera probablement pas traité lors de la campagne. Ce régime mou est fluide en général car il n’apporte que peu de prises à la contradiction, cette léthargie empêche le citoyen de prendre une place trop importante dans les décisions.

La démocratie directe suisse met à l’honneur le citoyen : s'en inspirer ?

Dans le système suisse, les décisions difficiles à trancher où les sujets non abordés par les partis le sont directement par les citoyens. La méthode est très fréquemment utilisée étant donné que depuis 1848 la moitié des référendums dans le monde ont eu lieu en Suisse (565 en Suisse entre 1848 et 2012). Il existe 3 types de référendums :

Référendum obligatoire: Pour toute modification de la Constitution, ou toute adhésion aux organismes internationaux, une double majorité de la population et des cantons doit être réunie. Depuis 1848, il y a eu 214 référendums obligatoires et 160 ont été acceptés.

Référendum facultatif: Les citoyens suisses, à condition de réunir 50.000 signatures dans les 100 jours suivant l'adoption d'une loi, peuvent déclencher un référendum pour la faire rejeter. Le référendum facultatif a permis au peuple de rejeter 93 lois depuis 1848 (sur 169 tentatives). Pour les organisations politiques ou syndicales, il est très facile de recueillir les 50.000 signatures qui correspondent à environ 1% du corps électoral.

Initiative populaire: Le peuple suisse peut déclencher un référendum pour modifier la Constitution (dont l’acception est bien plus large qu’en France). Pour cela, 100.000 signatures doivent être récoltées en 18 mois (soit environ 2% du corps électoral).

Les cantons et les municipalités peuvent également faire l’objet de votations locales sur les mêmes principes.

En incitant le peuple à s’emparer de tous les sujets, le système suisse conserve la conflictualité des débats indispensable à l’exercice démocratique et permet d’apporter une décision claire prononcée par le peuple.

Instaurons la démocratie dans tous les domaines

En s'inspirant de cela, j'aimerais que l'on puisse faire la même chose dans nos collectivités locales. Si une part du corps électoral souhaite une votation sur le transport gratuit, cette sollicitation doit garantir que le vote aura bien lieu en étant régi par un cadre légal et des outils consultatifs appropriés. Politiques agricoles, culturelles, d’urbanisme, des transports, de santé, d’éducation, etc, tous ces sujets peuvent être mis sur la table du moment que le citoyen le décide, à lui ensuite de s’organiser pour réaliser le travail de conviction qui s’impose avec les associations et les collectifs spontanés de citoyens, aux adversaires de s’organiser pour appuyer une contre-argumentation et, enfin, au corps électoral de se prononcer pour décider ! Ceci ne doit pas être vécu comme une défiance envers les hommes et femmes politiques, mais au contraire comme une marque de confiance envers les citoyens, c’est-à-dire le peuple qui doit disposer des rênes du pouvoir. On peut bien sûr concilier le système des élections tel qu’il existe avec la démocratie directe. Les élections continueront à avoir lieu pour élire un conseil régional ou municipal avec un programme à appliquer mais le peuple doit pouvoir s’emparer des questions qui ne le sont pas par les politiques tout au long du mandat de ceux-ci. Il doit également pouvoir révoquer ses élus. Seule l’élection présidentielle devrait être impérativement abolie car elle concentre, en elle-même, une tendance et un rapport trop despotique au pouvoir pour permettre une véritable emprise des citoyens sur le gouvernement.

En conclusion, pour combattre l’abstention nous devons augmenter le pouvoir démocratique du peuple !

Citoyennes, citoyens, prenons le pouvoir !

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