Après la catastrophe de Gènes, quels changements en vue pour nos routes ?

Après la catastrophe survenue à Gênes, que penser de l'état des routes en France ? Au-delà des aspects techniques et budgétaires du domaine routier, je voudrais revenir vers l'aspect organisationnel et sur les nouveautés qui pourraient être inscrites dans la Loi Mobilités prévues pour octobre. Enfin, on revient sur l'Italie et ses ambitions de privatisation de la route.

Les routes françaises ont la réputation d'être de bonne qualité, cependant tout le monde peut constater leur dégradation continuelle. Les routes nationales sont dans un piteux état, conséquence directe des restrictions budgétaires qui sévissent au sein du ministère de l'écologie en charge des routes nationales.

Rouen : la ville aux 100 (mille) nids de poules

Sur l'agglomération rouennaise, les routes sont gérées par la Métropole avec une rare négligence. Les cyclistes déjà ordinairement abandonnés par cette Métropole sombrent fréquemment dans les nids d'autruche (une poule faisant rarement un nids d'un mètre de diamètre) qui jonchent les routes rouennaises. J'avoue ma stupéfaction quand j'ai débarqué à Rouen en 2013, je n'avais jamais vu un tel point de délabrement routier dans une ville française. J'ai d'ailleurs fait une sacrée gaffe en achetant un vélo de route, j'en suis désormais réduit à slalomer entre les trous béants avec l'appréhension de me vautrer sur la route au moindre trou que je n'aurais pas perçu à temps. Au final nombre de cyclistes vous diront qu'ils choisissent leur itinéraire non pas en fonction du temps de parcours ou de la tranquillité de la voirie, mais bien en fonction de leur état.

Pour les voitures, la situation n'est finalement pas plus réjouissante. Une amie a réussi à se faire rembourser par la Métropole un amortisseur éclaté par la chute dans un de ces célèbres nid d'autruche. Lorsque l'on emprunte la route longeant la plateforme de tramway entre la Matmut et la place Voltaire rive gauche, la plupart des voitures choisissent de rouler directement sur la plateforme de tramway plutôt que sur la route afin d'épargner les amortisseurs de leur véhicule. Durant ce temps, la plateforme de bus à haut niveau de service reste bien sûr inaccessible aux vélos !

Les routes nationales : un service public sur la sellette ?

J'aimerais revenir sur les routes nationales pour vous rapporter ce qu'il se trame déjà depuis de nombreux mois à leur sujet dans les coulisses du cabinet de la ministre des transports. Il se trouve qu'en tant que syndicaliste dans le domaine j'ai quelques informations de première main...
Le réseau routier national forme le réseau structurant du pays avec d'une part le réseau concédé (les autoroutes privées) et d'autre part les routes nationales ainsi que les autoroutes non concédées (comme par exemple la quasi totalité de l'A86). Ces dernières sont gérées directement par l'État sous forme d'un service public : ce sont vos impôts qui financent l'entretien, l'exploitation et le développement (grands investissements) de ces routes.

Sauf qu'évidemment notre cher gouvernement qui ne peut supporter l'existence d'un service public sans capital et sans actionnaire aimerait mettre un terme à cette situation quasi-bolchevique ! Les principales autoroutes pouvant rapporter gros ayant déjà été privatisées, il s'agit désormais de trouver une méthode pour amorcer la privatisation des routes étatiques. Les têtes d'œuf ont donc trouvé une solution intermédiaire pour amorcer cette marche en avant vers la relégation au privé : l'Agence Nationale des Routes.

Kesako ? L'idée est simple. Regrouper l'ensemble des routes gérées par l'État (nationales et autoroutes non concédées) dans un établissement public industriel et commercial (EPIC) comme l'était il y a peu la SNCF avant la loi de cette année. La grosse différence avec un service public "classique" de type "DDE" (pour schématiser, le nom a changé depuis 10 ans mais personne ne semble le savoir) tient au financement d'une part et au statut de ses salariés d'autre part. Ainsi, un EPIC peut embaucher sur statut privé, ce qui constitue déjà une attaque contre le statut de la fonction publique sous lequel les actuels agents sont embauchés. Ensuite, le financement d'un EPIC ne peut pas être une simple ligne budgétaire comme l'est n'importe quel service public : l'EPIC doit se financer en engrangeant des recettes commerciales. Pas forcément intégralement, mais au moins en bonne partie.

C'est pourquoi les hauts fonctionnaires du ministère des transports réfléchissent, avec le cabinet de la ministre, à une panoplie de nouveaux prélèvements pour fournir des recettes commerciales à cette future Agence Nationale des Routes : péages urbains, vignettes en tout genre, etc etc. La route va donc être encore plus chère qu'elle ne l'est !

L'Italie montre le chemin du néolibéralisme latin

Bon, mettons les pieds dans le plat... A quand la privatisation ? J'y viens. Sans excès, je m'inspire seulement de ce qu'il se passe chez notre voisin italien qui a subi la catastrophe que vous savez à Gènes. En Italie, l'agence des routes existe déjà, elle s'appelle l'ANAS. Cette agence est sous la tutelle d'un énorme gestionnaire d'infrastructure, la Ferrovie dello Stato dite "FS". Cette société est historiquement le gestionnaire du réseau ferroviaire italien, elle a été transformée en société anonyme dans les année 90 avec des capitaux 100% publics (comme la SNCF désormais). Son insatiable gourmandise pour les actifs de ses voisins géographiques l'a déjà conduit à racheter les chemins de fer grecs (merci la Troïka) puis, plus récemment, à reprendre dans son giron l'ANAS. Cette holding tentaculaire possède donc le réseau ferré italien et les routes nationales italiennes.

Forte de cette énorme accumulation d'actifs, les dirigeants de la FS souhaitent désormais s'introduire en bourse pour financer le développement et l'entretien des routes et voies ferrées. Cette intention date de 2015, elle n'a pas encore été suivie d'effet mais la FS évoque la date de noël 2019 pour son entrée en bourse.

Ainsi, l'Italie qui a souvent un temps d'avance dans la marche vers le néolibéralisme latin, montre le chemin que souhaitent emprunter les macronistes, dans ce domaine comme dans d'autres : privatisations des routes, introduction en bourse de l'actif, recherche de rentabilité, profitabilité du capital privé.

La fac, les hôpitaux, les routes... Ils nous prendront tout !

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