Que penser de la mobilisation du 17 novembre ?

Je pense que chacun sait qu’il se passe « quelque chose » le 17 novembre… Ce mouvement est une fusée à plusieurs étages, assez complexe car il met en perspective plusieurs questions comme le le rôle des réseaux sociaux, celui des organisations constituées, la place de l’extrême droite, etc. Je ne reviendrai pas sur les raisons de la hausse du prix à la pompe, déjà développées par d'autres.

Le 24 octobre je reçois un message privé sur facebook. Une compagne de lutte avec qui je frappe le bitume quand il faut défendre ces causes auxquelles j’adhère m’informe d’une nouvelle date : le 17 novembre, on bloque tout !

Le même jour, mon mur facebook recouvert d’ordinaire d’appels aux manifs ou d’articles sur Macron/Mélenchon/catastrophe écologique/licenciement de lanceur d’alerte/bébés sans bras, commence à accueillir cet appel pour le 17 novembre.
« Le 17 novembre, gilet jaune sur le tableau de bord et on bloque les routes contre le racket de l’État  ! »

Bizarre, j’ai pas franchement l’habitude de lire ce genre d’appels sur mon mur. Ca ressemble aux protestations contre les 80 km/h, un peu gueulardes, pas franchement dans mes goûts. Et je continue à recevoir des messages, certains venant de personnes que je n’ai pas revues depuis le lycée et que je crois peu politisées.

Très vite, des avertissements sont lancés notamment par le syndicat Solidaires. « Ne participez pas le 17 novembre, ce sont les fachos qui appellent ! ». Cette affaire prend une bien drôle de tournure. Rapidement deux camps se forment entre ceux qui veulent endiguer le mouvement perçu comme émanent de la « fachosphère » et ceux qui veulent y participer soit en faisant corps avec la revendication, soit pour participer à ce qui se précise comme un mouvement de masse anti-Macron. Les débats sont rudes !

La mobilisation par les réseaux sociaux : reflet de la difficulté des organisations à mobiliser

Tout d’abord, la première chose qui me frappe c’est de voir cette mobilisation percer les bulles informatives que forment facebook. Vous avez déjà dû remarquer que facebook a cette tendance par ses algorithmes à vous confiner dans une bulle qui vous donne l’impression que tout le monde est d’accord avec vous. Ainsi, sur mon mur j’ai pour ainsi dire jamais de posts sur « l’islamisation de la France », le grand remplacement, ou même un débat pour trancher entre la ligne Macron et la ligne Wauquiez à droite. Pour ainsi dire tout le monde est peu ou prou d'accord avec moi, à quelques nuances près bien sûr. Ces bulles sont créées par les algorithmes de facebook car celui-ci vous propose des amis qui aiment les mêmes choses que vous d’une part, et sélectionne des posts que vous êtes susceptibles d’apprécier d’autre part. Nombre d’amis que faceook me propose sont des insoumis ou des gens proches de mes idées, me cantonnant toujours plus dans l’idée que mon avis serait majoritaire. Sur facebook chacun est isolé dans sa bulle, « percer » les bulles reste donc un exercice très difficile et visiblement, il a été relevé pour cette action qui semble transcender ces bulles. Cette mobilisation est rampante, plus souterraine que celles auxquelles nous sommes habitués. L'ampleur est difficilement estimable mais un groupe facebook qui réunit 140 000 personnes en quelques jours, ce n'est pas anodin !

Pourquoi cette relative réussite ? Il existe dans le pays une colère qui appelle à être mobilisée. Il est clair que les mobilisations anti-Macron initiées par les syndicats (CGT en tête) ou les organisations politiques, sans être ridicules n’ont pas été à la mesure de ce que l’on pouvait attendre d'elles et n’ont pas permis d’endiguer le macronisme. Cette fraction de la population en colère, exaspérée par ce gouvernement, attend un mouvement puissant pour le contenir. Beaucoup attendent une action concrète et, vous le savez, se tiennent à l’écart des syndicats et des partis politiques jugés trop timorés ou trop corporatistes. Enfin, certains habitués des mouvements sociaux sont las de marcher gentiment sur les routes autorisées, dans les axes décrétés par la Préfecture avec une ambiance d’enterrement, laissant penser d’ailleurs que la lutte est morte, le mot d’ordre vain. Ceci est particulièrement vrai à Rouen, l’ambiance étant rarement à mettre au crédit de nos manif’.

Ne soyons donc pas surpris par ce qu’il se passe. Cette énergie, si nous n’arrivons pas à la capter, se déversera vers d’autres formes de mobilisation, et surtout d’autres revendications. Pour l’instant, ça reste limité à des revendications sur le prix de l’essence mais ça pourrait s’élargir sur d’autres champs.

L’extrême droite : initiatrice, propagandiste ou simple récupératrice ?

Par son caractère radical, sa connotation poujadiste (=anti-impôt, j’y reviendrai), ses revendications résumables par « Ma bagnole, mon boulot », le mouvement peut inciter l’extrême droite à tenter une récupération. Qu'en est-il réellement ?

Poujadisme ou défiance légitime envers l'impôt ?

Le poujadisme, mouvement politique d’extrême droite de la IVème République qui se rebellait contre toute forme d’imposition, était une doctrine bancale qui s’apparente aux libertariens américains actuels. Pour les poujadistes, l’impôt était forcément une intervention de l’État excessive dans l’économie, une intrusion dans le porte-feuille, une attaque en somme contre la propriété privée et le droit de faire ce que l’on veut de son argent en répudiant toute forme d’esprit collectif si ce n’est, bien sûr pour ces gens-là, les racines profondes de la Nation (religion, « roman national », etc). Le poujadisme avait pour base électorale les petits commerçants et artisans, cette France profonde et rurale contestataire. C'était en quelque sorte les ressorts des bonnets rouges, frange du patronat violente, anti-impôt et sensible à la droite la plus réactionnaire et la plus violente. Marine Le Pen connaît bien le sujet, son père ayant été député poujadiste dans les années 50... C’est donc par le prisme de cette doctrine que l’extrême droite tente de récupérer la colère populaire engagée dans ce mouvement. Mais ce mouvement est-il réellement poujadiste ?

Je suis un partisan de l’impôt comme outil républicain visant à financer les services publics, les grandes politiques publiques d’intérêt général et, enfin assurer la redistribution sociale. Mais il reste clair que l’impôt, lorsqu’il est injuste, lourd et reversé aux puissances d’argent, peut être la source d’un mécontentement populaire légitime. N’importe qui venant de la gauche et regardant l’histoire de la Révolution Française peut aisément comprendre qu’un impôt qui ne concernait pas les plus riches, la noblesse et le clergé en étant dispensés, mais qui frappait lourdement et à proportion de leur valeur le sel et le pain, soit les produits de première nécessité, était une raison légitime de révolte.

Dès lors, que penser d’un impôt élevé sur le carburant, produit de première nécessité dans la ruralité ? L’argument d’une fiscalité écologique seriné par le gouvernement est d’un rare cynisme quand on a suivi l’affaire Hulot et l’inconséquence écologique dont Macron et Philippe font preuve à chaque occasion. Comment croire qu’un gouvernement qui avait pour projet de fermer 9000 km de ligne ferroviaire, la majorité dans des milieux ruraux reculés, ait pour réel projet de changer les habitudes de déplacement des ruraux ? Il est évident que tout ceci est une imposture, que cet argument ne vient servir qu’une cause injuste : compenser les cadeaux faits aux riches par ce gouvernement via la suppression de l’ISF et la baisse de l’imposition des entreprises.

Je peux donc lire cette contestation en compatibilité avec l’esprit républicain qui m'anime sans me perdre dans le poujadisme réactionnaire. C’est une bonne nouvelle !

L'extrême-droite est-elle vraiment à la manœuvre ?

Pour poursuivre sur ce thème, j’ai tâché d’en savoir davantage sur les organisateurs de cet événement. Je n’ai pas tout regardé, seulement l’organisation qui se fait par facebook sur la ville de Rouen. Pour cela je me suis inscrit sur deux groupes facebook de Rouen, l’un de 3000 personnes et l’autre de 1300 personne (souvent les mêmes). Pour ce que j’ai pu en voir, je n’ai rien vu de ce qui se rapprocherait d’une connivence avec l’extrême droite dans ces groupes. J’ai pris la peine également de regarder les profils facebook des administrateurs :

-Un fan de poids-lourd (…), qui travaille dans le secteur mais qui publie une photo de lui dans une manif’ avec des banderoles PCF en second plan,

-Une nana qui participe à une asso de protection des animaux,

-Un type qui dit qu’il aimerait que le peuple se réveille mais doute que cela arrive tant que les gens penseront que ce sont les étrangers le problème,

-D’autres personnes qui n’affichent pas vraiment d’opinion politique, même en avril 2017 (date toujours intéressante à observer pour deviner l’inclinaison politique de la personne).

Pas vraiment des thuriféraires du grand remplacement donc. Quelle déception ! Si vous avez d'autres exemples je suis bien sûr preneur, je n'ai pas pris le temps d'écumer les groupes facebook non plus, mais à première vue j'ai l'impression que l'extrême droite essaie de récupérer sans dominer la mobilisation, tout du moins à Rouen.

Alors... que faire ?

Après ce long développement, je crois qu’il en valait la peine, j’en viens à ma position.

Déjà, je suis un adepte du vélo et je ne tiens pas à bloquer les pistes cyclables.

Ensuite, une manif’ doit pour moi se faire à plusieurs, si possible à pied car c'est plus écolo et plus convivial, pas chacun dans son coin sans pouvoir se parler !

Enfin, si j’entends les préoccupations des personnes qui veulent participer à ce mouvement, la revendication en tant que telle se fracasse sur mes convictions écologiques. Il serait d'ailleurs intéressant d'avoir une analyse géographique des participants, car j'en connais des gens qui se plaignent du prix de l'essence mais ne daignent pas prendre le bus qui est en bas de chez eux pour aller au boulot... je parle même pas du vélo.
A mes yeux, la lutte contre le réchauffement climatique est une nécessité permanente, c'est pourquoi j'estime que tout doit être fait en ce sens. Il faut décarboner notre économie, faire les investissements nécessaires pour cela notamment pour limiter la consommation de gaz et de fioul dans le chauffage des logements en améliorant la rénovation énergétique des bâtiments, ce que le gouvernement ne fait pas puisqu'il a diminué les aides pour isoler les logements (si si !). En renforçant les lignes ferroviaires rurales aux fréquences faméliques et aux horaires ineptes. En fermant les centrales thermiques et en déployant les énergies alternatives. En stoppant les grands projets routiers inutiles qui vont augmenter la circulation routière. Comme tout cela est absent du débat et des revendications, je ne serai pas dans ce mouvement.

Je n'irai pas, mais pour autant je ne jette pas la pierre sur ceux qui veulent y aller et ne les traiterai pas de facho !

Alexis

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