Qatar 2022 : avant le beau jeu, un bilan macabre

Un travailleur indien assigné au stade Al-Bayt, une des enceintes de la coupe du monde 2022, est décédé ce lundi, selon le comité d’organisation du tournoi. Derrière le décès de l'ouvrier, une liste déjà longue faisant état - en 2015 - de plus de 1.200 morts depuis l'attribution du mondial au Qatar en 2010.

Les qataris ont vu les choses en grand pour « leur » mondial.  Chantiers gigantesques, stades aux bords de l’eau et complexes climatisés…  à défaut d’une équipe compétitive, le Qatar a les moyens de s'offrir la plus belle coupe du monde tous les temps. Pour autant, sans ouvriers tous les pétrodollars du monde ne suffiront pas à atteindre ces ambitions dantesques. Problème,  le Qatar manque d’ouvriers et doit en importer : les travailleurs étrangers représentent 94% de la main d’œuvre du pays.  Amnesty International  estime qu’environ 5.100 ouvriers travaillent sur les différents chantiers qataris relatifs à la tenue de la compétition.  Ce chiffre devrait être multiplié par 7, pour atteindre 36 000 d'ici deux ans.

Depuis son attribution polémique au Qatar, l’organisation de la coupe du monde 2022 est entachée par plusieurs révélations sur les conditions de travail de la main d’œuvre immigrée.

En 2014, l’ONG Pravasi Nepali alertait déjà la communauté internationale sur la mort de plus de 400 travailleurs népalais. En 2015, le Washington Post publie, suite au rapport de l’ONG Human Right Watch, une infographie choc : 1200 travailleurs étrangers étaient morts depuis 2010.

Un rapport de l’ONG Amnesty International publiée le 31 mars 2016 met une nouvelle fois en lumière les funestes conditions des travailleurs immigrés. « La FIFA a échoué, presque complètement, dans sa volonté d’empêcher la construction d’une coupe du monde sur des violations des droits de l’Homme » déclare Salil Shetty, secrétaire général d’Amnesty International, malgré les nombreuses promesses en ce sens.

Dans l’esprit de tout fan du ballon rond, la coupe du monde est un rêve dont les stades constituent le plus bel écrin. Pour les travailleurs interrogés par Amnesty International, ces lieux ressemblent davantage à des tombes à ciel ouvert.

L’ONG a interviewé 234 travailleurs, la plupart originaires du Bangladesh, de l’Inde et du Népal. Tous ont fait état des “conditions sordides” dans lesquelles ils travaillaient : confiscation de passeport, retard ou non-paiement des salaires, documents de travail non délivrés ( ce qui les exposent à des arrestations ) et même du travail forcé.

« Ici j’ai la même vie qu’en prison » témoigne Deepak, un sidérurgiste travaillant sur le Khalifa International Stadium.Cet esclavage moderne est rendu possible par le système de la  Kalafa, qui régit la vie des étrangers travaillant au Qatar. Ce système n’autorise pas un employé à changer de travail ou quitter le pays sans l’autorisation de son « parrain », qui est généralement son employeur.  Sur les 234 travailleurs interviewés par Amnesty International, 88 se sont vus refuser le droit de quitter le pays.

Le gouvernement avait annoncé en octobre 2015 la réforme de ce système par une loi qui entrera en vigueur en décembre 2016. Cependant, elle ne devrait pas permettre aux travailleurs de rentrer chez eux.

La majorité des travailleurs arrivent criblés de dettes. Beaucoup payent des recruteurs dans leur pays d’origine,  dont les tarifs vont de 500$ à 4.300$, pour à terme se rendre compte du bourbier dans lequel ils ont été menés. La précarité de leurs situations les oblige à tout accepter, même les situations les plus dégradantes. « Il m’a juste insulté et expliqué que si je me plaignais encore une fois, je ne quitterais jamais le pays »  les contremaîtres n’hésitent pas à menacer comme en en témoigne Nabeel, sidérurgiste indien. « Depuis, je fais bien attention à ne pas me plaindre de mon salaire ou quoi que ce soit d’autre » ajoute-t-il.

Le calvaire ne se limite pas au travail. Les logements où sont entassés les ouvriers se révèlent insalubres et dangereux. Des chambres peuvent abriter jusqu’à 8 personnes, sans alarme anti-incendie ni  extincteurs. La cuisine et les toilettes sont des plus rudimentaires et les conditions d'hygiènes sont des plus déplorables. Et, si l’un des travailleurs venaient à se plaindre, les moyens de pressions dont disposent les managers ne tarissent pas : non-paiement, déportation, interdiction de quitter le territoire, …

La confiscation de passeport est également une pratique généralisée, bien que punie par la loi Qatari.

Comme si la situation kafkaïenne des travailleurs ne suffisait pas, ces derniers sont parfois l’objet des pires humiliations à l’image de ce semi-marathon en claquette et jean sur l’heure du déjeuner, marathon auquel certains ont été obligés de participer pour amuser leurs employeurs.

Que les révélations viennent d’Amnesty International ou du Washington post, qui prévoit la mort de plus de 4.000 ouvriers avant le début de la compétition,  les deux entités qui chapotent la coupe du monde – la FIFA et le Supreme Committee for Delivery and Legacy(1) - font pour l'instant la sourde oreille.

(1)   Organisation qatari chargée de délivrer les lieux et projets du tournoi

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