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Billet de blog 15 juin 2016

La face cachée de l'unboxing

Déballer un cadeau et saupoudrer le tout de commentaires face à la caméra, ça s’appelle de l’unboxing, et ça cartonne. Des parents ont eu l’idée de reproduire le concept avec leurs enfants, à l’image du Studio Bubble Tea.

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C’est le nouveau phénomène sur YouTube. T-shirts pastel, teints de pêches et  sourires candides affichant des dents laits à peine tombées, Athéna et Kalys présentent, sur fond blanc, un nouveau kit de Lego récemment acquis.  On les voit déballer le kit, donner leurs avis sur le packaging,  le visuel, expliquer ce qu’elles aiment ou pas puis s’amuser, tout simplement.

On qualifie ce genre de vidéo d’ « unboxing ». Le concept est simple, un enfant découvre un jouet et livre ses impressions face caméra. Plus ludiques qu’un catalogue, ces présentations plaisent autant aux enfants qu’aux parents. En témoignent la chaîne d’EvanTubeHD, anglais d’une dizaine d’années et tenor du genre, dont les vidéos atteignent jusqu’à 71 millions de vues.

Revenons en France. L’aventure Bubble Tea débute un 1er avril 2014, par de simples vidéos d’unboxing. Mickaël – le père – filme ses deux filles, Athéna et Kalys, respectivement 9 et 4 ans,  s’émerveiller au fil des cadeaux ouverts.

Le succès est rapidement au rendez-vous pour les deux têtes blondes. Deux à trois vidéos sortent par semaine et comptabilisent entre 100 000 à 500 000 vues chacune. Les abonnés affluent – 470 000 aujourd’hui – et, fort de ce succès, le Studio Bubble Tea se décide à accélérer le rythme de production.

Depuis la rentrée 2015, le Studio produit quotidiennement des vidéos. Ce qui n’est pas sans poser de problèmes. Kalys et Athéna sont toutes les deux scolarisées et tournent en parallèle. C’est épuisant et cela se voit, dans certaines vidéos elles apparaissent fatiguées voire lassées du rituel quotidien.

Le plus heureux semble être le père. Il se décide même à organiser des rencontres avec les fans, comme celle du 9 avril à JouetClub où la vue d’une foule de jeunes bipèdes accompagnés de leurs parents l’égaye lui plus que ses filles.

En parallèle, il lance des Vlogs, sortes de minis-reportages spontanés où l’on peut entrer dans l’intimité des deux jeunes filles. Anniversaires, visites d’un parc attraction et soirées cinéma, tout y passe et les vues explosent, à l’image de l’après-midi piscine qui dépasse les 5 000 000 de vues.

La vidéo de trop. La séquence des deux enfants en maillot de bain en met plus d’un mal à l’aise. En commentaires, des spectateurs interpellent Mickaël. Exhiber ainsi ses enfants sur YouTube n’est pas sans risque. Les cas de harcèlement sont nombreux et les plus jeunes ne sont pas épargnés.

Début avril, c’était Timy, petit garçon de 7 ans, qui en faisait les frais. Le 9 avril, il poste sur sa chaîne Youtube une première vidéo où il tient des propos obscènes, il n’en fallait pas plus pour lancer la polémique. Les parents du garçon sont rapidement pris à partie sur différents forums et certains internautes vont jusqu’à interpeller les services sociaux. Sa chaîne sera finalement supprimée et son frère avouera l’avoir obligé à réaliser la vidéo.

L’exposition d’Athéna et Kalys en vidéo tranche avec l’attitude du père qui lui semble avoir conscience des enjeux. Il n’apparut face à la caméra que très récemment, pour les 4 ans d’Athéna.

Mesure de précaution ou simple envie de laisser le beau rôle à ses filles, impossible de savoir. Dans tous les cas, la polémique enfle et des Youtubeurs avertis se décident à parler du Studio, à l’image d’Absol. Le Youtubeur explique dans sa vidéo les risques que prend le Studio Bubble Tea, et particulièrement concernant le respect de la vie privée des deux jeunes filles.

Cependant, respect de la vie privée et droits d’auteur sont à différencier. Si Absol a brillamment abordé la thématique de la vie privée, une autre question reste à élucider.

En effet,  peut-on qualifier la situation d’Athéna et Khalys de travail ?

« Dès lors que le représentant légal a perçu de manière régulière une rémunération, qu’il a mis en scène ses enfants avec des horaires fixes et contraignants pour ces derniers, on peut qualifier l’utilisation de l’image des enfants de travail » m’explique Dalila Madjid, avocate au barreau de Paris et spécialisée en droit du travail et droit de la propriété intellectuelle, contacté par mail.

La situation est complexe. D’une part, la rémunération des Youtubeurs est une zone grise, la plateforme communique très peu sur ce sujet. On estime que YouTube reverserait 50% des recettes publicitaires générées par les vidéos à leurs auteurs, avec un peu moins d'un euro pour mille vues.

Mickaël, le père d’Athéna et Kalys, affirme vivre des revenus de sa chaîne. Il doit par conséquent percevoir de manière régulière une rémunération.

D’autre part,  il ne faut pas oublier que les deux jeunes filles sont scolarisées. Les vidéos sont tournées, au choix, en dehors des heures de cours ou le weekend. Dans les deux cas, les horaires sont fixes et au vu du rythme de sortie des vidéos (une par jour), la tâche est pour le moins contraignante.

Le trio tombe par conséquent sous le coup de la législation encadrant le travail des mineurs. Officiellement, la loi n’autorise le travail de ces derniers qu’à partir de 16 ans, sauf dans le domaine artistique et à condition de respecter des contraintes particulières.

« Les enfants mineurs de moins de 16 ans doivent bénéficier d’une autorisation administrative, écrite après l’avis d’une commission spécialisée qui vérifie le temps de travail, la compatibilité avec la moralité de l'enfant » détaille Maître Madjid. Ici, impossible de savoir si cela a été le cas, le Studio Bubble Tea n'ayant pas voulu répondre à mes questions.

Avec le travail vient alors la question de la rémunération. Nous connaissons l’histoire de Jordy, précurseur du phénomène des enfants stars. Son cas a fait jurisprudence et la France protège aujourd’hui relativement bien les enfants qui se lancent dans une carrière artistique. 

Selon la loi, une partie est reversée au représentant légal  et les 90% restant sont automatiquement versés sur un compte ouvert au nom de l’enfant auprès de la caisse des dépôts et consignations, bloqué jusqu’à la majorité. Dans le cas présent, c’est YouTube qui rémunère le Studio et, encore une fois, le flou juridique qui entoure la plateforme et ses acteurs permet à ces derniers de contourner le droit français.

« En théorie, les dispositions applicables aux enfants mineurs de moins de 16 ans travaillant dans le domaine artistique devraient s’appliquer pour les enfants en question. Et si le père perçoit des rémunérations liées à des contrats avec des marques, ou par des vidéos promotionnelles, il devra verser une partie à la caisse de consignation » m’explique Dalila Madjid. En théorie. Pour le moment il est impossible de savoir si toutes les dispositions citées sont mis en place.

Loin de vouloir mettre en cause le père des deux filles, c’est l'absence de cadre que je pointe du doigt. Le Studio Bubble Tea est un cas à suivre.

 Le Studio Bubble Tea a été contacté à plusieurs reprises et n’a souhaité répondre à aucune de mes questions.

Ceci est ma première "enquête". Tout conseil est bon à prendre, n'hésitez pas.

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