Nos terrains vagues

Lorsqu’on parcourt à pied la banlieue, l’impression de confusion monotone est à son paroxysme. Il y a d’abord, et c’est ce qui frappe en général le passant, la manifestation de la misère (…). Bernard Charbonneau, Le Jardin de Babylone, Gallimard, 1969

 

Lorsqu’on parcourt à pied la banlieue, l’impression de confusion monotone est à son paroxysme. Il y a d’abord, et c’est ce qui frappe en général le passant, la manifestation de la misère (…). Bernard Charbonneau, Le Jardin de Babylone, Gallimard, 1969.

 

Suite à la lecture de ce texte de Charbonneau, dans lequel il exprime, entre autres,  son point de vue sur la banlieue de l’époque et sa description morose d’un terrain vague, je n’ai pas pu m’empêcher de réfléchir. Réfléchir à mon enfance et adolescence au Havre, au 36 rue de Reims, au milieu de ces grands ensembles érigés dans l’après-guerre pour accueillir les populations immigrées. Derrière chez moi il y avait un terrain vague, depuis devenu un city stade. Ce terrain, vague, vague comme nos vies, vague comme notre futur, celui de ma famille, mes amis et moi. À quoi est-ce que je pense quand je parle de quelque chose de « vague » ? C’est à la fois le vide, l’inutilité mais aussi une présence. Là, entre centre-ville riche et dynamique et une campagne aisée et paisible. Nous étions là, comme ce terrain, présent, inutile.

A l’origine ces habitations devaient pallier à la crise du logement liée aux vagues migratoires. Une solution temporaire. Mes grands-parents, espagnols, y ont atterris au milieu des années 1960. Proches des chantiers où travaillait de temps à autre mon grand-père et desservis par les transports en communs conduisant à l’usine, ces logements étaient à l’époque une opportunité pour ces immigrés, un répit pour le gouvernement. Ma mère et mes oncles y sont restés, faute d’ascension sociale. Aujourd’hui, toujours là. Entre deux mondes, non pas par utilité mais car nous ne pouvons faire autrement. Nos présences vagues, physiquement ancrées dans cette enclave, socialement effacées. Condamnés à regarder le dynamisme de cette ville basse, devenue vitrine depuis notre plateau. Tout comme ce terrain, on nous laisse tranquille, là depuis plusieurs années, inamovibles, offrant une trêve à la municipalité mais à la merci du politique ou de l’entrepreneur qui nous jugeraient indésirables.

De l’organisation architecturale de la cité aux « galeries » marchande d’Auchan tout ne semblait qu’être une copie déformée du centre, un amas de logements sans réelle organisation car en expansion trop rapide pour l’Homme. Une réplique bon marché pour donner un semblant d’humanité. La nature même semblait difforme. Cloisonnée dans des parcs au milieu de monstres de bétons, les mêmes arbres, la même herbe piétinée. Du point de vue qu’est le mien aujourd’hui, cette cité, ma cité, ressemble à ce terrain vague que décrit Charbonneau. Une poubelle difforme et anarchique où sont entassés matériaux et individus, tenus à l’écart. Que ce soit par le système éducatif, les transports en commun, les politiques publiques et les discours discriminatoires créant un « banlieusard » unique dans l’esprit de la majorité des français.

La plénitude du vide, des barres de béton pour encadrer l’abandon. Nos cœurs, nos yeux aussi vides que nos comptes en banque. Nos existences grises, le désespoir. Se résigner, le sentiment que rien ne change, que les émeutes n’étaient qu’un cri au milieu du désert. Des exemples de réussites qui donnent un espoir, qui justifient la maxime « Quand on veut, on peut ». Vu de loin, des exemples, vu de près des exceptions. Des exceptions telles que leurs exploits sont relatés par les médias et politiques. Peut-on parler de norme quand on peut compter ceux qui réussissent ?

 

Réduit à faire la queue pour les aides sociales, la honte de la dépendance, une honte anonyme au milieu de notre foule. À la fois proche de toutes ces personnes par solidarité et si éloignés par l’indignité de notre situation, notre embarras. Les yeux, rivés vers le sol, pour ne pas voir et ne pas être vus. Le « merci » et le regard fuyant face à l’employé postal qui vous donne ce chèque. Le sourire pour les autres, ce sourire qui bétonne notre détresse. Le temps passe, et le futur est de plus en plus cadenassé, le sentiment de ne pas avoir les clés. L’incompréhension face à une République, une école qui me jettent leurs valeurs au visage, leurs valeurs qui ne correspondent pas à ma réalité.

Le sentiment de ne se reconnaître en rien, ce sentiment d’impuissance qui te prend à la gorge, qui t’empêche de parler, de trouver un relais. L’impuissance face au déni de ta réalité, la colère face à toutes ces personnes qui ont pris l’habitude de côtoyer ta misère, ce frottement perpétuel qui les empêchent de voir, de te voir.

La colère face à cette image d’un jeune encapuchonné mettant à feu et à sang Paris dans les manifestions pro-palestiniennes, ce jeune homophobe, violent, antisémite, délinquant et sectaire qui ne me correspond pas. La colère quand on invite les mêmes personnes à la télé, qui font tout ce bruit autour de la banlieue, ce bruit qui ne fait rien d’autre que maintenir le silence.

Inadapté à leur réalité, à leurs valeurs. Abandonné comme ce chantier que l’on laisse de côté car le terrain est glissant ou que les fondations se révèlent trop fragiles. Vague comme ce terrain, inutile. Face à l’impossibilité de me projeter je me suis laissé guider, par « eux ». Comme ce city stade aujourd’hui, « ils » voulaient me construire selon leur image de moi. Un enfant, pauvre, à la situation compliquée, un futur prolétaire qui rêvera d’ascension sociale, face à son téléviseur comme calmant. Je considère mon parcours scolaire comme un empilement de miracles. À la sortie du collège on me conseillait de m’orienter vers l’artisanat. À la sortie du lycée une formation professionnalisante semblait la plus adaptée. Une fois le BTS obtenu, un choix implacable: la recherche d’emploi ou une licence professionnelle. Me voilà malgré « eux », en Master 2 de science politique aujourd’hui, un miracle.

Ce qui se passe vis-à-vis de cette jeunesse est une faute grave du gouvernement et des précédents, des médias, des personnes qui l’exclut. L’humain n’est pas fait pour être ancré, l’humain est profondément libre. L’ancrer à une identité, ancrer cette jeunesse à cette identité-là, c’est l’enchainer.

Comme pour le terrain vague, seules les herbes les plus résistantes peuvent traverser l’épaisse couche de béton. Comment peut-on en vouloir à ces herbes, dénaturées par le goudron de ne pas être comme les autres. Comment peut-on en vouloir à ces herbes et non pas au béton et à ceux qui l’ont coulé? Peut-on sincèrement ne pas comprendre ces herbes encastrées dans ce béton, noircies, qui ne répondent que par leurs cris ?

Et aujourd’hui j’ai peur, j’ai peur quand après ces attentats je vois notre gouvernement toujours s’attaquer aux effets et non aux causes. J’ai peur quand je vois des hommes politiques et journalistes parler de jeunesse perdue, qui dérive, et ne lui donner aucunes solutions à part sa mise aux bancs. J’ai peur quand j’entends les termes mosquéisation, remigration, inadaptabilité démocratique, étrangers, ennemis, islamo-fascime, salafou-djihadisme (innovant celui-là). J’ai peur quand on amalgame ma jeunesse à ces dérives, quand on nous uniformise aux yeux de tous.

 

Cependant j’ai espoir.

J’ai espoir quand je vois ces « banlieusards » qui ne crient plus.

J’ai espoir quand je vois un groupe comme PNL toucher des personnes qui n’ont rien en commun avec ce quotidien.

J’ai espoir quand je vois Mouloud Achour, le Bondy Blog, Mediapart, les hommages à Zyed et Bouna.

J’ai espoir quand je vois que ces émeutes n’ont pas été vaines, que c’est ce cri qui nous permet aujourd’hui de parler, de dire que rien n’a changé.

J’ai l’espoir que nos cris se transforment en parole, que cette parole change notre situation. Notre parole, c’est la construction de notre quotidien, notre réalité.

Je finirais par cette phrase de Frantz Fanon : « Parler, c’est exister pour l’autre. »

Moi, 23 ans, étudiant, enfant d’immigrés espagnols, musulman, futur journaliste et ayant vécu, étudié en ZEP/ZUS et tous autres acronymes possibles pour désigner ma réalité, je m’adresse à vous :

Monsieur Hollande, Monsieur Valls, Monsieur Sarkozy, Monsieur Juppé, Madame Vallaud-Belkacem, Messieurs et Mesdames du gouvernement, Messieurs et Mesdames les députés de tous bords, Messieurs et Mesdames les journalistes et experts de la banlieue en tout genre.

 

J’existe.

 

(Et accessoirement je vous emmerde.)

 

 

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.