«Pédagogie» et projet de loi El Khomri : grandeurs et misères de l'insignifiance

Alors que la mobilisation contre le projet de la loi «El Khomri» se durcit, un branle-bas de combat politique et médiatique pour ridiculiser ses participants s'organise : besoin de «pédagogie», «incompréhensions», «rumeurs» et psychologisation de l'opposition sont de sortie. Cette réaction, devenue classique, est surtout un signe d'une incapacité du monde politique à comprendre le politique.

"Ce qui caractérise le monde contemporain ce sont, bien sûr, les crises, les contradictions, les oppositions, les fractures, mais ce qui me frappe surtout, c’est l’insignifiance. Prenons la querelle entre la droite et la gauche. Elle a perdu son sens. Les uns et les autres disent la même chose. [...] Les responsables politiques sont impuissants. La seule chose qu’ils peuvent faire, c’est suivre le courant, c’est-à-dire appliquer la politique ultralibérale à la mode. Les socialistes n’ont pas fait autre chose, une fois revenus au pouvoir. Ce ne sont pas des politiques, mais des politiciens au sens de micropoliticiens. Des gens qui chassent les suffrages par n’importe quel moyen. Ils n’ont aucun programme. Leur but est de rester au pouvoir ou de revenir au pouvoir, et pour cela ils sont capables de tout. Il y a un lien intrinsèque entre cette espèce de nullité de la politique, ce devenir nul de la politique et cette insignifiance dans les autres domaines, dans les arts, dans la philosophie ou dans la littérature. C’est cela l’esprit du temps. Tout conspire à étendre l’insignifiance."

Ce jugement radical était émis en 1996 par le philosophe, sociologue et psychanalyste critique Cornélius Castoriadis en 1996, dans le cadre de l'émission "Là Bas Si J'Y Suis" et qui allait donner deux ans plus tard naissance à l'essai La Montée de l'Insignifiance est quasiment devenu un truisme de l'analyse politique. Si les gens ne font plus confiance au politique, c'est que ceux qui en font métier sont nuls. Cependant l'analyse de Castoriadis allait plus loin que cela : il s'agissait bel et bien de remettre en cause une organisation sociale du politique et de poser la question des origines de sa dégradation. Pour cela, Castoriadis posait de façon simple les conditions de réussite dans une démocratie fonctionnant par l'élection. Le métier politique nécessite pour Castoriadis deux capacités distinctes et, à vrai dire, opposées : la capacité d'accéder au pouvoir, et celle de gouverner. Or, l'idée selon laquelle l'un serait lié à l'autre suppose l'existence de figures héroïques, existence complètement imaginaire. En réalité, accéder au pouvoir demande une capacité de flatterie (des médias, des électeurs, des groupes de pression) qui ne s'accorde pas avec la capacité de gouverner, c'est-à-dire de faire des choix qui soient à la fois consistants et tranchés dans un espace en conflit (c'est-à-dire la société démocratique, qui est fondée sur l'idée de s'accomoder du conflit au lieu de le réprimer ou de le nier).

D'un strict point de vue temporel, la première capacité - de flatterie - est plus importante que la seconde : quelqu'un sachant gouverner mais ne sachant pas se faire élire vivotera au mieux aux marges du monde politique. La formation présente des cadres politiques ne nie pas cette état de fait, et même la sanctifie : l'importance accordée au domaine de la "communication politique", supposée science des foules, aux sondages, supposés instruments de mesure de "l'opinion", en sont les preuves, et ce même sous des aspects de volontarisme résistant. Récemment, dans l'émission "Dimanche et après" de France Culture, le politologue Thomas Guénolé faisait par exemple astucieusement remarquer que le volontarisme de Manuel Valls était surtout le signe d'une grande volonté à aller dans le sens du vent. Il s'agit de chercher une "voie moyenne", un éloge du radicalisme dans la modération, à chercher, comme le veut le dicton, à réconcilier la chèvre et le chou de façon systématique. De ne surtout rien décider qui puisse être soit nouveau, soit courageux, soit contra-cyclique, sans pour autant afficher un immobilisme réellement présent. Il est à ce titre fascinant d'observer le vocabulaire de "la réforme". Les mesures politiques proposées par la loi "El Khomri" n'ont rien de nouveau ou d'original : il ne s'agit que de mesures inspirées d'une économie monétariste qui a été décrédibilisée depuis fort longtemps mais continue de servir de référentiel de politique économique depuis les années 80 à sensiblement tous les gouvernements successifs (mis à part une occasionnelle mesure de façade comme les 35 heures hebdomadaires, les seules par ailleurs à avoir eu pour l'instant un effet positif sur l'emploi). Mais cet immobilisme profond, qui consiste à faire la même chose qu'avant mais à grands gestes, a réussi à s'imaginer "réformateur" d'une "société bloquée". Splendide détournement des mots.

Cet immobilisme vient de la situation même des dirigeants. La dissolution des idéologies (qui devrait être prise pour ce qu'elle est, un drame, mais est fêtée comme un progrès de l'humanité) conduit à ne penser le politique qu'au travers d'un seul prisme, celui de "l'intérêt commun pacifié". Ce n'est pas dans des problèmes de personne que se trouve la faute : c'est dans les conditions même de ce qui leur est nécessaire pour participer au monde politique. Par extension, et souvent par homogénéité sociale les groupes fonctionnant en proximité avec ce monde - celui des fameux "éditorialistes", par exemple - sont également concernés. La flatterie s'accomode mal du conflit, elle ne peut exister que si l'on suppose un intérêt général dans lequel il est possible de satisfaire tout le monde de façon égale : augmenter ou maintenir le service public tout en diminuant les impôts, augmenter le temps de loisirs et le temps de travail à la fois, rendre les gens plus autonomes en les soumettant à des procédures plus importantes, garantir la sécurité avec moins de règles, etc. Ce raisonnement a sa logique dans une approche strictement électoraliste de la politique, mais est politiquement absurde. C'est ce que nous apprend le philosophe John Dewey (voir par exemple Le public et ses problèmes) : le véritable intérêt général, si tant est qu'il puisse exister, ne peut être que la conséquence d'une opposition, s'il le faut violente, des considérations sur une situation, opposition pondérée par la question de l'usage et des conséquences sur leur vie quotidienne.

La prise d'une mesure - de la déclaration d'une guerre à celle d'installer une benne à ordure sur un trottoir plutôt qu'un autre - est toujours productrice de conflits. Une société ne peut exister sans conflits - raison pour laquelle la démocratie est un système préférable : c'est le seul régime qui ne fonctionne pas sur le meurtre brutal d'une partie au conflit - et nier cet état de faits ne peut conduire qu'à une seule position, le soutien du fort contre le faible. En effet, aller dans le sens de l'opinion établie, c'est aller toujours dans le sens de l'intérêt établi, des conséquences du rapport de forces. Mais il s'agit, là encore, il s'agit d'un rapport de forces abâtardi, qui ne dit pas son nom, qui se cache car ceux qui l'entérinent ne sait pas faire face à son existence : il est supposé que l'intérêt du patron est celui de l'employé, que l'intérêt du policier est le même que celui de l'appréhendé, que l'intérêt de la chèvre est le même que celui du chou, en somme. L'exemple du moment - la loi dite "travail" ou "El Khomri" - est un cas éclairant. Donner la liberté aux employeurs de mieux exploiter, de mieux aliéner, de mieux soumettre les travailleurs, n'est pas concevable comme une opposition d'intérêts : "Après tout, les employeurs ne veulent pas faire de mal aux travailleurs". Et ici, il faut dire que cette inconcevabilité est à la limite du domaine physique : ceux qui promeuvent cette liberté sont dans l'incapacité de percevoir que ce n'est pas la "méchanceté" des employeurs qui les poussent à exploiter les producteurs de richesses, mais les nécessités de leur activité sociale et économique.

Le réel est, malheureusement, opiniâtre et les résistances émergent. Etant marginalisés du monde politique, les acteurs attaqués, jusque dans leur survie, par des mesures supposées "consensuelles" ou "de bon sens", finissent bien par exprimer les conséquences que ces mesures auront. Il s'agit là d'une expression politique à proprement parler : le politique n'est en effet pas - contrairement à ce que les benêts adeptes du raisonnement étymologique affirment - "la vie de la Cité", mais bien davantage la vie des gens, en tant qu'individus ou que groupes sociaux. Le politique est vécu au quotidien, dans les chairs, dans les corps, et ne flotte pas en l'air comme le voudraient nos professionnels de la politique abstraite. Les témoignages du mot-clé "On vaut mieux que ça" sont bien plus politisés que les discours du chef du gouvernement ou de sa cohorte de publicistes (car il ne s'agit plus d'éditorialistes depuis longtemps), parce qu'ils parlent de conséquences concrètes de la loi. Ce qui nous amène au problème principal : comment un monde politique qui - non pas à cause de la médiocrité des gens ou de leur méchanceté, mais des conditions sociales le faisant fonctionner - ne peut fonctionner que de façon dépolitisée, fait-il face à ce qui ne peut pour lui être qu'un accident, le surgissement du politique ? A vrai dire le problème se pose rarement car l'appartenance à l'Etat ouvre un univers de possibilités : criminalisation de la critique (comme dans le cas des Zones A Défendre), négation du conflit (comme dans le cas des négociations habituelles autour des dites réformes du Code du Travail), réduction au "particularisme" ou à "l'égoïsme" (étant entendu que l'on ne saurait que dénigrer l'égoïsme des agriculteurs qui ne veulent pas de la fracturation hydraulique qui détruira leur santé et leur vie, ou celui des travailleurs qui risquent leur peau face à la destruction de leur revenu et à la baisse de la sécurité dans l'entreprise, face au brave intérêt général des compagnies pétrolières ou des organisations syndicales patronales).

Mais quand le fait résiste aux discours ? Quand le politique résiste et s'obstine à s'énoncer politiquement ? Il reste alors une dernière carte : celle de la négation complète du réel. C'est de cette négation, conséquence directe de la montée de l'insignifiance, que la notion de "pédagogie" est le nom. C'est de cette négation que le compte Twitter de la "Loi Travail", qui prétend que les oppositions ne sont liées qu'à une méconnaissance, est le nom. C'est de cette négation que Brice Couturier, qui semble prétendre que les grèves du 9 mars à la SNCF sont liées au fait que "la SNCF n'aime pas qu'on travaille pendant les vacances", est le nom. C'est de cette négation que Dominique Reynié, qui essaie à grand-peine (et sous les quolibets) de faire croire que les presque 900.000 signataires de la pétition opposée à la loi "El Khomri" "ne disent pas non au chômage", est le nom. C'est de cette négation que le "report d'explication" de cette loi est le nom. C'est de la montée de l'insignifiance que ces réactions aberrantes, lunaires, sidérantes d'absurdité, sont le nom. Tous ne sont pas "pourris", mais les conditions même de leur présence dans cet espace social nécessite qu'ils comprennent et perçoivent le monde d'une certaine façon. Nous assistons à un conflit social qui s'engage dans le cadre d'un monde politique dont l'essentiel des acteurs sont incapables de comprendre ou de percevoir le politique. Il ne s'agit que d'un événement de plus dans une dynamique longue, qui a rendu ce monde incapable de comprendre ce qui se jouait derrière l'abstentionnisme croissant, derrière le pur et simple retrait social que de plus en plus pratiquent, derrière le délitement de leur citoyenneté mensongère, derrière la montée de la violence physique dans le conflit social. Cornélius Castoriadis le disait : "On a parlé d’une sorte de terrorisme de la pensée unique, c’est-à-dire une non-pensée. Elle est unique en ce sens qu’elle est la première pensée qui soit une non-pensée intégrale". Accompagnons donc dans la joie ce monde qui se délite, réjouissons-nous de ses exubérances, de ses sursauts spasmodiques et absurdes, qui n'ont rien à envier aux bonds d'une carpe hors de l'eau.

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