Charlichéisme

Sous les vocables "Toujours Charlie" et autres "Printemps Républicains", ce que l'on voit, c'est encore et toujours la mort du débat politique.

"Moi ce que j'observe dans les différents médias dans lesquels j'officie - je ne parle pas de France Culture de manière spécifique, hein, soyons clairs - c'est qu'il y a une guerre culturelle qui est lancée dans les médias entre le camp laïc et républicain, le nôtre ici, et le camp islamogauchiste qui est extrêmement puissant". La phrase sonnerait grave, si elle n'était prononcée, le 6 janvier 2018, par un éditorialiste fameux officiant sur une radio d'ampleur, à un panel de rédact.rices.eurs en chef de journaux importants, de journalistes renommé.e.s, à l'animatrice du débat présidentiel de l'entre-deux-tours et cheffe du service politique de la première chaîne de télévision de service public, devant une salle contenant ancien Premier ministre, élu.e.s, intellectuel.le.s, gens de théâtre... bref, la crème de tout ce que la France compte de personnes installées et bien installées, réunies pour faire leur une bonne fois pour toute la mémoire d'un journal et l'unité de la nation. Contre qui : des blogueur.se.s qui ne seront évidemment pas nommé.e.s, des "jeunes journalistes" dont on ignorera l'identité, et un monde universitaire que - malgré une rouste intellectuelle sévère administrée de main de maître par un professeur ayant aimablement pointé sa méconnaissance totale du sujet - le journaliste en question (Brice Couturier, donc) imagine encore occupé à sauter sur lui-même en hurlant "C'est la faute à la société ! C'est la faute à la société !".

Elle sonnerait grave, cette phrase, si elle n'était pas, donc, profondément grotesque. Elle serait drôle, si elle ne révélait pas la complaisance morbide avec laquelle une partie des élites intellectuelles, politiques, médiatiques française a décidé que le troisième anniversaire du sanglant assassinat commis dans les locaux de Charlie Hebdo signifierait une bonne fois pour toute un bon vieux rappel à l'ordre, et avec quelle subtile intelligence : soit on est avec eux, sans rien avoir à redire, sans critique, sans reproche, et sans arrière-pensée ni droit à la critique (auquel cas on fera partie du "camp laïc et républicain", que l'on appellera également par économie le camp du Bien, avec une majuscule), soit on est dans le camp opposé, le camp "islamogauchiste", que l'on appellera par souci de gain de temps le camp du Mal, avec une majuscule aussi. Le ballet morbide que constitue l'événement "Toujours Charlie" est - ça a été assez montré - une belle façon de signaler à tou.te.s ceux.celles qui avaient encore quelque réticence à se revendiquer du charlisme qu'ils.elles avaient bien raison de s'en méfier : "Je suis Charlie", ça ne veut tout bonnement plus rien dire, dans la bouche de la faction qui s'en revendique au quotidien.

Vidons immédiatement l'éléphant au milieu de la pièce : il y eut un temps - court, qui alla du 7 janvier au 11 janvier 2015, avant que le beau cri de solidarité ne devienne un morne slogan gouvernemental - où "Je suis Charlie" voulait dire quelque chose. Cela voulait dire que personne, nulle part, sans aucune raison, ne méritait d'avoir peur, de souffrir, de mourir pour avoir exprimé ses idées, même de façon brutale, même des idées choquantes pour certain.e.s, même des idées non-consensuelles. C'était l'affirmation du devoir de tous de tolérer l'existence de la remise en cause et du débat qui déborde, dans une démocratie peut-être pas toujours aimable, mais joyeuse, en ce que la réponse à un outrage réel ou ressenti était forcément le verbe, haut ou bas, mesuré ou exagéré, morne ou truculent. Après quoi, le sens de l'expression a changé. On l'a vu avec la réaction outragée de Manuel Valls à une pauvre illustration humoristique le représentant verre de vin à la main, appelant à la rescousse l'esprit de Charlie contre... le droit de se moquer de lui. On l'a vu encore avec Jack Dion, tempêtant contre un dessinateur ayant osé... caricaturer l'événement "Toujours Charlie". Déjà à l'époque, Nathalie St Cricq avait suggéré que l'on fasse la chasse aux non-Charlie, préludant du reste.

En s'appropriant ce qui devrait être un bien commun, du terme "républicain" ou "laïc" à l'expression "Je suis Charlie", une fraction finalement très mineure du champ politique et intellectuel français en fait, par définition, un bien particulier. Dans la bouche de Brice Couturier, il n'y a pas de politique : il y a un camp bon, et un camp mauvais. On ne discute pas avec le mal. On l'éradique. Or, la perspective qu'il - et avec lui, d'autres - associe au "mal" à éradiquer, est une perspective politique. Il fustige avec ses acolytes du Printemps Républicain des mouvements, des personnes, des idées qui pourraient être critiquées sur le fond, mais ne sont en aucun cas assimilables à une atteinte à la démocratie : l'antiracisme politique, la lutte contre l'islamophobie (qui devient, par un procédé incompréhensible, une forme de lutte pour l'antisémitisme, dans la rhétorique complotiste de cette fraction), la lutte contre les idées réactionnaires, contre l'autoritarisme et le paternalisme d'Etat, contre la "tolérance zéro", contre la confusion entre réduction des libertés publiques et défense de la laïcité, et contre la transformation de la lutte contre la pauvreté en lutte contre les pauvres. Il est du droit des adeptes du Printemps Républicain de ne pas aimer ces idées, ou de les penser autrement qu'exprimées ainsi. Il n'est en aucun cas de leur droit d'exiger, comme ils le font, qu'elles ne puissent plus être exprimées sans être pourchassées de terreur, ou comme l'a si bien dit Manuel Valls, de s'attendre à ce qu'elles soient "exclues du débat public". L'idée selon laquelle on surmonte la contradiction en la faisant taire ne pourrait, ne saurait jamais être associée sans une hypocrisie malsaine aux mots "Je suis Charlie". Ce serait une indécence sans nom.

Heureusement, le monde s'en est aperçu sans qu'on ait besoin de le dire : avant nous, il a déjà fait le deuil de ce qui aurait pu être un bel étendard, s'il n'avait pas été détourné par des jaloux.ses qui aiment la liberté, pourvu que ce soit la leur, l'humour, pourvu que ce soient leurs blagues, la caricature, à condition de ne pas être dessus. "Je suis Charlie" ne veut malheureusement plus rien dire d'autre que "Je suis juste une partie du débat". Une partie du débat qui, en transformant défense de la liberté d'expression en exigence qu'on censure les gens avec lesquels elle n'est pas d'accord, a réussi en seulement trois ans à tuer l'idée même qu'elle prétendait défendre, l'idée d'un débat politique qui soit autre chose que le rejet d'autrui dans le camp du Mal, par un procédé moribond de charlichéisme.

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