Le retour des censeurs

A une époque mobilisée au nom de la lutte contre la «bien-pensance», la pensée dominante conservatrice se révèle chaque jour davantage pour le projet autoritaire et de censure qu'elle est.

Soudain, la pensée unique tombe le masque, au détour de deux affaires sans grand rapport, passées presque inaperçues dans le torrent de nouvelles, entre tortures policières (supposées) sur un jeune homme, nouvelles décisions autoritaires du Président des Etats-Unis, et révélations des malversations (supposées) du candidat des conservateurs à la présidence française. Il fallait être de ces gens intéressés par la futile vie intellectuelle française pour remarquer ces deux informations pourtant lumineuse quant au climat de terrorisme intellectuel que la pensée dominante de droite a décidé de faire peser sur le pays, comme ailleurs.

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Il s'en est d'abord allé de la parution de l'ouvrage dirigé par le très excellent Patrick Boucheron, Histoire Mondiale de la France. Boucheron, récemment nommé au Collège de France, représente certes tout ce que détestent les dominants intellectuels : universitaire sérieux, reconnu, prenant son travail au sérieux, il avait déjà illustré sa capacité à sortir de la réserve académique pour, ponctuellement, rappeler des faits et apporter un éclairage à un débat. C'est ce qu'il avait notoirement fait en 2008 lors de la parution d'un ouvrage reconnu comme malhonnête et défaillant par la communauté scientifique - pourtant rarement consensuelle -, Aristote au Mont Saint-Michel, dont l'auteur s'efforçait de démontrer l'inexistence d'une voie arabe à la transmission des classiques grecs en Europe. Thèse qui lui avait évidemment valu l'admiration sans faille de tous les réactionnaires de l'époque, pour qui la valeur scientifique d'une oeuvre s'évalue à l'aune de l'intérêt idéologique que l'on peut en tirer, et qui, face à la critique posée et sérieuse des universitaires, s'étaient érigés en véritable marée d'éditorialistes noircissant page après page pour dénoncer la "censure" que consisterait le simple fait de ne pas applaudir bêtement aux propositions d'une idéologie qu'ils adorent (le même type de chasse aux sorcières se reproduira avec la dite "affaire Kamel Daoud"). Depuis lors, Boucheron, comme tant d'autres, était dans le viseur de la petite clique : ayant osé ne pas être d'accord avec elle, il était évidemment associé aux "censeurs", aux "petits hommes gris" de la recherche qui sont suspectés de détester toute vérité pour défendre leur idéologie, au motif même qu'ils opposent la vérité des faits aux envolées idéologiques.

La parution de l'Histoire Mondiale de la France est la chronique d'un coup annoncé, quoiqu'en pensent les Eric Zemmour, les Alain Finkielkraut, et autres Jean-Christophe Buisson. Boucheron prévoyait sa parution et l'annonçait en public, l'évoquant dans un débat remarqué et remarquable avec Alain Finkielkraut en septembre 2016 : "Vous aurez tout. Clovis se fera baptiser, Charlemagne couronner, et l'ensemble effectivement des jalons, des dates, puisque c'est sous forme de dates, y seront. Parce que ne croyez pas que ceux qui ont quelques doutes sur la robustesse culturaliste d'une histoire de France qui se déroulerait d'elle-même veulent désorienter le savoir. C'est tout le contraire, on veut simplement le rendre plus intéressant, et ouvert". Le contrat était posé, il fut donc rempli, et le livre fourni, retraçant en 146 dates une histoire montrée comme ouverte, avec ses ruptures, ses discontinuités, et énoncé le fait indubitable pour quiconque s'intéresse vraiment à l'histoire : il n'y a pas de destinée manifeste, il n'y a pas de trame immémorielle qui pousse un destin écrit à l'avance, il y a l'évolution d'un pays qui n'est pas toujours cohérente, et d'un pays inscrit dans un monde, dans des luttes, bref, dans des réalités. Et les Zemmour, les Finkielkraut, et autres Buisson s'étranglèrent dans leur café, produisant chroniques et tribunes, dénonçant à qui mieux mieux la fin du monde, l'idéologie, le dogmatisme de ce livre à brûler. On admirera en particulier le niveau du dernier, qui réussit le tour de force dans un "débat" organisé par Le Figaro de reconnaître que le livre est érudit et juste, mais d'en dénoncer le "mensonge", au motif que l'on y trouve... la révolution de 1789, la Commune, et l'affaire Dreyfus. Et ce, pendant qu'Alain Finkielkraut dénonçait "les fossoyeurs du grand héritage français", et qu'Eric Zemmour, toujours modeste et modéré (à défaut d'être rigoureux) parlait tout bonnement de la "dissolution" de la France.

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Il s'en est également allé de la parution, ce 9 février, d'une étrange pétition lancée par un mouvement bien obscur, le "Collectif des Usagers des Médias du Service Public de l'Audiovisuel". Sous un nom fort impressionnant et laissant imaginer un vaste mouvement de contributeurs, possiblement élus par les millions de Français usant quotidiennement du service public de l'audiovisuel, se cache en réalité un homme, Claude Chollet, militant d'une droite inflexible, notamment au sein du très controversé GRECE (le Groupement de Recherche et d'Etudes pour la Civilisation Européenne, espace de réflexion de la "Nouvelle Droite" depuis la fin des années 1980 qui a fourni les codes de l'extrême-droite actuelle, revendiquant notamment une doctrine de l'"ethno-différentialisme" que l'on retrouve désormais chez les "penseurs" du "grand remplacement", entre autres). Et sous ses atours de défense du service public, le menu est rapidement annoncé : il s'agit de "rétablir le pluralisme de l'information" en expurgeant des médias publics les coupables de "propagande gauchiste". Un service public objectif pourrait, dans leur vision du monde, renvoyer toute personne ayant des idées de gauche pour employer à la place des éditorialistes "objectifs", comme par exemple Eric Zemmour, alain Finkielkraut, ou Jean-Christophe Buisson. On trouve d'ailleurs sur le site du "collectif des usagers" de nombreuses tribunes s'émouvant du fait que des chroniqueurs ou des humoristes ont osé avoir un avis contraire à celui de La Manif Pour Tous, de Donald Trump, ou plus généralement de M Chollet et de ses amis.

Ce genre de tentative, soutenue ici par Valeurs Actuelles, n'est pas nouvelle. Au nom de l'existence de la redevance, il arrive régulièrement que d'obscurs gratte-papiers dont la seule vertu est d'appartenir aux canons de la nouvelle pensée unique se permettent de se prétendre représentants du peuple pour exiger que l'on fasse taire des journalistes, des intellectuels, ou des penseurs, tout en dénonçant comme "censure" le fait de ne pas avoir eux-même voix permanente au chapitre - et sans critique derrière, s'il vous plaît. Il est néanmoins notable qu'il soit devenu pour certains envisageable de se prétendre (même quand on a une association sans membres et une page Facebook à 85 abonnés) représentant légitime de l'immense majorité, et d'exiger à ce titre que l'on banisse d'antenne tel ou tel qui n'a pas l'heur de nous plaire. Supposons un instant qu'au nom des aides à la presse grassement reversée aux médias de droite, on exigeât à gauche le licenciement de tel ou tel plumitif du Figaro, il y aurait levée de bouclier, dénonciation du stalinisme, grande soirée de levée de fonds, et torrent d'éditoriaux pour dénoncer la censure rampante. Le simple fait d'énoncer son désaccord avec tel ou tel plumitif du Figaro sans demander qu'il retirât cette même parole a déjà valu à certains de telles réactions.

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Derrière ces deux sorties auto-satisfaites et arrogantes, il y a un même visage de la pensée unique de droite. Nul doute que dans ses prochaines émissions, M Finkielkraut ne manquera pas d'étriller mesquinement M Boucheron (auquel l'organisateur de la dite pétition a également consacré sa propre petite tribune insultante, évidemment), sans jamais lui donner le droit de débattre ou de répondre, ainsi qu'il le fait déjà avec toutes les cibles qu'il a choisi pour ses petites campagnes autosatisfaites de "lutte contre la censure" qui consistent en gros à insulter quelqu'un en public en déployant dans le même temps de considérables efforts pour que cette personne n'ait pas droit de réponse. Nul doute qu'il sera un peu plus acquis dans le débat quotidien que "les médias publics sont biaisés" et que les propagandistes menteurs des amis de M Chollet qui animent de faux sites d'information sont en fait des "résistants". Nul doute que la prochaine tribune outrée de M Zemmour sur le fait que d'autres gens que lui aient la parole en matière d'histoire, avec soutien du candidat conservateur à la présidence de la République qui proposera courageusement qu'on lui donne le monopole de l'écriture de l'histoire de France, sera encore plus violente qu'à l'ordinaire. Se saisissant du manifeste cas de censure qui leur est fait en maintenant le droit de gens avec lesquels ils ne sont pas d'accord de s'exprimer encore un peu de temps en temps, ces braves intellectuels pourront dénoncer la censure en simultané sur BFM, Itélé, TF1, M6, dans Le Point, Le Figaro, Valeurs Actuelles, Le Nouvel Observateur, Marianne, dans l'Express, sur France Culture, RFI, Europe 1, France Info, France Inter, NRJ, Gulli, Manga, La Chaîne de l'Astrologie, dans Picsou Magazine, La Quinzaine du Pâcheur, et Meubles en Formica Mensuel, pour se plaindre de ce qu'il y a quelqu'un, quelque part, qui a le droit de dire autre chose qu'eux.

Car la pensée unique conservatrice en est arrivée doucement mais sûrement à ce stade dans lequel elle pense que le simple fait de ne pas lui attribuer le monopole du temps de parole est une censure dont elle souffre et une remise en cause de la démocratie. La droite se présentait, au moment de l'affaire Aristote au Mont Saint-Michel, comme victime d'une censure odieuse. Elle a fait depuis dix ans sa carrière sur ce thème, comme le faisait remarquer Boucheron : "Cette parole de quelqu'un qui ne cesse de la prendre pour dire qu'il ne l'a jamais, ça marche tout le temps". Et en effet, cela continue de marcher, au point que pour cette droite obsédée par son propre misérabilisme, le simple fait que les gens qui ne pensent pas comme elle aient le droit de parler est devenu l'équivalent d'un acte de censure qu'il faudrait interdire. Il faut abattre le livre de Boucheron et retirer leur liberté politique aux journalistes du service public, car pour la droite dominante et arrogante l'existence de la non-droite est l'équivalent d'un acte de censure. Bientôt, ils nous expliqueront peut-être que non seulement il faut qu'ils aient la parole, et qu'il faut que personne d'autre ne l'ait, mais qu'en plus la lutte contre la censure implique, pourquoi pas, qu'on soit obligé de les écouter. Et pour que la démocratie vive il faudra alors se connecter quotidiennement au seul média restant, ordonnancé par le sommet de l'Etat (pourquoi pas, après tout), pour écouter religieusement le sermon pluraliste donné par Alain Finkielkraut et Eric Zemmour aux 70 millions de Français, sommés d'écouter sous peine de camp de redressement.

Il y a là un dévoilement de ce qu'est devenue cette pensée, devenue unique : une pensée caporaliste, une pensée de censeurs, une pensée qui, de façon rampante, refuse l'existence du moindre débat. Les censeurs se dévoilent, on remerciera Patrick Boucheron d'avoir édité un excellent livre qui aura au moins permis de voir le vrai visage de nos amis les "résistants".

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