Université et politique : la censure, de nouveau

"Lutter contre la dictature du politiquement correct à l'université" est en train de devenir le slogan préféré de ceux qui voudraient interdire la liberté de chercher et d'enseigner.

Le monde universitaire, et en particulier le domaine des sciences sociales, est frappé au sceau du soupçon à peu près depuis le retour de la droite à travers les assauts du Club de l'Horloge dans le courant des années 1990. La mise en place du "prix Lyssenko" en 1990, prix parodique remis par ce club - lui-même un rassemblement de tout ce que la droite racialiste et anti-égalitariste regroupait d'"intellectuels", dont le trop malheureusement fameux Henri de Lesquen - avait pour but explicite de s'attaquer très clairement à l'entreprise scientifique en matière de faits sociaux, de la démolir, afin de permettre le retour de ce qui fait en matière de droite le coeur de la pensée sociale : l'essentialisme et le refus de l'analyse critique, décentrée, et donc par définition subversive, puisqu'une idéologie qui repose sur la mystification ne peut pas supporter que les choses soient dites clairement.

Conçue dans les années 1990, cette stratégie s'est vite heurtée à l'écueil central que constituait le caractère inacceptable (à l'époque) d'un appel à la censure. Il fallait trouver un chemin détourné, chemin qui fut vite emprunté par le biais de la dénonciation des sciences humaines et sociales (SHS) comme de vastes fumisteries visant en réalité à "endoctriner" les étudiant.e.s auprès d'une gauche radicale en mal de militant.e.s. Cette stratégie a montré son efficacité redoutable, permettant à un discours venu exclusivement d'idéologues d'extrême-droite de se diffuser un peu partout. Dans une période de "décomplexion" de la droite, s'en prendre à un bouc émissaire imaginaire en prétendant "déranger" tout en ne réaffirmant que l'ordre social, permettait à la droite sarkozienne de s'appuyer aisément sur les pseudo-scandales soulevés par les âneries de son leader pour entretenir le mythe du président en résistance contre les conservatismes. Pendant ce temps une partie de la gauche, travaillée par son incapacité à résoudre la question sociale, se trouva peu à peu attirée à se convertir au républicanisme de façade, qui cache une réelle ambition réactionnaire. C'est ce que firent les "Nouveaux Réactionnaires" décrits par Daniel Lindenberg, par exemple, mais aussi des personnalités politiques comme Manuel Valls, ou les membres du "Printemps Républicain", pour ne citer qu'eux. L'union contre le "politiquement correct" construisit un certain consensus.

Ce furent les grandes heures de la "subversion" consistant soit à dénoncer ces disciplines comme refusant de se confronter au réel, soit de les dénoncer comme prononçant des aggiornamentos interdisant "tout débat". Deux accusations complètement fausses que l'on retrouva dans de fameuses affaires : "Territoires perdus de la République", "Aristote au Mont Saint-Michel", "Insécurité Culturelle", ou "Déni des cultures", pour ne citer que quatre exemples fameux. Ces ouvrages ne partageaient pas tant une lecture nouvelle du monde rejetée par des conservatismes académiques, mais une stratégie de légitimation par la victimisation de leurs auteurs. Ne pouvant se légitimer au sein des mondes de la science, il fallait se décaler légèrement, porter le combat ailleurs, là où il était possible de le gagner : dans les médias. Et l'on vit une série de livres ne contenant ni enquête sérieuse, ni travail rigoureux, ni véritable travail scientifique se faire adouber comme trouvailles dérangeantes pour les communautés scientifiques. Que les spécialistes des sujets abordés, de façon quasi-unanime, déclarent les travaux en question médiocres, bâclés, ou peu rigoureux était devenu même une source de preuve que leurs auteurs avaient raison : puisqu'une université supposée "d'extrême-gauche" n'aimait pas ces livres, alors ils avaient forcément raison. Il fallait, après tout, s'opposer à la "censure" de l'institution savante : la cause était noble. Elle ne devait, elle ne pouvait, pas s'arrêter là.

Nous vivons une nouvelle époque, semble-t-il, qui a des traits intéressants, et a été en germe de façon durable. Après avoir dénoncé la "censure" consistant à ne pas adouber comme scientifique des textes dogmatiques, la réaction entend maintenant faire plus, en tentant de censurer, et peut-être de remplacer, les SHS, par autre chose. Un "autre chose" dont le critère ne serait plus la science sociale telle qu'elle se constitue depuis un siècle et demi à peu près. La véracité des discours ne serait plus fixée à des enquêtes et des débats, mais à la capacité des auteurs.ices à coller à une idéologie particulière, tirée après moult circonvolutions des cercles de la droite, la vraie, la dure, la tatouée. Plus intéressant, ce phénomène d'appel massif à la censure se fait internationalement, mais surtout se fait au nom de la lutte contre la censure et la manipulation. Prenons quelques faits :

  • Avril 2015 : Le livre de Philippe Val, "Malaise dans l'Inculture", explique sans rire que la sociologie est une discipline dangereuse, potentiellement totalitaire, moraliste, et conduisant au soviet suprême et au goulag.
  • Septembre 2015 : Le gouvernement japonais coupe les financements des départements de SHS, clamant que ces disciplines sont "inutiles".
  • Novembre 2015 : Manuel Valls, premier ministre français, explique qu'il "en a assez" de ceux.elles qui entendent "expliquer" les phénomènes de terrorisme par "des explications sociologiques ou culturelles".
  • Février 2016 : A la suite d'une tribune largement erronée de l'écrivain Kamel Daoud concernant des violences sexuelles de masse commises pendant la nuit de la Saint-Sylvestre, une panique morale s'empare des médias français, éditorialistes et intellectuel.le.s étant scandalisé.e.s que 19 chercheurs.ses en SHS se permettent de donner un avis allant dans le sens contraire de la dénonciation de l'islam. Occupés à dénoncer des "chercheurs.ses qui n'ont jamais connu le terrain" face à "un auteur qui vient du monde arabe", aucun.e commentateur.trice n'ira constater que la plupart des détracteurs.trices de Daoud vient du monde arabe également.
  • Novembre 2016 : Dans la foulée de l'élection de Donald Trump, un think tank de droite soutenant le président états-unien met en place un site recensant les "enseignants dangereux.ses" (comprendre : dont les enseignements ne vont pas dans le sens des idées conservatrices).
  • Décembre 2016 : Le Conseil Régional d'Île de France annonce couper les financements de toute étude sur le genre, les inégalités, et les discriminations, au prétexte que de telles études sont jugées idéologiquement dangereuses pour Valérie Pécresse, présidente de région, et ses alliés politiques de La Manif Pour Tous.
  • Mai 2017 : Sous la pression de partis et médias d'extrême-droite, du Printemps Républicain, et autres groupes, un colloque sur le thème de l'intersectionnalité manque d'être suspendu à Bonneuil-sur-Marne. Il aura lieu, mais nécessitera des services de protection.
  • Octobre 2017 : Le député conservateur Chris Heaton-Harris écrit à l'ensemble des universités du Royaume-Uni pour exiger que lui soient livrés les noms de tou.te.s les professeurs.euses enseignant les affaires européennes, notamment le Brexit, et que les contenus pédagogiques soient mis à sa disposition, insistant sur la nécessité de promouvoir un discours positif sur la politique gouvernementale plutôt que "de la propagande de gauche".
  • Octobre 2017 : Sous la pression d'organisations de la société civile "républicaines" et d'extrême-droite, l'Université Lyon 2 annule un colloque sur le thème de l'islamophobie, en préparation depuis 18 mois. Un mois plus tard, un colloque-réponse est organisé par les organisations responsables du lobbying contre ledit colloque, dans une autre université de Lyon.
  • Octobre 2017 : La Secrétaire d'Etat à l'égalité entre les femmes et les hommes, Marlène Schiappa, annonce la fin des financements du Mage, réseau international de recherche sur le marché du travail et le genre.
  • Novembre 2017 : Un professeur de psychologie canadien propose la mise en place d'un site de surveillance permettant de ficher les cours dans lesquels des contenus jugés politiquement déviants (de gauche) seraient diffusés, afin de permettre aux familles de retirer leurs enfants de ces cours. Il propose également la suppression des études antiracistes, féministes, de genre de l'université, ainsi que celle de la sociologie et de l'anthropologie, disciplines jugées "corrompues".

Cette liste n'est pas complète et a été rassemblée de tête, sans recherches poussées. Les éléments qui s'y trouvent ne sont pas tous de la même envergure, ou en rapport, mais ils partagent des points communs : 1. Il s'agit d'initiatives visant ou réussissant à placer le contrôle de ce qui peut ou ne peut pas scientifiquement se dire ou s'enseigner entre les mains de personnes sans rapport avec la communauté scientifique. 2. Il s'agit d'initiatives dont le but est clairement d'user de moyens de pression pour remplacer les enseignements disciplinaires et la recherche par des séances de propagande. 3. Il s'agit quasiment uniquement d'initiatives prises au nom du prétexte précédent, lutter contre la "censure" par des universitaires "de gauche" des idées de droite. Il y a une tendance claire : le monde de la recherche est sommé de rendre des comptes non pas sur sa capacité de décrire le monde, mais sur sa capacité de faire la promotion active d'idées politiques. Il s'agit d'une entreprise au mieux d'intimidation, au pire de censure, à laquelle il est difficile de trouver une autre comparaison que le McCarthysme.

Dernier détail : les SHS ne sont pas isolées. A la suite d'une des affaires citées ici, un professeur de biologie interviewé expliquait "Certes, c'est important, mais comme je travaille sur les sciences de la nature je ne me sens pas inquiété". Il s'agit d'une erreur de jugement incroyable : l'attaque n'est pas vouée à s'arrêter aux SHS, elles forment juste, grâce à des années d'attaques incessantes et de guerre asymétrique, le maillon le plus facile à rompre de la chaîne des disciplines universitaires. Une fois cet espace (suffisamment) conquis, rien n'interdira les nouveaux.elles censeur.se.s à se pencher sur le cas des mathématicien.e.s, biologistes, physicien.ne.s, ou informaticien.ne.s, qui auraient le malheur de ne pas produire des résultats idéologiquement insatisfaisants. Les McCarthystes ne se sont pas arrêté.e.s à ce détail la dernière fois, il n'y a pas de raison qu'ils.elles s'y arrêtent cette fois.

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