Plus Rien à Foutre

Compte-rendu de la montée d'un groupe détaché du politique qui pèsera sur l'élection de 2017.

Monsieur Brice Teinturier est un grand spécialiste de la politique. Cela se sait car monsieur Brice Teinturier dirige l'institut de sondages Ipsos et "intervient sur les dynamiques d'opinion depuis presque 20 ans", ce qui a un sens très clair pour toute personne ayant fait de la science politique ces dernières années, exactement de la même façon que le fait d'intervenir sur la post-tubularisation des gaz hyper-luminiques en milieu aqueux a du sens pour toute personne ayant fait de la physique.

Or, monsieur Brice Teinturier, ainsi qu'il l'annonce dans plusieurs interviews, est inquiet : depuis plusieurs années et de façon surprenante, il observe la montée d'un groupe de Français qui n'en ont "plus rien à faire, ou plus rien à foutre de la politique". On saura avant tout apprécier, soit dit à titre d'incipit, la valeur scientifique forte de l'analyse, à commencer par son souci de clarté conceptuelle qui veut que l'on définisse un concept pour chaque chose. Ainsi, la distinction entre les deux catégories de "ceux qui n'en ont plus rien à faire" et "ceux qui n'en ont plus rien à foutre" de la politique est très importante, par ailleurs, puisqu'elle figure jusqu'en couverture de son ouvrage sur le sujet (que le lecteur effrayé par des considérations trop abstraites, cependant : cette distinction centrale n'est plus évoquée du livre, probablement par souci de clarté, à part pour dire que certains seraient en colère et pas d'autres). Plus rien à faire, plus rien à foutre, la vraie crise de la démocratie, puisque c'est ainsi qu'est titré l'ouvrage, s'est par ailleurs vu attribuer au début du mois de mars - à la suite de savants comme Laurent Fabius, Fadela Amara, Jean-Pierre Chevènement ou encore Bruno Le Maire - le prestigieux prix du livre politique de 2017 par l'association "Lire la société", éminent congrès d'érudits parmi lesquels on trouve par exemple monsieur Brice Teinturier, qui dirige l'institut de sondages Ipsos, notamment connu pour sa récente obtention du prix du livre politique 2017, remis par l'association "Lire la société", pour son ouvrage Plus rien à faire, plus rien à foutre, la vraie crise de la démocratie. Cette attribution lui a permis de se voir invité dans de multiples émissions au titre d'expert, ce qui était pratique puisqu'en tant que directeur du cabinet de sondages Ipsos, son numéro de téléphone était déjà enregistré dans l'essentiel des carnets d'adresse des médias dans lesquels il intervient déjà copieusement. C'est dire si l'ouvrage se promet de faire date, et mérite donc un intérêt intense de la part du lectorat.

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Le constat du livre, sous son apparente complexité, est assez simple : il y aurait donc une masse de Français (l'auteur insiste bien sur le fait que bien que ces gens fassent, pensent, disent, et ressentent la même chose ils ne constituent pas un groupe social) qui s'est petit à petit enferrée dans un dégoût de la politique au point de ne plus y avoir aucun intérêt. Cette situation vient d'un ensemble de facteurs, donc principalement deux.

D'une part il existerait un fond culturel français commun qui repose dans le doute cartésien, qui implique une vision binaire et brutale du monde : "Le vrai ne se partage pas, ne se négocie pas. Il est ou il n'est pas. On aura donc des combats, non des négociations", nous assène l'auteur en introduction. Cette passion de la vérité absolue qui caractérise le Français (qui ne se répète pas les étapes du doute radical le matin en se levant ?) s'oppose notamment à la culture des Anglais, qui eux ont "des pragmatiques" comme Locke et Hume (il prendrait trop de temps d'expliquer ici que la principale distinction entre la philosophie "anglo-saxonne" et "continentale" en ce moment repose exactement sur l'opposition inverse, donc passons). Elle nous conduirait enfin à refuser les notions de compromis, d'homme de bonne volonté que nous voyons comme un "mou", et bien entendu les leçons pragmatiques que nous proposent modestement nos voisins, par exemple l'Allemagne. Au contraire les Français sont obsédés par la construction de boucs émissaires, dans lesquels on trouve "Sarkozy, Hollande, les juifs, les étrangers, les 35 heures, les riches, les élites, et les sondages" (car bien entendu la haine des juifs est à mettre à pied d'égalité avec celle des sondages, puisqu'elle repose sur "la haine", il n'y a aucune différence entre Alain Garrigou et Robert Faurisson, c'est la même chose).

L'autre mal dont souffre la politique française est... exactement l'inverse du premier : il fut un temps, se lamente l'auteur, où l'on croyait "vraiment" en quelque chose. On était alors communiste, gaulliste, libéral, que sait-on, et l'on vivait socialement dans son idéologie, qui faisait vibrer et croire en des lendemains meilleurs. Mais hélas ! Les années 1980 et le "rappel à la réalité" de la gauche virent s'effondrer de telles croyances dans une déception morose que des soubresauts politiciens ne surent jamais remobiliser, sauf au Front National, autour de grandes causes communes : de la croyance politique, l'on serait alors passés progressivement à un désappointement face aux grands partis, et donc à une démobilisation, une sortie du politique de la part des citoyens qui se réfugient donc dans le "premier parti de France", l'abstention, rejoignant les rang du "PRAF" ("Plus rien à foutre", vous l'avez ?) et de l'apathie.

Le dit "PRAF" n'est pas pour l'auteur un groupe social ou une opinion : il s'agit davantage d'une sorte d'état mental, une attitude qui peut être expliquée par la montée des réseaux de microblogging comme Twitter ou par le développement de la transparence en politique davantage que par - par exemple - la dissolution de formes de sociabilité par le travail, qui jouent le rôle d'une socialisation politique, par l'individualisation de l'emploi et la gloire de la précarité (pardon, de la flexibilité), la mise au pilori de la plupart des corps qui se chargent de former les citoyens, qu'il s'agisse des syndicats ou des associations sommés d'être des espaces dépolitisés au possible, ou dans l'ensemble une lecture complètement technocratique du pouvoir qui estime que toute proposition qui ne rencontrerait pas a priori plus de 10% de soutien dans un sondage d'opinion n'est pas digne de discussion, et dont monsieur Teinturier n'est pas le dernier représentant. On peut remettre en question le passé irénique dont rêve l'auteur (car le fantasme d'une France des 30 Glorieuses qui se passionnait de politique est largement l'effet d'un regard grossissant sur le passé, en réalité), mais on peut également établir le constat politique d'un retrait de la vie partisane, pourvu que l'on abandonne un instant la lecture selon laquelle "la politique" serait ce que les gens qui vivent de politique en font, point-barre. Car, nous allons le voir, le diagnostic est non seulement erroné, il n'a en plus même pas le mérite de l'originalité.

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L'auteur aurait certainement pu s'inspirer du passé de la discipline quand il a voulu écrire son essai. La thèse de monsieur Teinturier a déjà été présentée, et au lieu de relire Descartes pour y chercher la cause du fait que la politique en France repose sur le conflit (il aurait pu relire Pierre Clastres et apprendre que la politique se définit, à peu près partout, par le même conflit, justement), monsieur Teinturier aurait pu aller aux Etats-Unis. En 1995, sur la base d'une intuition, le politologue Robert Putnam publie un petit article qui fait vite florès. Intitulé "Bowling Alone, America's Declining Social Capital" ("Bowling en solo, le déclin du capital social américain"), l'article pose un constat qui se veut étonnant. L'auteur y expose un tableau alarmant d'Etats-Unis qui, depuis les années 1970, sont marqués par un déclin généralisé de toutes les formes de participation politique (il en exclut, quelle surprise, les mouvements sociaux). Or, ce constat est accompagné par un autre, la disparition de ce qu'il appelle le "capital social" (que nous appellerions le lien social) par l'intermédiaire du déclin de la vie associative. Le tout est représenté par la métaphore du bowling : alors qu'il y a de plus en plus, dit-il, de joueurs de bowling, il y a également de moins en moins d'associations de bowling. D'où le danger pour la démocratie de "l’absence, pour les joueurs solitaires, des interactions sociales autour des bières et des pizzas, à la disparition des conversations, dont certaines pouvaient intéresser la vie de la cité. Quelle que soit l’importance comparée du bowling et des élections, aux yeux d’une majorité des Américains, les équipes de bowling représentent une forme supplémentaire de capital social en train de partir en fumée". Ce capital social est alors remplacé par les mass media de l'époque, selon l'auteur : la télévision par câble, en particulier (dont nous regrettons aujourd'hui le déclin au bénéfice de l'internet). Cette proposition est confirmée par l'auteur en 2000 dans un ouvrage portant le même titre. Le "PRAF" a en réalité déjà 22 ans.

Le livre de Putnam a fait l'objet de longues et nombreuses discussions, et a en partie trouvé son écho dans le "community organising" dont il est souvent supposé qu'il a permis la victoire de Barack Obama à l'élection de 2008. Il a aussi fait l'objet de réponses sévères, notamment de la part d'une autre penseuse du politique, Nina Eliasoph, qui pendant que monsieur Putnam observait avec attention les sondages et les chiffres des inscriptions au bowling, menait une ethnographie de fond auprès des militants locaux dont monsieur Putnam supposait qu'ils étaient le ferment de la démocratie, et découvrait sans stupeur que loin d'être des instances privilégiées de formation politique des individus, ces espaces étaient en fait des espaces incroyables de censure du politique : les individus qu'elle rencontrait n'étaient pas des idiots politiques, loin de là, mais des gens qui dans une discussion avec une chercheuse pouvaient se révéler extrêmement pointus sur le fait politique, l'oppression, les problèmes du monde. Il n'en restait pas moins que dans leur vie, ils "manquaient en permanence l'occasion" de passer dans le politique. L'explication de Nina Eliasoph est à la fois plus profonde et plus grave que celle des endeuillés du Grand Esprit Démocratique : il ne suffit pas que les gens aient des idées, soient libres de les exprimer, et soient en présence d'autres personnes dans les mêmes conditions pour que ces gens se mettent à devenir politique, encore faut-il qu'il y ait un esprit public de la participation civique, il faut que les discours soient pris au sérieux, et mieux, que ces discours soient loués. Avec cette phrase qui résume l'esprit de l'autrice : "Encourager le débat politique, ce n'est pas la même chose que d'encourager les citoyens à filer des coups de mains".

Or, en réduisant la démocratie au vote, en multipliant les argumentaires du type "Cette proposition n'a pas obtenu le soutien de plus de 30% des Français dans notre sondage et est donc irréaliste", en encourageant non seulement les candidats, mais de plus en plus les citoyens à se taire s'ils n'ont pas à fournir un plan de route chiffré sur vingt ans de la moindre idée qu'ils expriment ("Vous voulez que je crée de la dette, c'est ça ?"), en essayant de faire croire qu'il est ridicule d'aller sur une place occuper le terrain simplement parce que l'on est horrifié d'une mesure, en tournant au dérisoire les cris du coeur, les indignations sincères, les appels à la justice au nom d'un rapport au politique qui ne saurait être sérieux s'il n'est pas celui d'un gestionnaire à la petite semaine, en employant le mot "idéologique" comme une insulte ou un discrédit, je prétends que l'on fait précisément cela. On explique aux citoyens qu'ils sont là pour "donner un coup de main". La réelle politique n'est pas celle que commente dans ses sondages hebdomadaires monsieur Teinturier, qui est tellement terrifié à l'idée qu'une partie importante de la population ne trouve pas si passionnant de décider si l'homme qui conduira les "réformes structurelles nécessaires" de 2017 à 2022 s'appellera Fillon ou Macron, qu'il a besoin d'écrire un livre entier pour exorciser ses démons. Cette politique-là est celle des gens qui n'en ont plus rien à foutre, qui ne parlent pas de politique, mais de centièmes de points de progression des revenus fiscaux ou des dépenses publiques, de dynamique de progression et de marge d'avancée dans les intentions de votes, ou de répartition des sièges dans un cabinet ministériel à venir. Ou qui s'échine hebdomadairement à savoir si c'est monsieur Macron ou madame Le Pen qui incarne davantage la figure historique de Charles de Gaulle. C'est celle qui répond "Vous avez une vision idéologique du monde" quand un travailleur lui explique qu'il pense à se suicider parce qu'il est épuisé. C'est le PRAF.

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