Petite proposition pour ne pas faire son devoir civique

"Compagnons,

Vous demandez à un homme de bonne volonté, qui n'est ni votant ni candidat, de vous exposer quelles sont ses idées sur l'exercice du droit de suffrage.

Le délai que vous m'accordez est bien court, mais ayant, au sujet du vote électoral, des convictions bien nettes, ce que j'ai à vous dire peut se formuler en quelques mots.

Voter, c'est abdiquer ; nommer un ou plusieurs maîtres pour une période courte ou longue, c'est renoncer à sa propre souveraineté. Qu'il devienne monarque absolu, prince constitutionnel ou simplement mandataire muni d'une petite part de royauté, le candidat que vous portez au trône ou au fauteuil sera votre supérieur. Vous nommez des hommes qui sont au-dessus des lois, puisqu'ils se chargent de les rédiger et que leur mission est de vous faire obéir.

Voter, c'est être dupe ; c'est croire que des hommes comme vous acquerront soudain, au tintement d'une sonnette, la vertu de tout savoir et de tout comprendre. Vos mandataires ayant à légiférer sur toutes choses, des allumettes aux vaisseaux de guerre, de l'échenillage des arbres à l'extermination des peuplades rouges ou noires, il vous semble que leur intelligence grandisse en raison même de l'immensité de la tâche. L'histoire vous enseigne que le contraire a lieu. Le pouvoir a toujours affolé, le parlotage a toujours abêti. Dans les assemblées souveraines, la médiocrité prévaut fatalement.

Voter c'est évoquer la trahison. Sans doute, les votants croient à l'honnêteté de ceux auxquels ils accordent leurs suffrages  — et peut-être ont-il raison le premier jour, quand les candidats sont encore dans la ferveur du premier amour. Mais chaque jour a son lendemain. Dès que le milieu change, l'homme change avec lui. Aujourd'hui, le candidat s'incline devant vous, et peut-être trop bas ; demain, il se redressera et peut-être trop haut. Il mendiait les votes, il vous donnera des ordres. L'ouvrier, devenu contre-maître, peut-il rester ce qu'il était avant d'avoir obtenu la faveur du patron ? Le fougueux démocrate n'apprend-il pas à courber l'échine quand le banquier daigne l'inviter à son bureau, quand les valets des rois lui font l'honneur de l'entretenir dans les antichambres ? L'atmosphère de ces corps législatifs est malsain à respirer, vous envoyez vos mandataires dans un milieu de corruption ; ne vous étonnez pas s'ils en sortent corrompus.

N'abdiquez donc pas, ne remettez donc pas vos destinées à des hommes forcément incapables et à des traîtres futurs. Ne votez pas ! Au lieu de confier vos intérêts à d'autres, défendez-les vous-mêmes ; au lieu de prendre des avocats pour proposer un mode d'action futur,  agissez ! Les occasions ne manquent pas aux hommes de bon vouloir. Rejeter sur les autres la responsabilité de sa conduite, c'est manquer de vaillance."

 


 

Cette petite lettre d'Elisée Reclus à Jean Grave, publiée en 1885, résume la position dont je ne discuterai pas dans cette note. Elle forme un argumentaire complet, concret, et limpide contre le vote en tant que tel, et à ce titre sert de réponse à tous les apologues du vote comme seule modalité de l'existence démocratique. Il n'y a rien à y ajouter, et il est de règle, quand un grand esprit a dit quelque chose parfaitement, de ne rien rajouter. Le sujet de ma modeste contribution ici est de poser une question moins absolue sur le vote, celle du vote à l'élection approchante, en 2017. Pour ce faire, il m'est nécessaire de poser quelques propositions préliminaires que je ne compte pas prouver, puisqu'il ne s'agit ici que d'un blog et d'une courte note.

1. Il est déjà acquis que la gauche a perdu l'élection de 2017. Cette idée est désormais claire à tout un chacun. Non seulement la gauche l'a perdue en termes de résultat, mais elle l'a perdue en termes d'idées, d'idéologie, et de "culture". Cela signifie que sur les grands enjeux de politique publique, les idées de la gauche situationnelle (ie. le PS, le FdG, et autre formation) si elle était élue ne seraient que des importations de propositions de droite. Il s'agit là, encore une fois, d'un lieu commun.

2.Cette raison est la raison pour laquelle il n'y a pas de "vote utile" : le vote utile serait un vote qui garantit une défense minimale des idées de la gauche. Puisque même les candidats supposés "à gauche de la gauche" (comprendre : au centre-gauche) sont dans le besoin d'aller chercher des thèmes de la droite (et de plus en plus de l'extrême-droite) pour se sentir crédibles, il n'y a de fait pas de choix si ce n'est entre la droite décomplexée et la droite complexée, pour reprendre l'expression d'un certain anonyme.

3. Le "Barrage Républicain" est un mensonge, d'abord parce que ce n'est pas un barrage, ensuite parce qu'il n'est pas républicain. Il n'est pas républicain, d'abord, parce qu'il est unilatéral : la droite, dans un duel gauche/extrême-droite, ne choisit jamais la gauche, parfois l'extrême-droite ; il n'est pas un barrage, ensuite, parce qu'il ne "bloque" rien : après le grand barrage républicain de 2002, la décision du gouvernement élu a été d'intégrer progressivement les propositions de l'idéologie censément soumise à barrage, ce qui fut la stratégie de la "droite décomplexée". De même, les élus locaux récemment élus grâce aux voix de la gauche (en PACA par exemple) ont vite fait de retourner courtiser les idées et programmes de l'extrême-droite, même plus par électoralisme autant que par vulgaire réflexe, désormais. En un mot : le "barrage républicain" est un blanc-seing que la gauche donne à la droite pour faire la politique de l'extrême-droite.

4. Il est mensonger de parler en quelque matière que ce soit de "devoir civique". La notion elle-même est contradictoire et ne peut exister qu'en tant qu'impératif moral. Il n'y a aucune obligation légale à voter, et dès lors la question du vote ou du non-vote n'est pas une question de devoir, mais de politique. Or, l'idée de devoir faire de la politique à l'aune d'une obligation morale abstraite n'a aucun sens si cette obligation n'est pas remise dans un contexte plus large elle-même. Bien malin qui trouvera pourquoi "Voter est un devoir" autrement que par la tautologie qui suppose que "Le droit de vote est un bon signe".

5. Puisqu'il s'agit de se poser la question de l'utilité politique, celle de l'abstention apparaît non pas comme un non-vote, mais comme un vote parmi d'autres. Cette idée se heurte à deux limites : d'abord le fait que l'abstention est également toutes sortes d'autres choses, y compris un non-vote, ensuite le fait que l'abstention n'a aucun effet sur le résultat du vote (n'étant pas comptabilisée). La première remarque est vraie, mais on peut lui répondre que le vote non plus n'est pas toujours un vote, et que l'idée même à laquelle nous nous opposons, selon laquelle il faudrait voter car "c'est un devoir", peu importe au fond pour qui, dans la mesure où le vote compte presque plus comme rituel que comme choix effectif. La seconde remarque, néanmoins, nous semble inappropriée. Il n'existe aucun effet de l'abstention sur le résultat de l'élection, mais il en existe un sur le débat politique. En un mot, l'abstention électorale fait peur, et plus que des alternatives comme le vote blanc. Elle constitue un sujet d'inquiétude, une crainte du désaveu des institutions même.

Au vu de ces remarques complètement péremptoires et assumées comme telles, il y a plusieurs conclusions qui se tirent d'elles-mêmes. D'abord, que la gauche vote ou non, le résultat sera le même : un parti appliquant économiquement les politiques de la droite et socialement les politiques de l'extrême-droite sera élu en 2017 à l'élection présidentielle, il faut faire le deuil d'une autre possibilité. Ensuite, à moins que la gauche n'exerce un resaisissement radical, cette situation se reproduira encore d'élection en élection. Pour qu'un tel resaisissement ait lieu, la nécessité première est que les dirigeants de gauche, situationnelle ou non, comprennent qu'ils ne pourront plus jamais arriver au pouvoir nulle part s'ils ne sont pas de gauche au niveau de leurs programmes. Il faut, en somme, cesser de voter pour des candidats ne présentant pas les idées de la gauche. Il faut cesser d'être les accompagnants, traînant les pieds mais accompagnant néanmoins, d'une politique opposée à ce que nous désirons. Une fois qu'ils auront compris qu'ils peuvent soit ne rien faire, soit faire une politique de gauche, ces représentants s'assagiront. A ce titre sauver le PS apparaît comme une balle que la gauche se tire dans le pied tous les cinq ans. Il faut que le PS tombe à 5%, et idéalement disparaisse, pour que la gauche se reprenne.

Dès lors la stratégie la plus efficace pour obtenir l'objectif recherché (non pas la victoire en 2017, cette bataille est déjà perdue, mais une victoire en 2022) doit être nécessairement la plus disruptive. Comme il n'est pas possible d'attendre des militants de gauche une révolte de masse, pour de nombreuses raisons, une abstention de masse semble le moyen le plus efficace qui s'offre collectivement à nous actuellement. Du reste, cette abstention ne peut se suffire à elle-même : il est également essentiel de refuser les débats ne se posant pas en nos termes, de la même façon que la droite actuellement refuse que des débats ne se posent pas selon les siens, même ceux dont elle est absente. Il est du reste essentiel que les formes d'action autres que le vote (les mouvements sociaux, l'expression publique, etc) se développent autant que possible. Il faut, en bref, que la gauche ne soit plus évitable. Actuellement, aucun politicien, à quelque échelle que ce soit, ne peut être crédible s'il ou elle ne s'occupe pas de sécurité. Obtenons la même chose concernant la question de l'égalité concrète ou de la lutte des classes, nous aurons atteint un premier objectif.

En somme, il ne faut plus voter. Pas parce que le vote est une mauvaise stratégie en soi, mais aussi parce que même du point de vue selon lequel le vote est une bonne stratégie, l'abstention reste, du point de vue de la gauche, la stratégie la plus réaliste si le but est d'accéder au plus vite au pouvoir. Le problème n'est pas la division de la gauche : l'extrême-droite et la droite, qui sont actuellement en état d'hégémonie, sont divisées profondément. Le problème est, encore une fois, que la gauche a trop eu l'habitude des demi-mesures. Ainsi mon propos est ici de dire qu'il ne faut pas voter en 2017, qu'il faut publiciser ce non-vote, et au lendemain de ce qui aura au moins été une défaite sans nous, reprendre le travail.

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